Jerry et son sandwich au homard à Bangor

Jerry Michou et Stephen King

21 août, Bangor.

Nous avons finalement décidé de prendre le bus pour Bangor à midi. Nous voilà donc repartis avec nos gros sacs, chargés comme des bourriques, traversant Boston en direction de South Station. Nous arrivons à Bangor avec deux heures de retard (interminables bouchons). La route est longue et assez déserte. Les maisons sont toutes en bois, pour la plupart peintes en blanc. Partout flottent les drapeaux américains. Tout a l’air très propre et soigné. Arrivés à Bangor, nous ne savons pas où aller. Nous prenons un chemin au hasard et demandons à des gens s’il existe un camping. Il y en a un, mais à six ou dix miles… Nous commençons à marcher dans cette direction. Mais la nuit tombe, et nous ne voyons toujours aucun camping. L’atmosphère est étrange, ici, au beau milieu du Maine. Il y a très peu d’animation, seulement des fast-foods un peu glauques et des voitures qui passent sans cesse. Loïc demande confirmation au sujet du camping à un vieil homme qui arrange avec soin une toute petite fontaine, sous le fronton de sa maison. Je me retourne et vais le rejoindre. « Is your English the same as his ? », me demande-t-il l’air amusé… Et voilà comment cet homme de soixante-quinze ans, au regard tendre et piquant, si heureux de rencontrer « a french woman », nous accueille chez lui, après avoir tenté de nous conduire à un camping. Il dit que ce sera plus « simple » si nous dormons chez lui. En effet, il appelle toutes les compagnies de bus pour nous, il nous réchauffe un plat, nous installe dans une très belle chambre.

Cela fait presque deux jours que nous sommes avec lui, il est réellement adorable, nous parle de lui, de sa famille, du Maine, de la Californie où il a travaillé dans l’aérospatial. Il nous fait visiter Bangor dans les moindres recoins, et sa petite maison remplie jusqu’au cou de bibelots en tous genres… Tout est si soigné, si propre, si parfait. C’est très kitch, avec une chambre bleue, une chambre rose, une cuisine pleine d’accessoires, et partout, des oiseaux, en cristal, en porcelaine, en plastique, en cartons… Il nous montre avec fierté son bois pétrifié, ses collections de vase et ses centaines de puzzles, ses photos de tomates, ses rhubarbes, ses concombres, mais surtout, sa pièce secrète, la cave ou il nous fait écouter sa musique préférée : le country. Nous jouons au billard jusqu’à minuit… et je m’endors sur le canapé flottant pendant qu’ils continuent. Le lendemain (aujourd’hui), nous mangeons dans un fast-food près de chez lui. Nous commandons du « lobster », du homard, en pensant voir arriver dans nos assiettes une grosse bête rouge, et à la place, nous trouvons dans nos assiettes un sandwich à la mayonnaise… et au homard. L’ambiance est comme dans les films américains : Marylin and Elvis are looking at us…

Il est six heures, Jerry vient me dire qu’il est temps de prendre le bus pour Houlton (et aussi qu’il voudrait que je reste là pour toujours). Nous ne savons pas où nous dormons ce soir.

 

11 : 46 p.m. WAOU ! C’est ce que j’ai pensé quand nous sommes entrés dans le motel que nous avons… disons… choisi. Quand nous avons quitté Jerry (non sans un petit émoi : How adorable was he !), nous avons pris la route pour Houlton, sous la pluie battante et les éclairs, et lorsque nous sommes arrivés à Houlton, vers 21 heures, toujours sous la pluie battante et les éclairs, nous avons vu deux motels. Un cher, et l’autre très cher. Nous avons, comme je le disais, « choisi » le motel cher. Mais comparé à la suite qui nous attendait…

En bons routards que nous sommes, je suis étalée dans un lit king size (trois fois la taille normale), après avoir pris un bain (et aussi après avoir lavé, rincé, essoré, pendu notre linge). La suite est très belle, il n’y a aucun bruit (sauf celui du sèche-cheveux qu’utilise Loïc pour le linge et celui de l’écran géant), et il est minuit dans deux minutes… Je pense à ces derniers jours… tout va très vite, les gens que nous rencontrons sont très ouverts, agréables (nous payons la chambre moins chère parce que nous sommes des « backpackers »). Je pense à Jerry, qui voulait nous « keep for ever », qui disait « feeling himself more human with [us] », et à qui nous rappelions la jeunesse, la danse, la vie, je pense à nos parents, chez qui il est six heures du matin, et qui vont se réveiller alors que nous sommes prêts à dormir. J’espère de tout mon cœur qu’ils font de beaux rêves, et je ne cesse de penser que j’ai de la chance de les avoir, et d’avoir avec moi quelques photos d’eux. Jerry « felt in love with [my] mother », et m’a donné en retour des photos de lui, de sa maison, de ses tomates… C’est incroyable comme les choses avancent rapidement… je veux dire comme nous avançons, comme le temps nous prend (à la gorge, aux tripes, au cœur). Je viens de me souvenir comme si je l’avais oublié depuis mille ans (exagération marseillaise) que Jerry nous a fait visiter le casino de Bangor. Tous les vieux de Bangor viennent jouer ici. Quelques-uns, paraît-il, gagnent. Bangor est une ville étrange. Très étalée, avec un centre qui consiste en une petite rue — et des magasins fermés. La ville a plusieurs églises, et on sent qu’un vent catholique souffle sur le port, la forêt, les murs en briques et même ceux en béton. Toutes les voitures sont très belles, luxueuses, neuves. À croire que les gens utilisent tout leur argent pour s’acheter les plus belles Chevrolet. Il y a, à quelques minutes de la maison de Jerry, celle(s) de Stephen King. Très belle, elle aussi. Et terriblement vide.

Nous sommes à Houlton, mais je suis encore avec Jerry, ses nombreuses femmes (une alcoolique, une droguée et une parfaite), sa maison soignée, chérie, ses citrouilles énormes, ses roses odorantes, son fils qui ne vient jamais le voir, le sapin en forme de diable, de « devil », qu’il a surpris dans son jardin en hiver, et que le journal de Bangor a dénié publier, sa femme (la vraie) morte d’un cancer il y a sept ans, après deux ans d’agonie, sa traversée des États-Unis en jeep, son billard, ses playboys et ses magasines de country, ses critiques des gros et ses chemises pour danser, noires et rouges, blanches et marrons, je suis encore avec cet homme du Maine, qui a un drapeau américain devant sa porte, et qui l’ouvre généreusement à ceux qui passent devant.