Barricades des chemises rouges, Bangkok

Bangkok rouge

20 avril, Railway library, Nongkhai, vers midi.

 

Nous revoici en Thaïlande, après un court séjour reposant à Vientiane, où la chaleur était étouffante et la ville sans grand intérêt… ce qui m’a permis de rester enfermer dans ma chambre sans culpabiliser. Nous avons pris un premier minibus ce matin, où les gens s’entassaient véritablement. Une sorte de Picasso façon démembrement amical et bagages interposés. J’ai noté quelques visages abîmés, de femmes, surtout. Ce van nous a déposés à la frontière en nous disant : « oui oui, c’est là, la gare de train ». Nous ne l’avons jamais trouvé. Nous évitons le guichet « departure fee » et sommes quand même obligés de prendre un bus pour aller de l’autre côté de la frontière. Marche interdite. Tamponnage bis, et nous avons marché jusqu’à la gare de Nongkai, où nous nous trouvons à présent. Je suis en sueur sur l’un des bancs de la « railway library », une bibliothèque fréquentée par des ados et des enfants, installée dans des wagons de train. Le premier wagon possède une collection de livres dédiée au roi et à la reine. Le second, quelques magazines. J’ai déniché un journal en anglais, qui parle des « red t-shirt » (et n’en dit pas grand-chose), et de la situation des vols perturbés par l’éruption du volcan islandais.

 

19  : 00. Le garçon du train vient d’installer nos couchettes. Le train est très confortable.

 

21 avril, Bangkok.

 

Nous avons quitté le train vers sept heures, après une bonne nuit bien qu’agitée (trop de lumière, plein de pensées dans ma tête : au fait, c’est quoi le sens de la vie ?), avons cherché une guesthouse près de la station de train, retiré 20 000 bahts à huit heures, pris le métro jusqu’à Sukumvit, été à l’ambassade qui nous a renvoyés de l’autre côté de la rue d’où nous venions, monté quinze étages pour remplir nos papiers et payer cinq-mille-cent-quatre-vingt-dix-neuf bahts pour nos passeports indiens. Avons arpenté le quartier chic, business, de Bangkok, avant de nous arrêter au food court. Rien d’écrit en anglais, une vingtaine de stands, des tabourets en plastiques rouges et bleus, des tables en bois rectangulaires. Nous avons choisi deux pads thaïs et deux iced tea, et alors que nous finissions de manger dans le calme le plus complet, a rappliqué une foule de travailleurs, chemises, cravates, pantalons pincés et jupes : le rendez-vous de midi du quartier. Un tsunami de travailleurs. Nous avons continué notre marché, baladé dans le parc de Lumpini où deux anglophones avaient décidé de faire bronzette en bikini… L’agent n’était pas très content. Hey les exhibitionnistes, renseignez-vous : vous êtes en Thaïlande ! Moi je me suis fait engueuler (par le même agent) parce que j’ai mis les pieds sur le banc. Quel étrange monde que la terre thaïlandaise, où l’on jette ses ordures par les fenêtres, de ses poches, de son sac, et où l’on blâme la saleté des pieds… ou le métro est propre, neuf, vraiment nickel, et où la rue sent la merde et le moisi. Nous avons croisé les chemises rouges, installés à l’autre bout du parc, squattant les esplanades, vivant là pour un temps ; la plupart, dormant. Ils ont construit de véritables barricades, faites de pneus, de bambous taillés en pointe et ornés de drapeaux rouges. Ils contrôlent la circulation. Près du Center shopping mall, les manifestations paraissaient plus vives : nous avons évité d’aller plus loin et rebroussé chemin. Plus loin, nous avons continué à découvrir le Bangkok luxueux. Les banques côtoyant la tôle, la vie de sous les ponts, où les gens vous saluent en souriant, tandis que le toit s’effondre sur leur tête. Partout, des policiers en tenue de combat complète. Une vraie armée noire. Dans un immeuble en ruine, des barbelés, derrière, des militaires, patientant… Les rues par ici, en s’approchant de nouveau de notre logement, se font plus étroites. Les lieux sont très vivants, les boosters chargés se faufilent, les hommes travaillent dans des ateliers tapissés au cambouis, des débarras amusants. Les chiens crèvent de chaud. Les épiceries rangent leur stock. Les gens discutent. Bizarrement, toutes les fenêtres et balcons sont totalement grillagés, basiquement, ou avec ornement. Nous arrivons à notre guesthouse. Le soleil vient de disparaître après n’avoir pas cessé de m’éblouir par intermittence, pile dans le cadre de la fenêtre dont le rideau se soulève au grès du ventilateur et de l’air léger qui permet de tenir encore debout, dehors. J’ai toujours mal au ventre.

 

25 avril, Bangkok.

 

