Mariage à Monterey

Les mariés de Monterey

20 septembre, Monterey.

 

Encore une superbe rencontre animale ce soir, sur le chemin de randonnée qui mène de Monterey-ville au camping du Veterans State Park. Je tremble encore d’émotion (étrange qu’une rencontre animale, rencontre avec un familier inconnu, continue de nous surprendre et de nous émouvoir autant), après avoir été nous-mêmes surpris par une famille de biches en train de gravir le sentier. Loïc me dit, tout excité, de regarder en face, alors que je suis déjà bouche bée devant trois bambis se retournant calmement à notre arrivée. Ces bêtes-là sont si gracieuses, si assorties à la nature dans laquelle elles vivent – la pinède dans laquelle nous allons dormir ce soir. Nous avons croisé un camion de pompier dans le quartier résidentiel chic de Monterey et, un  peu plaisantant, un peu inquiète, j’ai dit à Loïc qu’il allait peut-être à notre campement. Effectivement, un départ de feu s’était manifesté sur le terrain: rien de grave, heureusement. Aujourd’hui, nous avons visité la baie de Monterey et l’aquarium, un peu trop onéreux, trop plein de touristes qui ne respectent rien (sans cesse en train de “flasher” les animaux), mais plutôt intéressant. Le mieux est incontestablement de voir les animaux dans leur univers. Et notre rencontre ce matin avec les phoques, les cormorans et autres oiseaux nous l’a encore prouvé.

Monterey est une jolie ville, très fréquentée. Le supermarché est un vrai bonheur pour nous qui désespérions de trouver un jour un lieu de nourriture à notre convenance. On sent l’influence mexicaine un peu partout. Monterey est l’une des premières villes à avoir été colonisée par les Espagnols, et utilisée comme capitale. Steinbeck y a aussi laissé de larges traces. Nous avons assisté à un mariage traditionnel (comprendre : comme dans les films). Une sorte de chapiteau à baldaquins, une terrasse au-dessus de la mer, des bouquets de fleurs blanches, des sièges blancs, une petite assistance, à l’arrière, l’orchestre, prêt à jouer, et devant, sous les baldaquins à voile blanc, Madame la « Ministre » et le couple de futurs mariés : une Asiatique et un blondinet, très crispé. La cérémonie dure assez longtemps pour que leurs nerfs lâchent ; on assiste à l’épongement, si délicat, par la mariée, de la larme dévalant la joue du gauche du marié. Une fois les discours répétés, les vœux prononcés, les anneaux passés simultanément, les mouchoirs distribués par l’homme-mouchoir de l’assemblée, les parents des mariés se joignent à eux pour remplir un vase de sable. La mariée doit verser du sable rose, le marié… du sable bleu. On leur attache ensuite un voile, symbolisant « protection, strenght », et leur passe, sans jeu de mots, la corde au cou, symbolisant, on s’en doute, « the attachment, tie ». Je ne sais pas s’ils vivront heureux et aurons beaucoup d’enfants, mais ce fut un mariage parfait pour une carte postale de Californie.

 

21 septembre, Lemoore.

 

20 : 00. Le motel n’est certes pas superbement situé, ça sent le crottin de cheval et il fait extrêmement chaud, mais nous avons deux lits doubles pour nous, et la « suite » est plutôt jolie. Nous sommes partis de Monterrey vers 9 heures ce matin, en direction de Carmel Valley, puis de Carmel-by-the-sea. Deux coins vraiment charmants, le premier riche en golfs et en vignes, le second possédant une plage magnifique bordée de maisons de contes de fées, ainsi qu’une remarquable mission jésuite. La route de Big Sur surplombe l’océan, est elle-même surplombée de roches striées recouvertes de plantes grasses, d’herbes courtes, de rouge et de vert vif. Le brouillard persistant nous a empêchés de voir l’océan tel qu’on le perçoit habituellement — profondément bleu-, mais nous a offert un point de vue non moins surprenant sur la route sinueuse, et sur la côte qui ressemblait alors à un paradis sur terre : des nuages à l’infini, partout autour, du blanc. Les propriétés qui jalonnent le parcours sont difficiles à voir, mais l’on devine facilement leur splendeur. Ce que je préfère sont les boites aux lettres, docilement rangées au milieu de nulle part, au-dessus de l’océan et sous la brume, ces rangées de boîtes aux lettres colorées qui supposent l’existence d’habitations humaines dans un lieu qui à première vue paraît désert. Cette désertion nous a d’ailleurs fait croire à une panne certaine, jusqu’à ce que nous trouvions finalement une petite station – hallelujah. Nous sommes passés devant Hearts Castle, sans nous y arrêter. La route numéro 1 nous a conduits jusqu’à San Luis Obispo, très belle cité dont nous a parlé Bob. C’est à cette ville qu’il était rattaché lorsqu’il faisait la guerre dans le Pacifique. La ville a été bombardée, touchée, nous dit-il, par les Japonais. Or, on ne parle que de Pearl Harbor. Les Américains auraient caché cet évènement pour ne pas inquiéter le continent, et tout rattaché à Pearl Harbor. Aujourd’hui, nous dit-il encore, si vous demandez à quelqu’un à San Luis Obispo, il vous répondra qu’il n’y a rien eu. Nous n’avons pas demandé.

