Bob et Frances dans le rétroviseur, San Fransisco

Bob, France and the fog city

19 septembre, San Francisco.

 

Nous voici dans la très belle ville de San Francisco. La route du camping où nous nous sommes arrêtés, à Bodega, jusqu’au fameux Golden Gate, est étonnamment tortueuse, étroite, et superbe. On ne quitte pas l’océan des yeux, et la vie aérienne — tant d’aigles !

 

Nous nous sommes arrêtés dans un petit village, Reyes point, formidablement vivant comparé à sa grandeur, situé après quelques hameaux charmants, villages de pêcheurs, de fermiers, où nous avons pu voir les roulottes utilisées dans les vieux westerns (car c’est là tout ce que nous connaissons vraiment de l’Amérique — les films), toutes de bois et de tissus beiges, et des vaches broutant tranquillement à l’ombre des eucalyptus qui les protègent du soleil brûlant, et qui dégagent une odeur si forte. Il y a aussi ces rangées de boîtes aux lettres qui me fascinent tant, pour la plupart, personnalisées, mais toutes alignées, jonchées sur leur poteau de bois, en forme de cylindre avec portes voutées.

 

L’arrivée à San Francisco se fait, de ces endroits un peu déserts à la ville géante, assez tranquillement, avec l’entrée dans des lotissements, probablement très riches, en tout cas très mignons. Après ces lieux résidentiels boisés se trouve le Golden Gate, qui n’est finalement pas autre chose qu’un grand pont orange (et cela suffit à exciter des voyageurs). La forêt, à droite du pont, était en feu. Forte impression, pour cette première visite de San Francisco, merveille naturelle et architecturale. Son atout est sans aucun doute les montagnes pelées qui l’entourent, et ce relief dans la ville, qui donne du piquant à nos marches. Nous avons vu les phoques de la baie, avec une certaine déception : un tas de phoques accumulés comme des limaces puantes et en rut. Nous avons rencontré, au fort, un couple charmant, originaire de New York, qui est venu vivre ici pour rejoindre leurs enfants. Ils nous ont proposé de visiter San Francisco avec eux, aujourd’hui. Loïc appelle, de la chambre du motel où nous avons atterri. Motel correct, mais bien évidemment très cher.

 

21 : 30. Repas équilibré le long de la « historic road number one » : chips, cookies, marshmallows. Je commence à croire que nous finirons, à ce rythme, très gros. Cela nous change du repas de ce midi, offert par Bob et France dans un restaurant chinois du quartier russe. Un délice. Un concept inconnu jusqu’alors : les multiples serveurs passent devant vous avec de multiples plats, vous dites oui ou non, ils prennent note.

 

Les plats arrivaient en abondance, et Bob et France choisissaient pour nous. Vraiment, c’était un excellent restaurant, très fin. Nous avons beaucoup discuté, dans leur grand appartement de la rue Filbert, puis dans la Toyota avec laquelle ils nous ont fait découvrir la ville, le musée Rodin, la Légion d’honneur, les villas victoriennes (tout cela sous le fameux brouillard de la « Fog City »), sous le regard pétillant de « Mani », ou Emmanuel, leur chien. Comme beaucoup de gens, ils nous ont demandé ce que nous voulions visiter à San Francisco ou dans les villes que nous traversions en général. Mais nous ne voulons rien visiter d’autre que des êtres, des bouts de vie, des lieux habités, ou désertés… Ce sont, d’ailleurs, très souvent des personnes âgées qui prennent le temps de s’ouvrir à nous.

 

