Les filles sont de sortie à Las Vegas

Guillaume, Jackie et Vegas

28 septembre, Las Vegas.

 

Las Vegas ? Il y a des cactus, des montagnes, des canyons et, dans une sorte de creux plat, des buildings, tous différents. On aperçoit, au loin, une fresque de pays stigmatisés dans des lieux symboliques : la tour de Toronto, la tour Eiffel, l’Empire State Building, le palace romain… les États-Unis, dominants, gratte-ciel droits, effrontés, vitrés, élégants. La démesure de Vegas a quelque chose de séduisant. Elle ne me paraît pas si déstabilisante. Plutôt, incohérente (à l’image des États-Unis). Libertinage et censure en collocation. Nous sommes arrivés de jour, la ville se découpait sur les montagnes beiges sans dénoter, légèrement pâle. Toute différente quelques heures après, elle exposait son fard le plus bariolé. La nuit, bizarrement, lui donne plus de couleur. Elle ne semble plus avoir besoin de la lumière pour exister, comme les montagnes qui l’entourent et qui s’habillent et se déshabillent au rythme du soleil. Vegas est à part, pour sûr, et il n’y a rien d’autre à y voir que des hôtels. Son intérêt est là : dans cette concentration d’hôtels luxueux, dans cette concentration d’espoir dans un seul espace : l’espoir d’être riche, ne serait-ce qu’une nuit. La population (nomade) de Vegas est inattendue. Il semblerait que les (vrais) riches passent par une autre porte, tandis que les piscines, le boulevard, les halls, grouillent de personnes âgées en short hawaïen, de groupes de touristes avec des bérets, de bandes de jeunes défoncés, de minettes sur leur trente-et-un qui, malgré tous leurs efforts pour paraître élégamment riches, ne ressemblent jamais qu’à des fillettes en chaleur. Les petits plats dans les grands, les lolos dans un soutien-gorge trop petit et les fesses dans une jupe trop étroite, le décalage est bien présent. C’est peut-être cela, le plus choquant, à Vegas. Les filles, comme des sexes à roulettes. De sept à soixante-dix-sept ans. Les Mexicains, comme de la vermine, placés de façon à former un rang interminable le long du Strip, distribuant en claquant les cartes des images de femmes nues dans des positions très explicites à la censure étoilée. Ces femmes (enfin pas celles des photos à mon avis) viennent dans votre chambre pour 99 dollars. Ensuite, vous payez pour ce que vous demandez. Je n’en sais pas plus… Les trottoirs sont truffés de ces photographies sur papier brillant, qui ont vite fait de vous faire glisser…

 

À Vegas la chair fraîche est partout, exposée comme de la chair morte. À Vegas il y a beaucoup de paumés, et je suis restée assez longtemps à attendre que les amis aient commandé un verre, assez longtemps appuyée contre l’angle d’un mur pour observer le malheur dans les yeux de beaucoup. Beaucoup de drogués, de titubants, de mascara sur les joues ridées, beaucoup de crevasses compressées dans les tissus du désespoir, de perdants, de perdus. Beaucoup plus de blancs. Quelques personnes, comme nous, venues par curiosité, pour trinquer à la folie et tester l’eau des jacuzzis pour moins cher. Des couples, polis, tranquilles, avertis. Contrairement à ce que l’on peut penser, Vegas est aussi très sage. Les filles oublient de mettre leur culotte, et les dames se font rares, mais ce n’est pas Vegas qui veut ça : Vegas le permet. La plupart des restaurants et bars ferment leurs portes à vingt-deux heures. Il ne reste alors d’ouvert que les clubs, réservés aux porte-monnaies et aux tenues correctes exigées (pas question d’y entrer avec mes tongs hollandaises). Les piscines des hôtels ferment également à vingt-deux heures. Il ne reste que les casinos, où tout est sous contrôle. Le premier soir, j’ai oublié ma carte d’identité : entrée interdite, pour moi comme pour les gens m’accompagnant. Le premier soir, nous avons visité Vegas : longue marche instructive, rencontre avec Jackie et Guillaume, mixture entre un corse exilé aux États-Unis pour faire des études de Génie civil (et qui travaille comme serveur pour les payer) et une New-yorkaise travaillant dans un chenil pour nourrir ses études de stylisme et d’art. Ils sont venus s’installer à Los Angeles après s’être rencontrés à New York, où ils travaillaient dans un camp pour les jeunes. Ils se sont mariés deux ans après (à 21 et 25 ans) à Las Vegas, pour qu’il puisse prolonger son visa, et par amour, aussi. Cela fait un an. C’était au Flamingo. La chambre leur a couté quatre cents dollars, il y avait un problème avec l’électricité. Depuis, ils retournent régulièrement à Vegas, une fois par mois, voire plus. Ils sont énergiques, amusants. Ils ont loué la chambre au Hilton, prêté le lit king size à Geoffrey et Hélène, libéré un bout de moquette pour nos duvets Quechua. Grand luxe pour notre premier camping à Vegas.

 

Las Vegas, pour nous, a donc ressemblé à ça  :

 

Des cris hystériques provenant de la fenêtre ouverte d’une limousine.

Une profusion de voitures tout ce qu’il y a de plus exubérant

Des trottoirs envahis par de pauvres Mexicains au service de l’industrie pornographique

Des distributeurs de revues pornos au lieu des journaux hebdomadaires, de l’habituel distributeur du New York Times et autres

Un nain déguisé en Elvis

Des jupes au-dessus de ce qu’elles sont censées cacher

Des hôtels enivrants

De l’alcool

Des fenêtres sans ouverture pour éviter les suicides

Du luxe à petit prix

 

Vegas est sans doute un spectacle pour adulte à ne pas manquer. Il semble y avoir plus de débordements intérieurs qu’extérieurs. C’est propre, c’est esthétique, c’est à la fois très vivant et terriblement mort. Quelque chose de ceux qui sont clients de ce lieu à part est éteint. C’est le lieu du trop tard, où tout commence pour certains — et dans ce commencement réside le trop tard, une fin.

 

Nous avons quitté Vegas à midi, et pris la route pour Needles. Nous n’avons pas réussi à trouver la route 66, nous dormons dans un motel dont le patron est une sorte d’illuminé dont je ne saurais dire l’âge tant il parait, derrière sa barbe et sous ses cheveux longs mal peignés, à la fois jeune et vieux. Il nous a parlé de Jésus avec passion, et devant le motel est garé une camionnette flanquée de milliers d’écrits religieux, des écriteaux plastifiés scotchés avec ardeur. « Cocaïne is hevel » et « we love Jesus » sont les deux seuls que j’ai retenus. Il m’a demandé si nous croyions que Jésus était mort sur la croix. Je lui ai dit oui. Il nous a parlé de la paranoïa américaine — mais sont restés dans sa barbe immense la plupart des mots qu’il a confiés à mon jugement. J’ai écrasé une blatte-king-size derrière la porte des toilettes, à côté de la douche en décomposition qui orchestre un concert toutes les cinq minutes, soit toutes les trois cents secondes. Le lieu ne m’inspire pas confiance (ni les oreillers à cheveux), mais le lit est immense : de quoi avoir de la place pour développer mes rêves de ce soir.