Arrivée à Railay

Entre Malaisie et Thaïlande

Nous avons quitté l’Asie aseptisée, Singapour et la Malaisie amicales, souriantes, pour un pays que l’on sent dès la première bouchée plus vivant, plus « terreux », et peut-être moins sympathique. Hier soir, le bus nous rapprochant de l’hôtel tombe en panne. Nous attendons sous la pluie un autre bus. Nous oublions de manger, dormons tard, et ne nous réveillons pas pour prendre le mini-van qui part pour la Thaïlande au petit matin. À midi moins une, nous rappliquons à la gare, attrapons le dernier bus et négocions cent roubles pour deux. Le chauffeur prend cinq autres passagers (dont un bébé avec les oreilles en chou-fleur que nous intriguons) devant un immeuble rose. L’homme remet gentiment son voile un peu décalé à sa femme. Lorsqu’ils quittent le véhicule un peu avant nous en Thaïlande, il nous souhaite bon voyage dans son meilleur anglais — il nous donne le dernier sourire de Malaisie. La frontière est banale, le douanier qui nous tamponne, moi pour une durée indéterminée, Loïc pour quinze jours, n’est pas très agréable. La Thaïlande diffère immédiatement de la Malaisie avec ses routes moins larges, l’omniprésence de deux roues et de sortes de side-car amélioré qui permettent de transporter, le plus souvent, un homme, une femme, et des produits frais. Sinon, un homme et un chargement complet, un homme et sa famille au complet. Le side-car amélioré consiste en une moto reliée à une charrette à trois bancs. La végétation n’est tout à coup plus luxuriante, mais des arbres semblables à des pins, des arbres sans feuilles ou un peu automnaux, un peu roux, un peu vétustes ou moins généreux, viennent s’ajouter aux palmiers et autres espèces verdoyantes. Les baraques se multiplient, il y a un peu plus en maisons en bois sur pilotis, les abris de bus sont finement taillés dans du bois et témoignent d’une architecture thaïe traditionnelle miniaturisée. Le long de la route, les ananas forment un mur de fruits appétissants le mur dit la vitesse à laquelle passe le mini van, l’envie de croquer dans un ananas tiède trahi le froid glacial dans lequel nous plonge la Chine, laissant ma vue dans le chaos lorsque, sortant du véhicule, la buée vient immédiatement envahir mes lunettes frigorifiées. Loïc vient de rentrer dans la chambre, et me confirme que nous n’avons droit qu’à quinze jours de visa, contre un mois pour les touristes arrivant par avion. Il s’agit de favoriser les « gros touristes » et d’éviter le squattage des backpackers. Il me dit aussi que les frais de retraits dans les distributeurs automatiques sont inévitables, c’est une décision commune à toutes les banques thaïlandaises. Deux mauvaises nouvelles, mais cela n’altère pas le charme que je trouve à la Thaïlande — ainsi que son côté vicieux. La Thaïlande, c’est ma première impression, intuition, ressemble à une terre homogène envahie par des touristes (homogènes, eux aussi) — mais on a que ce que l’on mérite, dit-on. Nous roulons et la nuit tombe, le vieil homme met en marche les feux vacillants de sa mobylette side-car, les maisons défilent, quelques esquisses de temples bouddhistes apparaissent, les stands de nourriture s’éclairent à l’ampoule unique, tandis que les villes séparent des guirlandes de Noël en plein mois de mars. Le compte à rebours rouge commence sur certains passages piétons (quarante-neuf, quarante-huit… secondes pour traverser) et nous nous enfilons au millimètre entre une voiture transportant des blancs solides à l’arrière (consommerions-nous trop de calcium ?) et un camion, paré, lui aussi, de couleurs en lumière. Des couleurs, il y en a aussi sur les bords de route où se vendent des sculptures de temples format transportable, des éléphants, des meubles qui me font penser à des stèles bariolées. Nous doublons cet homme coudes contre genoux dans une maison en bambous posée à l’arrière d’un pick-up. Je me dis que nous roulons toujours, que je n’ai jamais le temps de m’arrêter vraiment, de dessiner. Qu’à la place, je prends des photos, mais que dessiner ne donne pas la sensation de voler, de dérober une image, mais de saisir quelque chose de plus (et de moins), l’occasion aussi d’attirer vers soi les autres (alors que la photo exclut les autres, exclu le temps que prend un dessin à être fait). Le temps… qui renferme toutes nos questions. Et notre unique réponse. J’ai le temps de penser à des milliers de choses sur cette longue route qui nous mène en Thaïlande, de conclure que ce qui m’a attirée chez Loïc il y a sept ans, c’était la partie en moi qu’il défiait (sans le savoir), de m’ennuyer de voyager, surtout à la va-vite, de me secouer de nouveau devant les profils surprenant de la Thaïlande et de sa langue complètement inconnue (me laissant analphabètes), de penser à tout ce dont je ne me rappelle plus maintenant que mes yeux se ferment pour de bon.

