La maison de Bill et Ix-Chel, Seattle

Seattle by Bill and Ix-Chel

00 : 45. Passage de la frontière facile, arrivée à Seattle vers vingt-trois heures, beau point de vue sur la ville d’eau et de lumières. Nous tentons en vain de trouver notre direction (les gens nous ignorent, croyant sans doute que c’est de l’argent que nous cherchons). Finalement, un chauffeur de bus à la mine ronde comme ses lunettes, délicatement posées sur le bout de son nez, nous offre deux tickets et nous montre le chemin. Seattle semble déjà endormie. Tout est très calme, il fait chaud — je me sens en sécurité. Dans le bus, il n’y a plus qu’un couple avec nous : une Allemande et un Belge, qui s’avèrent être nos compagnons pour la nuit. Nous partageons en ce moment même, 20 h 45, le même sol matelassé, chez Bill, un couchsurfer qui possède une maison fort bien décorée dans des tons de brun, très bien équipée, à l’ouest de Seattle, dans un quartier résidentiel plutôt mignon.

 

1 : 00 passée. Un bruit de voiture, une porte qui claque, des talons, des clés… La porte s’ouvre, une belle jeune femme mexicaine entre, talons hauts (bottes noires), jupe et veste en cuir, boucles d’oreilles argent, maquillage foncé et sourire étincelant. Est-ce un rêve ? C’est Ix-Chel qui rentre chez elle — et qui regarde sans s’étonner quatre individus répartis sur son tapis de salon.

 

14 septembre, Seattle.

 

22 h 19 Ce matin nous avons quitté la charmante maison de Bill et Ix-Chel pour une Pontiac GT grise toute option. Je ne peux pas en venir à parler de la voiture sans parler d’abord de ce couple, qui nous a fait visiter Seattle de nuit. Dans la voiture, Ix-Chel me parle d’elle. Elle a quitté le Mexique avec une amie dans l’espoir de trouver du travail au Canada, par l’intermédiaire de quelqu’un qui, bien sûr, leur faisait miroiter du bonheur rémunéré (une bonne paye, une bonne place). Une fois arrivées à Vancouver, personne. Ix-Chel a décidé de rester au Canada malgré tout, et a réussi à vivre là, difficilement, accumulant les boulots, trouvant souvent sur son chemin des âmes charitables. Elle a fini par s’établir en tant que nurse, au Canada. Lorsqu’elle s’est rendu compte qu’elle était sous-payée, elle a quitté son travail. En cherchant à faire des rencontres sur Internet, elle a fait la connaissance de Bill, « and then, you know… Love ! », dit-elle en riant, et en ajoutant qu’avant, lorsqu’on lui demandait comment ils s’étaient rencontrés, elle disait : « dans un musée ». Ix-Chel regrette le Mexique, et son été permanent, mais tout ce qui comptait pour elle était « to have a good job to give money to my mother in Mexico, because she is sick ». À l’écouter, je croirais un film des plus tendres et un scénario des plus classiques. Les films ne s’inspirent pas d’autre chose que de la réalité. Elle a l’air très rêveur, a de beaux yeux noirs, de longs sourcils dessinés, épais. Lui a l’air très sérieux, il cligne rarement des yeux, comme s’il était préoccupé, mais d’un air calme, en permanence. Ils forment un beau couple, marié depuis deux ans, ensemble depuis quatre ans. Il lui a fait sa demande sur la côte de l’Oregon — et elle ne pouvait pas dormir à cause des panneaux « zone de tsunami ». Elle est nurse (quand je l’imaginais secrétaire, ou danseuse), il « play pocker » (quand je le pensais historien, ou chercheur). Leur maison est pleine de masques africains achetés sur le net, et de livres d’histoire. Elle apprend le français, parce qu’elle adore les langues. Elle espère, comme lui, découvrir la France un jour. Ils se lèvent, les deux matins où nous sommes avec eux, à 9 h 50. Il allume la télé et observe avec fascination le football (la saison a commencé, et se poursuit jusqu’en février). Il est un grand fan de sport. Il vient de la côte est, mais préfère la côte ouest, où il a décidé de vivre.

 

15 septembre, quelque part après Westport.

 

12 : 30 Nous nous apprêtons à quitter l’état de Washington et ses superbes vaches noires. Nous avançons vers le pont qui conduit à l’Oregon. L’endroit est peuplé de hérons, et les bateaux de pêcheurs se multiplient.

 

12 : 45 : nous entrons dans l’Oregon !

 

22 : 09 : La route fut longue et belle, nous voilà arrivés « à destination » c’est-à-dire dans un camping désert, où nous avons cette fois-ci réussi notre feu de bois du premier coup. Quant à savoir où nous sommes… je n’en sais rien. Quelque part après Westport, sur la 101. Trois surprises aujourd’hui, à rebrousse temps : première utilisation de la trousse de secours (je lui avais pourtant bien dit de faire attention à son ouvre-boîtes de fortune), rencontre nocturne avec une famille de ratons laveurs (et je peux vous dire que cela ôte le hoquet — que cela fait peur de tomber nez à nez avec des dizaines de petits yeux ronds éblouis par votre lampe frontale, qui vous regardent en faisant « boui-boui boui » (un peu marsupilamiens) et filent dans votre direction pour rejoindre leur point de chute — si c’étaient des éléphants, j’aurais été piétinée), enfin, nous avons pu observer, de la côte et de très près, à Depoe Bay, des baleines grises. Inutile de dire que cette expérience, d’autant plus quand on la vit isolé, est une expérience merveilleuse. Du merveilleux, entre le monstre marin, et la merveille de le voir s’approcher, souffler, plonger, disparaître et réapparaître, dans une sorte de jeu sauvage… surtout lorsque, se promenant le long d’un chemin et en profitant pour uriner en surplombant la mer, l’on ne s’y attend pas…