Pécheur dans la Baie d'Halong

Le Vietnam dans la baie

14 mai, baie d’Halong.

 

Le Phœnix Cruiser nous double. Il y a du monde sur le toit, et Éric Clapton dans les baffles. Cela me fait sourire ; je veux dire, vraiment. Les rochers de la baie se découpent dans l’horizon, au-dessus de l’eau qui reflète les gris du ciel. Nous avançons lentement ; le drapeau flotte au vent. Comme mes cheveux. Et comme une caresse. Éric Clapton chante, se fait applaudir (un enregistrement, bien sûr). Encore une fois, je note que la vie est belle. Et que pour le voir, il faut aller lentement. La vie semble moins belle à Hanoi, où vitesse ne va pas avec modernité, mais avec une sorte d’archaïsme accéléré. La seule existence de cette prolifération de vermine injecte une présence moderne dans un univers désuet, et qui n’était pas prêt. Met du malheur dans la ville. Et lui donne, en même temps, son caractère unique, dans le foisonnement, le goût pour le klaxon et de désordre.

 

15 mai, Cat Ba.

 

22 : 00. Ile de Cat Ba. Onzième étage. Holiday view Hotel. Chambre 1103. Sur les draps blancs. La vue est superbe : village flottant des pêcheurs, comme un autre monde posé en face de la vie moderne. Nous avons marché le long de la côte, respiré à pleins poumons, réalisé encore une fois, et peut-être comme chaque jour, la chance que nous avons, le bonheur d’être libre, d’avoir su saisir un moment de liberté, un espace de liberté, en espérant que cela est un savoir qui se conserve. Un voyage est d’autant plus beau qu’il ne se fait sans aucun motif, et simplement parce que l’on ressent le besoin, ou l’envie, de porter ailleurs son corps, de repousser l’horizon — et bien que partout, absolument partout, l’horizon, la ligne infinie de l’eau salée, soit la même. Un voyage est d’autant plus beau qu’on ne fuit pas, qu’on ne cherche pas, et que l’on désire juste avancer sans rien devant ni derrière soi, rien que l’horizon infini qui ne dicte rien, qui ne renvoie qu’à tout — et à soi. Toutes les remarques négatives que j’ai pu penser, dire, écrire, ne remettent en rien en question le bonheur de vivre, décuplé par le fait de « voyager ». C’est sur deux plans différents que se situent le constat malheureux (ou : la capacité à râler) et la joie de partager quelque chose avec le monde. Si j’écris tout cela, c’est aussi parce que cette sensation de plénitude (le plein consistant aussi à faire se rejoindre négatif et positif) est éphémère. Il y a souvent les questions banales qui reviennent, le fait de vouloir porter un regard extérieur sur soi, en quelque sorte, de s’évaluer : puis-je vraiment parler de voyage comme quelqu’un d’expérimenté ? Sûrement pas, mais il existe certainement autant de « voyage » que de personnes, même si cette phrase est encore une facilité. Notre voyage ressemble à des milliers d’autres — mais qu’importe, ce que j’écris là n’appartient qu’à moi. « Moi », je suis la fille naïve qui est partie voir ailleurs si elle y était, et qui reviendra pleine de « premières impressions ».

 

Baie d’Halong. Jour n° 1

 

7 : 45. Nous laissons nos sacs à l’agence « South Pacific Travel ». Nous attendons dehors quand les autres clients, plus vieux et certainement plus riches, bénéficient de la climatisation à l’intérieur. Un jeune homme nous demande encore de bien vouloir patienter : il faut attendre notre guide, Thanh. Thanh a vingt-quatre ans, une fiancée (dans son portefeuille, lunettes noires sur le nez), étudie dans une école de tourisme, travaille depuis deux mois pour l’agence : un « job d’été », « précaire ». Sa fiancée est comptable. En vietnamien, Thanh signifie « successfull ».

 

8 : 00. nous prenons un minibus pour la baie d’Halong. Une Ford, sièges en cuir. Trois heures trente de route en comptant l’arrêt dans un lieu conçu pour le touriste : obligation de traverser la zone de travail (tissage, peinture…), puis de vente d’objets avant d’atteindre la buvette et les toilettes. 11 h 30. Nous arrivons au port. Midi. Nous embarquons à bord du Amber Gold Cruiser, en compagnie de China, Cathia, Tom, Matt, Chris, Annie et Jessica. La jonque n’a pas les voiles déployées, et nous attend au milieu d’une vingtaine d’autres bateaux. Elle a du charme. Nous sommes accueillis avec jus de pastèque et serviettes humides. Les chambres sont propres, chaleureusement boisées, bien décorées.