 

31 mars, Railay.

 

Railay nous a surpris, avec son eau turquoise, sa marée basse qui rend les plages mystérieusement lointaines, l’intérieur de sa forêt qu’il faut atteindre en escaladant les rochers doux et rougis par la terre, et qui a des airs de Jurassique parc. La lumière faiblit à mesure que l’on avance dans la végétation dense, que l’on s’enfonce dans ses grottes dentelées. Avec sa pluie fine, ses jolis oiseaux, sa plage vide en fin d’après midi, étrangement seule. L’allure magique de l’île (qui n’en est pas une, mais qui est un lieu isolé de toute route terrestre) s’est amplifiée avec la levée de la pleine lune — alors que le coucher de soleil est resté l’affaire des nuages — et de la marée. Surprise encore à vingt-deux heures devant la désertion des lieux de vie. Seulement l’eau cliquetant contre le muret du côté est, la lune, les barques de retour après la marée basse, les arbres de nouveau plantés dans l’eau, faiblement éclairés, personne et aucun bar ni restaurant ouvert… Nous avons commandé une pizza dans la chambre de notre « cottage ». Très cher et rien de réjouissant. Évitez les « resorts » : mais ne loupez pas un lever de lune sur les flots de Railay.

 

1er avril, Krabi.

 

18 h 30. L’orage gronde, Jack Jonhson chante, et je suis heureuse d’être en vie. D’être toujours en vie.

 

Nous avons quitté la petite baie paradisiaque de Railay pour retourner à Krabi. Il faut dire que Railay n’est paradisiaque qu’en apparence, et qu’il était (déjà) temps de remettre les pieds sur terre, pour ne pas perdre pied dans d’effarantes dépenses. Railay est chère, touristique, et les seuls locaux qui l’habitent la polluent. Après avoir découvert son côté séduisant hier, nous avons « visité » le côté repoussant ce matin. Le passage entre deux rochers immenses envahis par la végétation et les singes éloignés de nous de quelques dizaines ou centaines de mètres est aussi le passage entre deux décharges puantes — à quelques centimètres. Levez les yeux, donc, si vous devez traverser l’île d’est en ouest et n’empruntez pas le chemin goudronné principal. Et bouchez-vous le nez. Alors vous serez au Paradis. Le côté Est possède encore quelques maisons typiques, des baraques en bois, de travers, où les linges pendent, et une vue, si ce n’est sur le coucher de soleil (que l’on ne voit jamais puisqu’il pleut tous les soirs), sur une eau cristalline qui serait tentante si ne flottaient pas sur ses petites vagues des bouteilles en plastiques.

 

Mis à part ces détails, Railay regorge de petits trésors (à la mesure de sa petite taille), comme les grottes, la lagune verte au centre d’une colline comparable au pain de sucre que vous escaladez entourés des singes qui tirent sur tout ce qui pend (attention appareils photo…). La roche est rouge (attention vêtements blancs), le sable est blanc cassé, l’eau est turquoise. Et le ciel est bleu le matin.

 

Nous avons quitté le Resort pour retrouver notre hôtel plus modeste à Krabi. Le lit douillé paré de ses plus propres draps blancs a fait reculer mes cernes, le jacuzzi capricieux reculer notre dette et notre séjour en général confirmé une chose : les resorts sont à éviter. On paye beaucoup, et on est toujours déçu. Notre chambre était vraiment d’un luxe formidable, les petits poissons nous accueillant derrière la porte d’entrée, le jardinet devant la porte coulissante de la chambre, les coussins sur le canapé et dans le lit, le minibar sous la TV, les attentions (youpi on a même un set de couture miniature maintenant !) sous le miroir, mais le service était loin d’être à la hauteur, le personnel, sauf les responsables, bien que dans l’ensemble souriant, incompétent.

