Tijuana au lever du soleil

Adieu « Pontiac », Bonjour « collectivo »

10 octobre, Los Angeles

Il est minuit douze, nous sommes assis sur les fauteuils en acier turquoise de la station de Greyhound la plus glauque que nous ayons rencontrée jusqu’à présent, et je me demande, m’étant piqué le doigt avec une aiguille alors que je tentais de coudre sur mon sac l’écusson des États-Unis, je me demande quelle sorcière va se servir de ce petit trou de vulnérabilité pour m’atteindre.

Nous avons encore deux heures et quinze minutes à attendre le départ de notre bus. Nous avons quitté notre petite Pontiac Vibe à l’aéroport de Los Angeles, où un Américo-Mexicain nous a fait la discussion, surtout après avoir aperçu le nom de « Fuentes » sur le contrat.

Ainsi vont les discussions depuis que nous approchons du Mexique, et le nom de Fuentes ne cesse d’attendrir les regards de ceux qui nous voient d’abord comme des « blancs ». Je ne sais pas si la petite Pontiac va me manquer, mais je la remercie pour les quatre mille trois cent soixante-quatorze miles parcourus avec nous (je l’aurais volontiers adoptée). Elle a survécu à la Death Valley, aux redoutables six voies et allées de feux rouges californiens, aux journées entières passées à rouler en plein cagnard ou en altitude, dans la fraîcheur alpine qui nous a valu quelques flocons. C’est bel et bien le confort qui s’arrête avec son abandon au milieu du gigantesque LAX et sa jungle de chair et d’acier. Le danger mexicain semble déjà proche… et la paranoïa nord-américaine, surtout. La Mexicaine qui a étiqueté nos bagages nous a mis en garde, et conseillé de ne pas quitter la station de bus à Tijuana.

Aujourd’hui, nous avons fait une visite rapide des quartiers de LA Hollywood Boulevard : résurrection des morts (Monroe, Jackson), et réanimation de l’inanimé (Toy’s Story) assez effrayante, ambiance de superficialité. Beverly Hills : magnifique quartier pour qui, comme moi, aime les allées de palmiers et les maisons démesurément luxueuses. Melrose Place : bof, des rues, quoi. Hollywood Hills : des lettres blanches sur une colline pelée. Venice Beach : toujours autant de skateurs, de surfeurs et de squatteurs. Toujours autant de sable et d’eau. Toujours un coucher de soleil époustouflant. Une ballade dans les canaux, entre eaux calmes et riches résidences, à faire de nuit absolument (on voit mieux l’intérieur des appartements et les lumières se déplacer d’une pièce à l’autre en se reflétant dans l’eau). Downtown (le centre-ville) : des immeubles, des rues, des voitures. Beau de loin (depuis Sunset Bd). Los Angeles : multiple, changeante : d’une rue à l’autre, des ambiances totalement différentes. Magasins, grandes villas et jardins, buildings, collines et forêts, port, plages, industries… Belle ville dans l’ensemble, un peu paumée et usée, sale, par endroits. Inaccessible à pied. En relief. Libre, partiellement contrôlée. Nerveuse, sportive.

L’agent de sécurité de Greyhound est Congo belge. Je crois que c’est à peu près tout. Loïc dort sur mon épaule. Moi je surveille notre « tas » d’affaires, étalé au sol, derrière les autres valises et paquets qui forment un chemin jusqu’à la porte numéro quatre, où nous embarquerons à deux heures trente pour le Mexique.

 

11 octobre,Tijuana.

 

Nous voilà à Tijuana, la ville de toutes les angoisses. Jusque-là nous sommes toujours vivants, et nous existons même d’autant plus que nous avons le type européen, ou « gringo ». Les regards qui se posent sur nous adressent des questions, curieux. On se sent étranger. Le trajet en vieux bus déglingué prouve que Greyhound sélectionne ses meilleurs bus pour les Mexicains. L’arrivée à Tijuana, à l’aube, est saisissante. Une longue bande de lumière étendue sur un léger relief, une sorte de plateau lumineux penché. Des coins sales, d’autres, arrangés, et partout, cette inscription : « Nosotros trabajamos para un Tijuana limpia y segura». Penser que San Diego, la ville parfaite, est à quelques pas de là, est un obstacle à mon raisonnement.

 

Le passage de la frontière est « gadget ». On sort les sacs, on appuie sur un bouton en passant sous un portillon : si le bouton devient vert, on passe ; s’il devient rouge, on se fait fouiller. On retourne dans le bus qui ressemble à un transport pour réfugiés, avec quelques chapeaux de cowboys qui dépassent. Le jour se lève, le ciel est nuageux. Nous n’avons pas de tampons sur nos passeports.

 

Je me demande comment vont être les rencontres dans un pays où l’on nous considère comme des portefeuilles à pieds.

 

12 octobre, Chihuahua.

Bienvenue au Mexique : toilettes des gares payantes, pas de papier, pas de chasse d’eau, pas de savon, pas de loquets. Le voyage en bus de Tijuana à Chihuahua m’a rendue sérieusement malade, j’ai perdu tout mon sang menstruel et vomi toutes mes tripes. J’ai aimé malgré tout l’arrivée au Mexique, le passage des routes larges et bitumées aux routes de sable sinueuses semblant vous emmener dans des limbes, au milieu d’un désert de roche et de cactus. De temps en temps, vous croisez un camion qui transporte de l’ail, un café, avec une inscription Coca-Cola, une Cadillac démontée, avec, visibles, les couches successives de peinture. Le désert mexicain est grandiose, mais parsemé de pneus, de déchetteries, de sodas, de plastiques et de tôles. Les gens, dans le bus, étaient assez agréables. On reconnaît ceux qui vous identifient immédiatement comme « Autre », et ceux qui vous acceptent, naturellement. La plupart pensent que nous sommes Américains. La première impression que donne le Mexique est celle d’un pays sale. La seconde est celle d’un lieu vivant, coloré, influencé par les États-Unis, mais qui en reste très loin, qui vit dans la chaleur, la poussière du désert, qui vit dehors et qui partage beaucoup.