Quelque part sur la route 66

Les égarés de la route 66

29 septembre, Boron.

 

Les motels dans lesquels nous dormons sont décidément de pire en pire. Après l’hôtel mal tenu d’hier soir, celui de ce soir, trouvé au détour d’une intersection, n’est pas sale, bien que très modeste, mais tenu par deux personnages très louches.

 

Après le fanatique de Needles, les Mexicains arnaqueurs de Boron. J’ai préféré ma conversation avec le premier, sur Jésus, sa Résurrection (« he will be there, soon »), sur Dieu et l’amour qu’il nous donne à partager et dont Loïc et moi sommes « illuminés » (dit-il), de la « darkness » du monde, à celle avec les seconds, visiblement décidés à nous prendre pour des vaches à lait. À présent, Loïc et moi nous relayons pour dormir, de peur que la voiture disparaisse. Nous avons été accueillis par un petit homme en train de se rhabiller et une petite femme au sourire trop large pour être vrai. Ils nous ont « vendu » une chambre pour trente dollars, et une fois Loïc parti retirer l’argent, elle avait miraculeusement augmenté de dix dollars. Il a joué l’innocent, elle lui a dit de laisser tomber — pensant que nous ne parlions pas espagnol. Pendant que Loïc était à la recherche d’un ATM, elle m’a fait comprendre qu’elle travaillait dur chaque jour, et m’a fait longuement remarquer combien « notre » voiture était belle, et neuve, et chère… Elle a tant insisté sur le fait qu’ici (dans ce coin perdu en bordure de champ à l’écart de toute civilisation) nous étions en sécurité, et que nous pourrions même « sleep until twelve to take a rest », que je ne me suis plus sentie capable de laisser la voiture (de location) sans surveillance. Enfin maintenant, je me demande sérieusement pourquoi elle a tant insisté sur le fait de bien dormir quand le train passe à un mètre de notre fenêtre toutes les heures — il klaxonne furieusement devant le motel qui annonce l’entrée dans la ville fantôme, trainant ensuite derrière lui ses wagons rouillés.

 

Il y a résolument quelque chose de louche dans le rapport que ces Mexicains instaurent avec leurs clients au visage pâle, et je ne serai pas étonnée que demain, ils nous demandent de (re) payer notre nuit…

 

Le tronçon de la 66, entre Needles et la 40, puis entre Essex et Ludowl, nous a conduits d’une ville tranquille, partagée entre l’Arizona et la Californie, de part et d’autre du pont qui domine le Colorado, d’une ville où, dans un motel rose, vivent deux frères jumeaux, barbus, dents ravagées, deux vieux hippies qui transpirent l’amour et une sorte de folie où de démesure chrétienne, des illuminés, dira-t-on, et une mère aux yeux bleus immenses, qui paraît avoir l’âge de ses enfants, la 66 nous a conduits, de l’Amérique profonde qui est là, dans ce regard d’océan, jusqu’à l’œil sournois, fourbe, venu chercher un meilleur dollar aux États-Unis.

 

Le tronçon de la 66 qui passe par Amboy offre quelques beaux lieux désertiques, nombre d’entre eux étant le résultat d’un abandon. Les bâtiments sont en ruine, rouillés, avec de vieilles inscriptions effacées, les corbeaux survolent la zone, le bitume est chaud et gris, visiblement usé par le passage, puis l’oubli. Il y a, tout le long, sur les tas de terre, de gravillons, qui bordent la route, des pierres, morceaux de verre et de pneus qui forment des noms. Nombreux sont ceux qui sont venus, avec plus ou moins de temps et de pierres, signer leur présence. Ce land art est, dans sa spontanéité, touchant. Nous nous sommes arrêtés sous la chaleur écrasante, et avons écrit avec ce que nous avons trouvé « lesgrandsours ». Il y a aussi un arbre à chaussures, poétiquement amusant. Il y a le cratère d’Amboy. Il y a les motards que nous avons croisés à cet endroit-là, et qui nous ont tous salués d’un large geste, ouvrant au partage d’un même espace. Il y a la vie, à Ludow, dans un restaurant entouré de voitures asséchées, de vieilles dépanneuses sans moteur et de Cadillac. Entouré de rien.

 

Nous avons repris la 40 et nous sommes arrêtés dans la jolie Barstow. De nombreuses peintures sur ses murs. Et cet endroit photogénique où sont inscrites toutes les distances ; Paris : 7 700 miles. La route 66, comme une fierté, est signalée partout. Je ne connais pas encore toute son histoire, mais pour sûr, cette route est hantée. Étrangement habitée, étrangement chaussée…

 

30 septembre, Boron

 

8 : 00. Le changement de température est radical. D’une moyenne de 109-111 °F, nous passons à 52 °F. Nous avons peu dormi. La voiture était toujours là à notre réveil. Notre quotidien nous attend : station essence, route, aire de pique-nique, visite, route, quête du logement idéal (bon marché, propre). Nous prenons la 58 en direction de Bakersfield.

 

20 : 00. Le motel dans lequel nous avons été forcés de nous arrêter est joli et propre. Le lit est, comme je l’adore, immense. Je dis « forcer », car c’est dans le village de Los Alamos, après des heures et des heures de route en plein soleil, et beaucoup de ces heures passées, pour ma part, à dormir, ouvrant les yeux de temps à autre pour jeter un coup d’œil à Bakersfield et sa région agricole, ses champs de choux, de pommiers, et de puits de pétrole, après ces heures passées dans le centre de la Californie sur le bitume brûlant, c’est à Los Alamos que mon corps a décidé de se rebeller (peut-être contre le lait ingéré ce matin à Keen avec les céréales, entourés de taupes et de pins). Je ne pouvais plus tenir debout. J’ai pu vomir dans l’évier, confortablement assise sur les toilettes.