Death Valley junction

Georges et l’intersection de la Vallée de la mort

26 septembre, Death Valley Junction.

 

Des pommes fraîches, des chips, des muffins : c’est le panier de gentillesse que nous a offert Georges, un monsieur qui passait par là avec son gros pick-up.

 

Nous sommes à Death Valley Junction, un village, si l’on peut dire ainsi, qui comporte un opéra, un hôtel, un restaurant et quelques baraques abandonnées, un garage en décomposition… Nous avons traversé le Death Valley National Park, après avoir dormi au milieu du désert, à quelques miles de Independence. Un lieu magique cerné de montagnes (dont la Sierra Nevada), du sable pour planter la tente, des pierres arrondies pour faire un grand feu, un arbre pour donner un peu d’ombre à notre table, des herbes touffues disséminées un peu partout, comme pour rendre le tout un peu plus sauvage, et plus tard, beaucoup d’étoiles, partout. La Death Valley, un peu plus loin, relève du fantastique. Il y a dans ce désert illimité, ce désert, pour être plus exact, qui donne à nos pieds l’impression d’un infini surprenant, une part de mes fantasmes qui se libèrent enfin. De mes rêves, qui se réalisent. Il y a du calme, du véritable silence, de la grandeur, il y a de l’espace, simplement. Et une pointe d’anxiété : ce lieu n’est pas fait pour l’homme.

 

Après la traversée de cet espace sans nom (« death », que cela signifie-t-il sinon l’innommable ?), la visite rapide du site de Manzara, l’histoire de ces Japonais réfugiés durant la Seconde Guerre mondiale dans des camps américains pour y vivre en paix, et celle du site du « white gold » (le sel) près de Furnace Creek, nous nous sommes arrêtés dans ce village qui n’en est pas vraiment un : Death valley junction. Une sorte de lieu abandonné, déserté, et à la fois totalement créatif, indéniablement vivant. C’est le résultat d’un délaissement quasi total du lieu pendant la guerre, et d’un regain d’intérêt pour ce lieu après-guerre, qui a donné naissance à un village de passage où ne se sont installées que trois choses, mais trois choses qui suffisent à éclairer ce coin de route charismatique. L’opéra ne fonctionne que d’octobre à mai. Marta Becket a décidé de donner au bâtiment une seconde vie, en 1967. Voici ce que dit la plaque : « This building was originally built by the Pacific coast borax company in 1 924. The original name of the facility was Corkil Hall, and was the social center for Death Valley Junction between 1 924 and 1 948. Between the year 1 948 to 1967, Corkill Hall was abandoned as Death Valley Junction began to decline. In 1967, Marta Becket discovered the abandoned building and transformed it into the Amargosa Opera House which officially opened February ten, 1 968. »

 

L’hôtel est ouvert toute l’année. Le restaurant, aussi. Ce village, cette « jonction », n’est en fait qu’un long bâtiment blanc entouré de ruines et de montagnes arides. Dans l’hôtel, un grand blond bien en chair, autrefois habitant de l’Allemagne et employé au centre Pompidou à Paris, nous a chaleureusement accueillis. Les chambres sont très belles, bien qu’usées par le temps. Dans le restaurant, c’est Lise qui nous a donné beaucoup de son sourire, smiley-autographe sur la facture, et service de deux iced tea maison, un burger et du poulet mixé avec du bœuf et de la pomme de terre et de la chapelure et des choux et de la carotte et de la béchamel — je lui avais dit de choisir pour moi. Étrange, mais pas mauvais. Très bonne tarte pomme framboise. J’ai profité de la lumière du coucher du soleil pour dessiner, assise au bord de la route, le vieux garage désaffecté. Cette route étant celle de beaucoup de voyageurs, et comme l’indique le nom du lieu, un croisement, deux personnes se sont arrêtées pour nous demander le chemin. Voyant Loïc se débattre pour le leur expliquer en anglais, ils se sont pris de sympathie pour lui (tandis que je continuais, résolue, à dessiner — mais j’ai fini par rater la lumière : le soleil s’était définitivement caché). « France ? » et vous pouvez imaginer la suite. Le premier était un motard, qui avait passé trois semaines à visiter tous les parcs nationaux. Le second, c’est Georges, celui grâce à qui nous avons, pour ce soir, des pommes, des chips, et des muffins. Georges et son gros pick-up, qui s’est garé juste devant le bâtiment que j’étais en train de dessiner (ceci explique que mon dessin ne ressemble pas à autre chose qu’un trait de crayon). Georges a soulevé la bâche de l’arrière de son pick-up, sorte de caverne d’Ali Baba en voyage aux États-Unis, en a sorti deux grosses pommes rouges, et d’humeur à discuter, nous a parlé comme ça, tout naturellement, de politique. Tant pis pour mon dessin ; une histoire de plus pour mon journal. Georges vient de Seattle. Il aime son pick-up, et ne comprend pas pourquoi Obama voudrait l’en séparer. Il aime l’Europe, et trouve très bien sa façon de penser (socialiste), mais ne veut pas du même raisonnement pour son pays : il veut garder son pick-up. Non pas qu’il en ait vraiment besoin, mais c’est qu’il l’aime, son pick-up, et voilà tout. « Americans are not europeans » : c’est là qu’il veut en venir. Il nous dit que son oncle lui a parlé de la France comme d’un pays où il fait bon vivre, et où l’on se soucie surtout du vin et du fromage — il y en a tant de sortes ! Il aime cette image (au moins autant que son pick-up) ; la France lui plaît comme cela. Il se rend à Las Vegas ce soir, pour jouer un peu. Il a beaucoup de choses à dire, d’histoires à raconter, de potins du désert. Il exprime facilement ses opinions politiques, écologiques. Mais la nuit est tombée. Je vais croquer ma pomme, dans ma chambre violette. Espérons qu’elle ne soit pas empoisonnée.