Dans le train pour Chiang Mai

Le train thaï

15 : 00. Cela fait une demi-heure que nous sommes montés à bord du wagon troisième classe à destination de Chiang Mai. Les baraques défilent, la plupart sur pilotis. Il y a une porte au milieu de nulle part, dans les joncs, dans son cadre, plantée entre la voie ferrée et les habitats de tôle rouge et grise. Les maisons, comme toujours, paraissent enrubannées dans les linges multicolores qui pendent à chaque chose capable de supporter le poids d’un vêtement. Des chemises rouges viennent de passer. Ils retiennent le regard des passagers qui cessent de sourire. Ils sont jeunes, ressemblent à n’importe quels manifestants. Les bancs sont durs, droits. Aucune possibilité d’échapper à la moiteur ambiante, aux genoux de celui (lunettes noires, bagues usées aux doigts, dents ravagées et casquette) qui me fait face, aux parois brûlantes du train. Mais la fenêtre est grande ouverte et je respire la Thaïlande. Elle n’a pas bonne odeur, mais vit joliment. Depuis que nous avons quitté Bangkok et ses maisons de travers installées dans les wagons abandonnés, sa gare où l’on peut arroser le roi avec une petite coupelle d’eau, et rendre hommage à Sa Sainteté dont l’image apparaît comme un message subliminal entre deux publicités et sur grand écran, le paysage se vide de toute idée humaine pour se remplir de bananiers et d’herbes folles. Les petits oiseaux vivent sur les lignes électriques. Et à l’intérieur du wagon no 7, l’idée se poursuit. Une jeune fille souriante se ventile, une dame plus âgée lit le journal, un jeune homme debout hausse les sourcils en mâchant son chewing-gum, d’autres regardent à la vitre, entre le rebord et la persienne d’un volet de tôle défoncé. Des marchands passent et préparent magazines, boissons, plats. Les ventilateurs font ce qu’ils peuvent pour nous sécher un peu.

 

Vers deux heures du matin, le train est arrêté depuis quelques minutes, attendant sûrement le passage d’un autre train. Le wagon, tout comme la gare, est endormi. Un moustique vient de me piquer le gros orteil, l’homme un peu fou (que je suppose paranoïaque et drogué — l’attitude inquiétante combinée avec le tatouage d’une seringue au creux du bras gauche aidant) au tee-shirt rouge Calsberg, un maillot de foot, s’est assis face à ma fenêtre, dehors. Il tourne régulièrement sa tête de droite à gauche comme une poule et ne cesse de faire trottiner sa jambe gauche, bras posé dessus. Le petit monsieur d’en face, avec qui nous avons sympathisé bien que je l’ai haï un instant d’être comme tous les autres (balancer ses poubelles par la fenêtre) dort profondément, et a la chance de pouvoir faire entrer son corps tout entier dans la surface du banc. Le train redémarre. Des bruits de claquettes se multiplient ; elles se dépêchent de regagner le wagon. Il s’arrête de nouveau, je regarde une dernière fois la gare aux sièges en plastique bleus où une cloche de taille moyenne paraît démesurément brillante, où un gardien se penche à la fenêtre du bureau légèrement surélevé au fond duquel une porte donne sur un univers plus chaud, orangé. Le son de la TV diffuse une atmosphère de vie morte. L’agent de la gare semble observer, plus éveillé que les autres, ce qui (ne) se passe (pas) dans le train. Un bébé se met à râler. Un homme tousse. Le spectacle des gens endormis m’interroge quant aux conditions de vie des gens. Je prends ce train, qui dure une quinzaine d’heures, entre Bangkok et Chiang Mai, une seule fois, et je trouve impossible de dormir sur des bancs dans un wagon où l’on ne peut circuler, sauf pour aller aux toilettes (archaïques). Je suis touriste, et je trouve passionnant ce genre de petit jeu, mais en voyant des hommes de l’âge de mon père et beaucoup plus vieux, plus abîmés encore par le travail, dormir debout, le bras tendu accroché à la barre de plafond, supporter ce trajet sans une plainte, même faciale, je ne sais en fait plus quelle question me poser. La dame à notre droite porte un masque médical, et maintient les pieds de sa fille, dont les traits endormis renforcent la beauté du visage. Quelqu’un fait sonner la cloche. Le train ne redémarre toujours pas. Malgré l’inconfort, je remarque la façon dont tout le monde conserve, presque sagement, sa place. Et je pense au TGV entre Paris et Marseille que nous avons pris une fois de nuit et où, à l’heure de dormir, tout le monde était sens dessus dessous, des familles entières étalées par terre. Un train vient d’entrer en gare. Le monsieur avec la casquette beige dont je croise le regard fait sonner la cloche trop bruyante deux fois. Nous partons. Les vendeurs de nourriture venant tendre leurs plateaux à la fenêtre ont disparu. Ceux qui allaient et venaient dans le wagon aussi. Il ne reste que ces gens différents endormis, et cet homme et ce petit garçon en face, qui n’ont aucun lien familial, et qui dorment l’un contre l’autre, penchés. Nous nous rejoignons tous dans le sommeil. Quand nous oublions. Le train prend de la vitesse.