 

Malgré toutes ces remarques négatives, ce lieu est ressourçant, a même quelque chose de magique lorsque la pleine lune éclaire les plages vides…

 

À 16 : 30, nous prenons le bateau pour Krabi et il se met à pleuvoir. La marée est basse, nous devons marcher jusqu’à la barque qui se trouve là où il y a encore du fond (pas comme les gens qui dorment dans les resorts les plus luxueux et qui ont droit à un transport en tracteur). Le sol est glissant, je me coupe un peu le pied en évitant de me prendre l’hélice de l’embarcation. Les vagues sont de plus en plus fortes et le bateau a de plus en plus de mal à avancer. Le chauffeur se démène. J’observe ses pieds bruns s’agripper au sol de la barque, la corde du gouvernail glisser de droite à gauche, ses mouvements appréhender et gérer le mouvement de l’océan qui répond au ciel obscurci. Je me demande si nous allons vraiment réussir à atteindre Krabi, mais je me raisonne : ils ont l’habitude, ça doit être comme ça tout le temps. Nous traversons un nuage de pluie qui finit de nous tremper et de nous geler. On recherche parfois des sensations en faisant un tour de roller coaster, mais elles sont toutes dans le voyage, et ce voyage en bateau m’a encore appris à ressentir les choses plus puissamment. De l’émotion. Je suis heureuse d’être toujours en vie, je l’ai déjà dit.

 

3 avril, Phuket.

 

18 h 35. Il fait chaud. Je remarque sans surprise que le retour de l’ordinateur dans notre vie de voyageur est néfaste, que les dépendances réapparaissent. Loïc ouvre la porte de la salle de bain la tête recouverte de savon, et me demande de venir. Voilà je suis pleine de mousse. Phuket, quant à elle, est une ville, si ce n’est pleine de charme, agréable à parcourir pour qui veut, paradoxalement (je dis paradoxalement, car la mode aujourd’hui pour un « voyageur » est d’éviter Phuket la touristique), découvrir ce qu’est la vie thaïlandaise, comment elle suit son cours dans un lieu sans grand intérêt apparent. À côté de la ville, les plages grouillent de resorts et de touristes… là se trouve le « Phuket » à éviter. Quoique les plages restent des endroits formidablement riches en vie sous-marine, et des superbes étendues où bronzer. C’est ce que nous avons fait aujourd’hui, bronzer un peu, et flotter dans la mer salée, turquoise et assez transparente pour laisser apparaître toutes sortes de poissons multicolores et une quantité impressionnante de crabes. La population de personnages rouges épais traversant la bande de sable fin pour se planter dans un sable plus mou dans l’eau est également impressionnante. Il reste encore quelques pêcheurs, face aux petits blonds en masques et tubas et aux jets skis. Le bus qui nous mène de la plage au centre est une sorte de pick-up amélioré, ou un bus scolaire complètement ouvert, aménagé avec des bancs.

 

Notre promenade dans Phuket, hier soir, nous a menés dans un marché appétissant où les familles vous cuisinent des petites choses à la noix de coco, des brochettes de toutes les couleurs, du pad thaï, des crêpes… Beaucoup de poisson et de crustacés aussi. Nous avons longé le cours d’eau qui est à sec (sûrement à cause de la marée basse) et qui ressemble plus à une bouche d’évacuation des eaux usées. Les barques et bateaux sont plantés là-dedans, avec des passerelles de bois défoncées. Le canal mène à une plage boueuse où enfants et parents ramassent des coquillages et autres objets indiscernables. On marche et on croise des familles entières à mobylette, des marchands avec leur side-car nouvelle génération, transportant la grand-mère, le chien, les moules, les sacs de patates, de verdure, de trucs et de machins. Partout, le long de la route, des photographies géantes ornées de cadres dorés vous rappellent que le Roi et la Reine de Thaïlande sont omniprésents.