Dans les rues de Sapa

Le Vietnam photographe

19 mai, Sapa.

 

Chambre numéro 507, sous les toits. Il est 8 : 30 et, en face, une vingtaine de femmes des communautés alentour se regroupent à l’entrée de l’hôtel, là où les minibus déversent les nouveaux arrivants. Elles piaillent comme des poules et se bousculent pour vendre leur artisanat. Elles sont parées de leurs plus beaux costumes (il y a les crânes rasés avec le fichu rouge, les cheveux noirs dans le ruban noir, les cheveux noirs dans un tissu à carreaux, il y a aussi celle à la casquette rose au téléphone…), et cousent assises, debout…

 

Je ne trouve plus aucun charme à ces scènes surfaites, bien que les photographier soit toujours un plaisir, tant ces femmes forment une image parfaite de l’altérité exotique. Hier, en montant une ruelle à escalier, un homme avec un objectif énorme prenait un groupe de jeunes filles en photo. Une à une, il les faisait poser comme des mannequins occidentaux, leur faisait faire, si je puis dire, « l’amour à l’appareil ». Sans doute les a-t-il payés, et elles n’avaient pas l’air malheureux. Je n’ai vraiment rien contre cette pratique qui, à sa façon, est une rencontre entre l’Orient et l’Occident, mais je regrette que son résultat soit l’exposition de photos mensongères qui font croire à l’immersion d’un blanc dans un monde brun, et ce qui contribue à véhiculer l’image de traditions intouchées, de visages forts, purs et « innocents », marqués par une vie aux antipodes de la nôtre : car ce n’est pas vrai. Le portrait classique (et qui fonctionne à chaque fois : « magnifique ! Quelle femme ! Quelles photos puissantes qui pénètrent les traits de toute une vie à l’écart des civilisations modernes ! Etc. ») omet de montrer la superficialité des vêtements et des coutumes qui, si elles continuent d’exister, sont encouragées par les organisations occidentales cherchant à conserver (leur faire conserver) ce patrimoine unique. Cela n’enlève en rien l’originalité et la valeur de tout ce qu’elles fabriquent à la main, mais ne mentons pas : elles le font surtout (bien que « pas seulement ») pour nous. Elles vivent dans les villes, regardent la télé, utilisent Internet et parlent un bon anglais. C’est cela le présent des communautés vietnamiennes. Rien de péjoratif, seulement l’évolution, et le constat, par contre, la photographie telle qu’on continue de la prendre pour son album personnel ou des magazines/livres de voyage, elle, est passéiste.

 

Nous sommes arrivés à Sapa hier après-midi, après avoir pris un minibus pour Lao cai à 7 : 00 du matin, fait le tour de la ville six fois, avoir été déposé, non pas à l’arrêt de bus de Lao Cai, mais sur une route où notre seul choix semblait être un minibus. La traditionnelle arnaque, qui consiste à ne pas laisser d’autre choix au touriste que de payer le prix fort en prenant le minibus choisi par le conducteur, qui au passage se fait une commission. Le chauffeur nous a donc arrêtés là, l’autre lui a donné 20 000 dongs, et nous l’avons planté là (il nous emmenait à Sapa 40 000 dongs par personne !), connaissant heureusement le chemin pour avoir visité par hasard la ville à notre premier passage. Trois fois, il a garé son minibus bleu alors que nous marchions, nous a explicitement suppliés de venir avec lui et aussi dit que nous étions dans la mauvaise direction (ce qui évidemment était faux). Nous avons fait un arrêt yaourt et nougatine sur un trottoir (nous n’avons jamais autant apprécié un yaourt frais !), avant de marcher de nouveau jusqu’au centre-ville, jusqu’à la gare. Et là, aucun bus pour Sapa. Nous avons voulu acheter nos billets de train, mais les femmes n’ont pas voulu nous servir (prétendant que le guichet était fermé jusqu’à 14 : 00, alors qu’il était 10 : 00, et qu’elles venaient de servir quelqu’un, dix minutes auparavant), préférant sans doute qu’on utilise les services de l’agence voisine qui vend pour plus cher les mêmes billets, et qui nous dit qu’il n’y a pas de bus pour Sapa-ce qui, évidemment et comme toujours, est faux. Après divers harcèlements de motodop et de taxis, nous avons de nouveaux marchés jusqu’à l’autre bout de la ville, d’où nous venions, et où nous espérions, la route allant en direction de Sapa, trouver un bus. Vers 11 : 00, un minibus est passé. Nous avons dû, évidemment et comme toujours, négocier le prix exorbitant. Ils nous ont fait poireauter sans explication pendant 1 : 30. Ils étaient à la recherche de passagers. Nous avons pu observer l’assistante du chauffeur tenter de pousser un groupe de femmes (celle qui porte des fichus rouges) à monter, les tirant par le bras. Nous ne sommes donc pas les seuls à être « persécutés ». Après divers chargements d’objets et la menace de sortir du véhicule si on ne partait pas maintenant (nous commencions vraiment à être fatigués des attitudes vietnamiennes), nous sommes enfin partis pour Sapa. La route est belle, les paysages de Sapa bien plus impressionnant que ceux de bac Ha. La ville est plaisante, le marché où travaillent les femmes au milieu de tonnes de tissus, très beaux. Le marché aux fruits, légumes, aliments, est sympathique. Nous avons mangé là deux fois, servis par cette femme que je trouve belle : elle a le regard intelligent, sa natte balade entre ces reins, ses mains sont fines. Elle n’a pas d’âge, bien que sa peau mate soit tirée vers quelque vécu. Elle cuisine bien, énergiquement, elle goûte au plat qu’elle nous prépare, lèche la grosse louche comme une enfant. À côté de Loïc, juste avant la coupure électricité, une femme lui parle. Il semble que l’heure de la vente soit terminée ; elle paraît plus accessible. Elle habite le village de Tafi, vient la journée à Sapa pour faire le marché. Nous finissons le repas à la bougie. Une vieille femme insiste pour nous vendre des bijoux. Notre cuisinière lui ordonne de partir. Nous rentrons dormir dans notre chambre de bonne. Demain nous repartirons pour Hanoi, en attendant de prendre l’avion pour Delhi. Aujourd’hui, nous repartons pour Hanoi, en attendant de prendre l’avion pour Delhi, conscient de ce qu’offre à voir le Vietnam, mais dégoûtés aussi par son inhospitalité. Le Vietnam est un pays à voir, à photographier. Le plaisir s’arrête là.