A mobylette sur la route entre Chiang Rai et Mae Salong

Trois jours à mobylette

9 avril, Mae Salong.

 

17 : 00. Nous sommes arrivés dans la petite ville de Mae Salong vers quinze heures, après deux heures trente de route sur notre booster, loué Chiang Rai ce matin. Chiang Rai n’a rien d’une ville attrayante, et bien que plus petite que Chiang Mai, paraît plus polluée, encombrée, moins calme. Nous avons croisé une manifestation de chemises rouges se tenant en face d’un magnifique temple à l’intérieur duquel les moines étaient en pleine méditation. Un peu plus loin, le marché aux fruits, sur des stands très colorés aux parasols rouges et aux légumes, à même le sol, les poissons frais, les plats de nouille mis en barquette et sous plastique, prêts à être mangés. Je bave devant les mangues, longues et vertes, devant les pastèques fluo, les crevettes dans leur bain d’eau fraîche, les morceaux de tofu caramélisés dans leur assiette de nouilles blanches. Nous passons devant la grande horloge dorée de Chiang Rai, une sorte d’objet incongru et démesurément brillant au milieu des rues ternes. J’ai besoin de sucré. Nous achetons des céréales au chocolat, pour les manger sur la terrasse déserte et plongée dans le noir de l’hôtel. Il y a un groupe qui interprète les meilleures chansons américaines, du rock. Il y a des petites lumières de guinguettes, des guirlandes, et un temple couleur argent.

 

Notre première ballade à mobylette nous procure un sentiment de liberté immense. Sortir de l’agence était déjà une aventure en soi (et la loueuse n’a pas dû être rassurée de voir Loïc partir droit sur le trottoir). Au bout de quelques kilomètres, un groupe de gamin nous jette un seau d’eau à la figure. En ce moment, c’est la fête de l’eau dans le nord de la Thaïlande (heureusement, nous sommes au courant). En quittant Chiang Rai, les paysages se font immédiatement plus plaisants, et la brume — qui semble être permanente, ici — donne un peu plus de mystères aux temples, de magie aux rizières et collines d’où la tête dorée de Bouddha dépasse souvent. Pour la première fois, je vois des statuettes de coqs très colorés, noires et rouges, à l’entrée et devant les temples, dispersées un peu partout, plus ou moins grosses. Il y a des dizaines de vendeurs d’ananas le long de la route, des vendeurs de paniers, et, en s’éloignant, de moins en moins de vie et de plus en plus de végétation brûlée, jaunie — il semblerait que la région souffre de sécheresse. Nous nous trompons de route et découvrons des lieux surprenants, une forêt de pins peuplée de papillons, des villages où devant chaque porte se trouvent trois chaudrons peints en rouge, jaune et vert : le tri sélectif ? En tout cas, les bords de route semblent moins pollués, et nous avons le temps de le voir puisque notre engin peine à travers d’immenses pentes. Nous croisons un pick-up dans lequel sont en train de monter des familles Aka — que l’on reconnaît à leur tenue traditionnelle. Nous goûtons aux litchis d’un champ en bord de route. Ils ne sont pas encore mûrs. Nous reconnaissons de loin ceux qui veulent nous arroser. Un pick-up plein de jeunes thaïlandais est accueilli avant nous par les gerbes d’eau, et nous lancent de grands « hello » pleins de sourires. Nous sommes trempés, nous éloignons avec un petit signe, initions notre descente vertigineuse jusqu’au petit village où nous sommes en train de boire un thé jaune, offert par la jeune thaïlandaise du restaurant, et de discuter avec un jeune Anglais de Cambridge qui vient d’arriver ici. Nous avons visité le temple qui surplombe la ville — sept cent dix-huit marches. Aucun visiteur, là-haut, mais de nombreux militaires. La frontière avec le Myanmar n’est pas loin.

 

10 avril, Mae Sae.

 

10 : 20. Ce matin, vers cinq heures vingt, après avoir subi le tapage nocturne des deux Anglais et surtout de l’Américaine « Kelly » (qui s’est présentée, au restaurant, cul bombé en nous tendant la main comme Barbie en personne : « Hi, I’ m Kelly !!! »), nous avons été goûter aux saveurs étrangement fades du marché voisin, en présence des Aka et de leurs tenues intrigantes, chapeau de perles de tissus blanches éclairant la nuit.