Quelques gorgées de bière « Leo », que j’ai choisie pour l’étiquette (un irrésistible léopard menaçant), et je fais de petits rots, sans honte, puisqu’ici, c’est presque un rituel. Loïc tape un article — encore un. Je trouve que depuis que nous avons l’ordinateur, nous tapons trop « d’articles » qui ne sont finalement que des accumulations de nouvelles banales. Pourtant le voyage ne perd pas sa saveur, bien qu’il me repose plus qu’il ne motive mes pensées ou ne stimule mes neurones en ce moment. Le climat politique à Bangkok donne pourtant à penser, et nous nous retrouvons au centre d’un bras de fer qui pourrait être le sujet de véritables « articles ». Je ne sais trop quoi dire de cette situation, et n’étant pas journalistes, nous décidons de fuir pour visiter une île thaïlandaise, Ko-Chang. Au lieu de ne trouver que du sable fin et de l’eau limpide, j’y trouve de quoi me révolter (et écrire). L’industrie touristique s’étant installée dans les lieux édéniques, cela devient un enfer pour qui a appris à partager l’espace naturel avec qui en est le roi (je veux bien qu’on utilise l’image du léopard pour vendre des bières, j’accepte moins qu’on anéantisse son territoire en ne mettant aucune règle à la présence touristique sauf : Payer avant d’entrer). L’animal est pris au piège dans son propre espace sauvage. On utilise des appellations : « Parc national ». À Ko-Chang, il faut payer pour voir la vue (400 bahts), voir la cascade, les coraux. On vient observer la vie sous-marine : les Thaïs restent sur le bateau, jettent à l’eau des sacs entiers de pain, observent les poissons se gaver, les employés accrochent les bateaux aux coraux, pieds palmés, les piétinent. Quand on leur demande : « Mais pourquoi ne dites-vous pas aux touristes de cesser de donner du pain à hot-dog aux poissons ? », ils répondent : « Thaïs people like to feed fishes. Do you want bread ? ». Écosystème, ils ne savent pas ce que cela signifie, et ils sont les patrons des agences de plongée d’un « parc national ». La Thaïlande est particulièrement mauvaise en tourisme, et cela parce qu’elle possède des richesses incomparables. Un touriste ne pourra pas dire non à l’exploration de l’une de ses fantastiques barrières de corail. Ils le savent. Font juste payer. Ne se donnent ni la peine de vous expliquer, ni de vous sourire. Pour cela, il vous faudra aller voir des agences dirigées par des étrangers… C’est qu’il y a de quoi tomber amoureux de ce territoire. Ko-chang possède des forêts magnifiques, des plages superbes, les poissons y sont d’un bleu électrique, les coraux de multiples formes, vert, orange, rose pâle, réagissent à votre passage, s’ouvrent et se ferment, paraissent des sexes féminins, les pics immenses des oursins ondulent légèrement avec le courant, effraient et ravissent, comme de belles dames noires, élégantes, ils possèdent un œil bleu, et des touches d’orange au bord de leurs rondeurs. Il y a beaucoup à observer. Mais attention, les gilets fluo débarquent en tapant des pieds… Et de l’autre côté de ce monde tranquille (quand ce n’est pas l’heure de pointe des bateaux), les barricades de bambou se renforcent à Bangkok. Des bombes explosent à la station de métro de Silom, alors que nous cueillons des bananes devant la terrasse de notre bungalow. Lorsque nous revenons, le calme de nouveau, et des policiers plus nombreux. On contrôle nos sacs à l’entrée des transports en commun, des portails électriques sont installés un peu partout, la station Silom est fermée. Évidemment tout semble normal, les gens rentrent comme chaque soir chez eux, se laissent porter par le métro comme les pics noirs par les vagues. J’aimerais pouvoir comprendre les conversations, mais les gens ne parlent pas beaucoup entre eux, et peut-être ne parlent-ils pas de la situation politique, seulement du temps. Quoi en dire ? Il semble que les choses soient bloquées. Le rouge et le « sang versé » ne feront pas cesser la corruption. Il n’y a qu’elle, on le sait bien, qui est, et qui restera, blanche.

 

26 avril, Bangkok.

 

Réveil à 8 h 30, petit-déjeuner lunatique (accueillis par un « qu’est-ce que vous voulez » de roquet, nous repartons le ventre serein, une carte de la ville dans la main, laissant derrière nous le sourire de la patronne). Grande marche dans la ville de Bangkok, décidément surprenante, alléchante, réjouissante… quoiqu’encore sale par endroits, ennuyeuse. Nous avons fait le tour du palais du roi, avons conclu que les entrées en sont bien gardées (sans payer les 350 bahts), nous sommes repliés sur le Bouddha de cinquante-deux mètres (sans payer les 50 bahts). Le bouddha est impressionnant, mais le temple visiblement trop petit dans lequel il médite allongé rappelle une fameuse scène d’Alice… Notre balade en bateau nous a permis d’observer les strates bangkokiennes, de l’eau marron aux grattes ciel en passant par les baraques en décomposition et les temples dorés. Chaque fois le même schéma, dans chaque ville asiatique. La même superposition de contrastes qui donne une énergie hors du commun transforme la pauvreté en folklore unique. Pas sûr d’ailleurs qu’il s’agisse de pauvreté, mais peut-être du choix d’une vie simple, dormante et créative (on fait tout avec n’importe quoi). On peut dire beaucoup de choses sur Bangkok, tout, sauf qu’elle est aseptisée. Elle est en plein dedans, elle baigne dans le corps humain, beau et dégueulasse, elle a les pieds dans le plat, elle brille et dégouline. En tout cas, le côté « grand Palais » semble échapper à toute menace terroriste. Pas de drapeau rouge, ici, mais seulement les images victorieuses du royaume — ou celles, plus vieilles et affadies, de trentaine d’années en arrière dans les boutiques, au fond des appartements, posters ou découpages de journaux. Ce qu’il manque à Bangkok, c’est de l’architecture, mais la ville se meut dans une matière autre, on sent que le bois vieillit, que la poutre penche et que le mur s’affaisse, mais on constate aussi que le tout tient debout : on ne les abandonnera pas. Nous sommes montés en haut du mont d’or. La vue est belle. Nous avons croisé le patron âgé à la tête de jeune en rentrant, il a vraiment un visage sympathique. Loïc me presse : nous devons aller acheter des cartes postales ; je n’ai plus de circulation dans les jambes, « allez, on y va », me dit-il. Allons-y !