 

La route a peu à peu pris des airs de plus en plus désertiques, et la température s’est arrêtée près des 100° F. Les paysages sont fantastiques: les dunes de sol aride, étendues à l’horizon comme des draps, des hanches féminines jouant avec l’ombre et la lumière. Nous nous sommes arrêtés au moment où le soleil découpait le ciel au-dessus des collines dorées avec du rose et du bleu. Ce soir les ratons laveurs ne nous importuneront pas. Il me reste, avant de dormir, à finir mon verre de vin californien, du merlot du domaine Charlesshaw que nous avons entamé hier et qui, pour le prix (1,99$), est plutôt bon: sucré, légèrement piquant, assez âpre pour laisser en bouche un goût agréablement amer et fruité.

 

22 septembre

 

Épuisée par la route, dont les virages m’ont rendue malade, je m’affale à la table du campement de Bridalveil. Nous avons parcouru la vallée de Yosemite en long et en large pour trouver un emplacement. Beaucoup de route pour rien, et quelques paysages à peindre. Le parc de Yosemite est très beau, mais ne me coupe pas le souffle. Je préfère aux roches et aux sapins les riches faîts de séquoias géants, ou les déserts jaunes. Ce soir, nous allons enfin pouvoir utiliser le bois récupéré à Bodega (une caisse entière, qu’un groupe de jeunes encadrés a laissé derrière lui – et que le petit vieux qui l’avait repéré a longtemps cherché de son regard perplexe). Nous avons acheté des saucisses et du porc. Il y a aussi du jambon dans un plastique costaud : nous pourrons enfin récupérer un récipient. Difficile de trouver des saucisses normales : celles-ci sont au fromage, on regardera crépiter leur graisse sur le feu… Toute la nourriture est scellée dans le coffre anti-ours. Nous avons vu des photographies d’ours ayant forcé des voitures pour atteindre ce qu’il y avait à l’intérieur… C’est très dissuasif. J’ai vu ce matin aussi une photo du petit Jean… Cela me paraît plus incroyable que n’importe quelle formation rocheuse, ce petit être auquel ma soeur a donné naissance… Je suis si loin…

 

23 septembre

 

Grosse marche aujourd’hui : je suis exténuée. Nous sommes partis de Glacier Point, pour aller jusqu’à Nevada Falls – avant de reprendre le même chemin dans le sens inverse. Nous avons croisé  des milliers d’écureuils, quelques un se battant pour une pigne de pin, et des traces fraîches de pattes d’ours. La vue sur Yosemite valley et les sommets environnants (notamment Half dome) est saisissante. Mais la marche parmi les pins et les sapins reste sans surprises (je préfère la vallée des merveilles avec ses couleurs pastels, ses lacs, ses fougères et ses framboises – mais pas ses animaux, c’est vrai, puisque nous avons réussi à presque tous les faire fuir). Nous faisons un grand feu, au même emplacement qu’hier soir. Au menu, des nouilles. La douche a été laborieuse – cachée derrière un arbre, m’aspergeant avec l’eau glacée du bidon et me frottant avec le savon agglutiné à l’écorce, saisissant au vol ma serviette tombant de son perchoir résineux – mais très bonne. Je suis prête à dormir!

 

24 septembre

 

C’est quand même drôle de pouvoir regarder des films, dont le héros principal, extrêmement doué, fort et musclé, est le gouverneur de l’état dans lequel nous allumons la télévision. J’ai nommé: Arnold Schwarzenegger. C’est vrai que la Californie a quelque chose de fou. Comme je le disais des États-Unis en général, il y a ici une part de rêve qui s’est réellement matérialisé. Je suis sur la plage d’un lac yosémitien, magnifique, et Loïc nage vers moi. J’ai mangé trop de donnuts pour le rejoindre. Ce matin, j’ai pu appeler Annette: 4 minutes chrono (ce que la carte me permettait. Assez de temps pour perdre ma gourde et prendre des nouvelles de l’accouchement. Ce matin, plus tôt, pas de traces d’ours dans le sable comme hier soir, où nous avons eu des visites nocturnes à deux pas (ou pattes) de la tente. Cette après-midi, nous allons rouler encore, jusqu’à quitter Yosemite, en direction de Vegas. Toute à l’heure, le postier nous a demandé, alors que nous choisissions avec sérieux nos timbres,  si l’on connaissait la signification de l’un d’entre eux, bleu nuit avec des signes légèrement dorés. Non. C’était les vacances musulmanes. Nous le regardons avec interrogation. Il ajoute (en anglais): car il y a beaucoup de musulmans en France, n’est-ce pas? Ce n’est pas la première fois que l’on nous fait ce genre de réflexion, je ne saurais dire vraiment dans quel sens…