 

13 : 00. Le déjeuner est servi. Si ce n’est très raffiné, copieux, simplement bon. Fruits de mer, poisson entier, poulet, riz, légumes, fruits…

 

14 : 00. Nous visitons la « surprise cave », nommée ainsi, car les Français qui l’ont découvert, devinez quoi… ont été surpris ! La grotte est belle. Vers 16  : les kayaks (avec les pagaies les plus lourdes que j’ai jamais eues à soutenir) nous permettent de nous approcher, au rythme de l’eau, des villages flottants. Les pêcheurs sont un peu hostiles, ils saluent quand même, leurs maisonnettes sont de véritables petits trésors pour l’œil curieux. Et les odeurs, parfois douloureuses pour les narines. Il faut dire que les villages flottants ne vivent pas sans leurs ombres acolytes : les déchets flottants. Vers 16  : « Sunset party, comme le dit Thanh. Vin rouge de Dalat et tranches d’ananas sur le toit. Le soleil se couche finalement dans les nuages, Loîc saute du tit dans l’eau émeraude, foncée par la couleur du ciel. Je plonge plus timidement du premier étage. La température est parfaite.

 

19 heures. Le dîner est servi.

 

La vue est belle, l’eau si calme, nous dormons bien.

 

Baie d’Halong, Jour n° 2.

 

À 7 : 30, il faut se lever. Le petit-déjeuner est servi. À huit heures, ceux qui ont choisi la formule « une nuit » restent sur la jonque. Nous prenons un autre bateau qui nous conduit à l’île de Cat Ba. De là, un bus nous conduit à un autre bateau. Il pleut des cordes, nous traversons l’île verte et montagneuse. Il ne reste plus que nous et le couple d’Allemands. Un homme tout petit à l’air si heureux conduit le petit bateau. Nous arrivons sur une sorte d’îlot, il nous conduit à une grotte isolée, active un générateur qui donne de l’électricité aux vieilles ampoules disséminées ici et là. Le chemin, étroit, un banc de terre bordé de mangrove et de plantes aux feuilles épaisses, est ravissant. Le petit homme s’amuse à casser les feuilles et à les envoyer en l’air comme des freesby : « pshhhhhhh », fait-il. Dans la grotte, il y a une tombe, faite pour un squelette trouvé là. Le petit homme joue de la musique avec les stalactites. L’instant est beau. La roche délivre ses sons, la roche est pailletée. Vers midi, nous reprenons la route, nous arrêtons dans un petit restaurant sur pilotis. La nourriture est excellente.

 

À 14  : 00, nous sommes dans le hall du Holiday view hotel. Thanh nous laisse là, nous donne rendez-vous le lendemain à sept heures quarante-cinq. Notre chambre est au onzième. La vue est splendide. Nous buvons un café sur la terrasse, en regardant le soleil se coucher derrière les montagnes, au-dessus du village flottant de la baie. Nous sortons à la recherche d’un endroit où manger. Nous nous asseyons à un premier restaurant où une longue attablée ricane en se retournant vers nous. Nous partons, allons manger ailleurs un plat de riz. Les serveuses ne sont pas plus sympathiques. Nous allons acheter des bonbons. « 10 000 dongs ». « Mais c’est écrit 5000 ? » « Bon. 5000 alors… » Nous rentrons nous coucher et je regarde un film nul.

 

Jour n° 3. 6 heures réveil. Petit-déjeuner sur la terrasse de l’hôtel, au deuxième. Rien de bon, mais beaucoup à manger. Nous intriguons la plupart des clients. Un bus vient nous chercher à 7 h 30, nous conduit au port d’où nous prenons un bateau qui nous conduit au phœnix cruiser, la classe au-dessus du Amber Golden Cruiser. Thanh a organisé cela pour que nous puissions assister au cours de cuisine. On apprend à faire les nems, entourés d’Australiens en croisière sur cette jonque. Un délice. Le paysage est à déguster aussi. À onze heures, nous sommes amarrés. Nous finissons notre repas et allons attendre le bus. Thanh a un seau à la main : « un calamar, pour ma fiancée ». Nous quittons Thanh à Hanoi et le remercions : il a fait de notre visite de la baie un petit voyage enchanteur.