 

7 avril, Chiang Mai.

 

Nous sommes arrivés à la gare de Chiang Mai vers neuf heures, hier matin, avec environ quatre heures de retard. Nous avons fini par dormir un peu, malgré les moustiques, les passages par des tunnels de feu (le long de la voie ferrée, les nombreux feux de forêt n’ont choqué personne). Au petit matin et à l’approche de Chiang Mai, les vendeuses sont montées dans le train avec des paniers de viandes grillées appétissants. L’employé de l’hôtel SK junior a fini par nous convaincre de monter dans son tuk-tuk. Comparée aux standards thaïlandais, la chambre n’est pas terrible. Difficile de se brosser les dents quand une bestiole de quatre centimètres sort la tête du trou du lavabo (pour rejoindre l’autre blatte déjà installée dans la chambre). Chiang mai est une ville très paisible, où chaque temple (il y en a une centaine) procure un lieu où s’isoler. Nous avons discuté à l sortie de l’un d’entre eux, avec un professeur d’histoire à l’école bouddhiste. Il nous a expliqué que c’était les vacances scolaires, qu’il n’était pas nécessaire d’être bouddhiste pour enseigner aux futurs moines, que ces derniers étaient ici en internat et pouvaient rejoindre leurs familles pendant les vacances, que la vieille ville de Chiang mai avait été engloutie et les gens relogés par le roi dans un temple, en attendant de construire la nouvelle ville autour de ce temple. Il s’appelait Ray. Dans un autre temple, nous avons passé le pont de bambou pour nous retrouver à espionner les étudiants, en train de se laver avec des bassines d’eau, dans un cadre sereinement beau, ponctué de toges orange pendues aux fenêtres. Sous le pont de bambou, un étang plein de poissons à moustache énormes, des nénuphars, de la végétation d’eau, des baraques en bois, les dortoirs attrayants. À la sortie de ce temple, un homme travaillant entre Pukhet et Chiang mai dans le commerce de la noix de coco nous a parlé du festival de l’eau, des portraits des « saints » accrochés devant les gongs.

 

Nous sommes tombés sur un cabinet de massage d’aveugles. Une heure de thaï massage, cent cinquante bahts. Très différent de ce que nous connaissons du massage, la petite dame aux petits pieds nous fait nous allonger, habillé, procède par pressions plus ou moins douloureuses le long de votre corps. Vous étire un peu, vous fait craquer orteils et doigts, vous secoue un peu. Est douce, de temps en temps. Tapote votre dos. On dirait que son poing est mou, rebondit sur votre colonne. Parle avec la voisine en vous massant, rit. C’est reposant. Je préfère les massages de Loïc.