 

18 h 30. La route entre Mae Salong et Mae Sai en passant par Mae Doi Tun, est une série de pentes et de virages qui traversent quelques villages Aka, de nombreuses forêts de bambous et de pins brûlés, des rizières, des plantations de thé et de bords de route parsemés de fleurs — il y a, par ici, beaucoup de cultivateurs, et au sommet de Doi Tun, un très beau jardin fleuri. En quittant Mae Salong, une petite église bleue domine une plantation de thé. Nous y sommes allés et avons fait la connaissance d’une petite dame très chinoise au caractère bien trempé, lunettes noires, épaisses, carrées, qui nous a donné l’autorisation de visiter et parler de l’histoire de son village, peuplé par les soldats chinois refusés en Birmanie — et d’autres choses que je n’ai pas bien saisies (un chien aboyant fort brouillant nos conversations). Elle nous a parlé des fruits et du travail qu’ils donnaient aux habitants (des litchis par exemple), sans mentionner l’opium auquel ils se sont substitués. Derrière l’église, les enfants étaient en train de prendre leur repas. Je crois que notre apparition aura un peu retardé leurs digestions, provoquant des cris, des éclats de rire… du désordre sous le porche en bois. Nous sommes redescendus de la colline et avons tourné à droite pour rejoindre une plantation de thé dont l’entrée a la particularité d’être flanquée de deux énormes tigres chinois, et de théières gigantesques, à l’intérieur de l’une desquels, toute dorée, une dame nous a invités à découvrir ses thés. Le lieu était désert, et comme enchanté.

 

Nous n’évitons pas les seaux d’eau qui nous sont jetés dessus avec allégresse, et les mobylettes adorent nous croiser à toute vitesse en nous lançant un « where are you from » dont la réponse se perd dans les airs. En arrivant à Mae sae, les montagnes aux formes rudes se découpent dans la brume, qui les rend plus douces. Il y a des huttes qui ressemblent à des habitations africaines (de mon imaginaire commun des lieux africains).

 

Je regarde enfin les paysages poétiques que j’ai rêvé Asiatiques. L’entrée concrète dans la ville est toute autre, pleine d’agitations, de circulations, de marchés. Mae Sae semble être une ville route d’où l’on peut s’échapper pour aller dans une rue plus calme, résidentielle, ou pour se rendre au temple du scorpion d’où l’on peut voir la ville — et difficilement cerner la rive droite et la rive gauche, la Birmanie et la Thaïlande. Le paysage est encombré, et seul le soleil chaque soir aussi incroyablement rond et rose réussit encore à rendre paisibles ces lieux presque trop animés, hyperactifs. Nous sommes dans une maison sympathique, et notre chambre est des plus rustiques. Lieu ouvert, matelas au sol, une moustiquaire, de l’osier. Je me sens reposée.

 

11 avril, Chiang Rai.

 

Levés vers huit heures, réveillés par la lumière du soleil filtrée par les tissages en osier des murs, nous avons salué la famille de Chad’ s house avant de reprendre la route vers Chiang Saen. L’air est bien plus frais le matin, avant de reprendre sa température habituelle vers les dix heures : quarante degrés. À mi-chemin entre Mae Sae et Chiang Saen, on ne peut pas manquer le centre du Golden triangle, devenu un point touristique. À côté du Bouddha-Disneyland, on reconnaît sans peine le triangle d’où le lieu tire son nom. C’est la Birmanie qui forme la pointe, laissant le Mékong arrondir l’angle de son sommet et s’enfiler de part et d’autre du bout de terre. Ici se regardent Birmanie, Laos et Thaïlande. Le temple qui se situe en haut de la colline est étonnamment sobre, très beau. Un chat noir (une réincarnation ?) se tient les yeux grands ouverts aux pieds de Bouddha. Noir et doré font une belle rencontre. Pour une fois, les portes du temple sont ouvertes à l’avant et à l’arrière — pour une fois, on peut voir le dos de Bouddha. Un peu plus haut encore, un autre temple, plus vieux, plus endommagé. On peut entrer dans le petit monument, « on », mais pas moi : l’accès est interdit, précise le panneau, aux femmes. Nous redescendons les marches endragonnées jusqu’aux têtes sculptées dans la pierre de l’hydre. Le chemin qui se poursuit est fait de terre rouge, les maisons ont des airs de chalets, beaucoup sont sur pilotis et les gens vivent avec coqs, poules et poussins dans cette sorte de sous-sol imaginaire, sous ce toit fait avec le plancher.

 

Chiang saen, loin d’être une ville bruyante comme Mae Sae, est une jolie bourgade au nord du Mékong, pleine de marchés appétissants, pleine de temples et de vestiges somptueux, pleine d’accents. Nous nous y sommes arrêtés manger des gambas grillées, du poulet pris dans du bambou, des bananes pêchées sur l’arbre. Nous sommes tombés sur un temple tout ouvert en tout en bois où une dame parsemait le sol de fleurs orange, et dont l’arbre immense de l’entrée était déjà décoré de ces touches, de ces phrases colorées.

 

Nous avons regagné Chiang Rai plus tôt que pensé, pour préparer notre départ au Laos, demain. Nous avons fait toutes les banques pour trouver du change en dollar, interpellé des Américains à la sortie d’un grand hôtel : « Sorry darling, we don’t have any dollars, we are not american », harcelé les agences de voyages. La dernière idée a été la bonne : se rendre à l’aéroport. Nous avons pris nos dernières rincées au feu rouge.

 

Je conclus de ces trois jours qu’il n’y a pas de meilleures façons de partir à la rencontre de la population thaïlandaise qu’en montant sur son deux-roues polluant et bruyant pour parcourir villes et routes à virages — mémorable.