Bob (Robert) a fêté ses quatre-vingt-dix ans en juin ; je ne sais pas quel âge a France. Ils se sont rencontrés à New York. Elle travaillait comme journaliste, pour un magazine « like Paris Match in France », lui revenait de la guerre durant laquelle il était posté dans l’océan Pacifique pour prévenir les attaques japonaises. C’était le temps de Pearl Harbor… et tout cela nous paraît si loin et irréel. Elle s’est, par la suite, de plus en plus orientée vers la politique, et s’intéresse, à présent qu’elle ne travaille plus, aux arts. Je lui dis que les arts et la politique, d’une certaine façon, se rejoignent. Elle me répond « oui et non ». Elle me confie qu’elle n’aurait pas pu avoir une telle promotion, alors que nous discutons des possibilités de trouver du travail, s’il n’y avait pas eu la guerre, car c’est à ce moment-là que les femmes ont pu prendre le travail des hommes, et qu’elles se sont vues revalorisées. Je vois des photos au mur, je reconnais la jeune fille devenue vieille dame — même regard doux et sûr de lui. Je la trouve belle. Elle parle très bien français, tout comme lui. Elle a passé un été en France lorsqu’elle avait dix ans. Sa mère lui parlait français, et sa nurse, Louisette, également. Ses deux sœurs sont mortes, lui a encore un frère. Ils ont deux enfants. Alain est pilote de Boeing 747, son frère gagne sa vie en misant sur les stock-options. Il donne de l’argent à des organismes philanthropiques. L’un est, selon la maman, très manuel (« he do things with his hands »), l’autre, plutôt calculateur (« he is good with numbers »). Bob a travaillé comme critique culinaire pour un guide qui n’existe plus aujourd’hui, et qui est l’équivalent du guide Michelin. Ils ont chez eux quelques livres de recettes françaises, et sont très intéressés par l’art culinaire. Elle préfère la cuisine chinoise, lui aime bien le pot-au-feu. Ils aiment tous les deux le canard ; ils ont très bon appétit. Leurs deux fils ont chacun trois enfants. Ils ont quitté New York pour San Francisco il y a une dizaine d’années. Elle rit parce que sur son balcon il y a trois tomates qui se courent après. J’en goûte une, et lui promets de la décrire dans mon journal : elle est sucrée, plutôt bonne, avec juste ce qu’il faut d’acidité. Il fait une sieste vers les 16 heures, et nous discutons avec elle de la France, des États-Unis, des fermes, des manufactures, des emplois, de la Chine, de la récupération, de l’eau et du pétrole, bref nous refaisons le monde et discutons de la planète bleue installés dans un canapé à fleurs, alors que la lumière disparaît petit à petit. Je prends une photo d’eux, et du chien, aussi. Il nous apprend que Nice appartenait à l’Italie, et nous nous quittons. Il nous raccompagne et dit à Loïc, le regardant fermement dans les yeux, et après m’avoir embrassée, qu’il n’est pas « an ophtalmologist », mais qu’il peut voir « that he has a good view ».

 

J’écris dans la voiture, alors que nous sommes à soixante miles de San Fransisco, tout près de Santa Cruz. Nous nous sommes arrêtés sur le bord de la route, pour dormir un peu. Ce sera moins confortable qu’hier, mais cela devrait suffire (si aucun garde ne passe par là). Nous pensions être au bord de l’océan, mais il semble plutôt que se profilent à notre droite d’immenses champs de brocolis. La lumière du jour nous en dira plus.

 

Je me dis que je n’ai pas beaucoup parlé de San Francisco, qui est une ville très présente dans l’imaginaire européen. À présent, San Francisco est plutôt associée, pour moi, au couple de journalistes, à Bob et France : ouverte, souriante, et malgré tout, réservée. Elle est, comme beaucoup de villes nord-américaines, très animée et colorée. Mais pas tant que cela. Quand on y pense, et en repensant à ce que m’a dit France, il y a très peu de noirs à San Francisco, puisqu’ils sont tous retranchés à Oakland. San Francisco est une ville blanche, avec une forte communauté chinoise. France est heureuse qu’Obama ait été élu président, mais malheureuse de la façon dont les choses se présentent. Il y a une telle controverse autour de son élection, me confie-t-elle, tant de racisme… C’est fatigant. C’est mauvais pour ses idées. Elle dit aussi que c’est un miracle. Elle me demande si Sarkozy est apprécié. Elle ne se doutait pas que lui aussi était controversé. Elle me dit qu’il est très populaire aux États-Unis — et je crois qu’elle dit par là qu’il a une certaine influence positive sur les discours à l’égard de la politique française (mais je suis loin d’être sûre d’avoir tout compris : la politique en anglais, ce n’est pas encore tout à fait accessible pour moi). Quant à San Francisco, la conclusion pour cette ville de huit cents mille à deux millions (avec la banlieue) d’habitants est qu’elle est idéalement située, bien bâtie, équilibrée, mais pas si cosmopolite, peuplée de pauvreté (aucune n’y échappe), incontestablement brumeuse, intensément présente. À visiter, dans tous les cas.