Arrivée à Moscou, prise dans la fumée

Non-stop Saint Petersburg

11 : 00. Nous sommes arrivés à l’heure prévue à Moscou. La dame blonde a rejoint son mari et nous a aidés à trouver la gare Leningradsky, juste en face. Un brouillard épais recouvre Moscou. Des gens portent des masques. Une femme au regard vide laisse pendre ses lèvres tandis qu’un homme chauve lui tète les seins. Une gitane vient me voir et me propose quelque chose, dans un tissu (je ne sais évidemment pas quoi). Il y a des voyageurs avec des sacs à dos monumentaux partout, je pense qu’ils sont russes, ou de pays frontaliers. Il y a des flics, un homme immobile qui ressemble au Christ, une dame aux yeux fous qui cherche mon regard, juste en face. Elle parle toute seule. Je dois le dire : le premier aperçu de Moscou est inquiétant. Il fait très chaud. Une jeune fille perchée sur des talons blancs démesurément hauts passe. Elle a les cheveux très lisses, très blonds, très longs, une robe très courte et très rose. Cette excentricité autocensurée en France a quelque chose de réjouissant. Elle met un peu de vie dans la gare. Il y a huit heures à attendre le train pour Saint-Pétersbourg ; je vais essayer de ne pas sombrer dans la dépression. Au moins, il y a Lénine, le visage si blanc et sévère, pour veiller sur nous.

 

Voyager en Russie, c’est voyager dans le temps. En regardant ces amants s’embrasser langoureusement, j’ai vraiment le sentiment que la Russie nous donne l’opportunité de voyager dans le passé. J’ai l’impression que ces hommes au pull marin viennent tout droit de photo sépia de mon père, et la publicité passée sur écran géant à la gare, la publicité pour le TGV, un train à grande vitesse où l’on pourra, à l’avenir, voyager sur des fauteuils verts et confortables, ne fait que renforcer ce sentiment. Nous sommes dans une sorte de cafétéria italienne, où les plats sont chers et bons. Le visage de Moscou que nous voyons dehors à l’air détruit.

 

20 : 13. J’attends que Loïc revienne de son expédition bouteille d’eau fraîche, installée dans le wagon numéro 16 à destination de Saint-Pétersbourg. C’est drôle, car l’image du Transsibérien que je me faisais est ici, dans ce train où la chaleur est étouffante, où les rideaux, le sol, les banquettes sont rouges, où deux « petites vieilles » nous ont accueillis, l’une avec des lunettes qui font des yeux gigantesques, l’autre avec de grands yeux verts dans lesquels se lit une longue jeunesse. Ces petites dames sont rigolotes, pleines de vie ; elles sont bavardes, et se changent à tour de rôle, derrière le drap, qu’elles prêtent à la jeune fille de droite, troquant sa robe dos nu pour un minishort et un débardeur transparent. Elle est grosse, mais jolie. Le train démarre, comme toujours, silencieusement.

 

10 août, 6 : 26. Gare de Saint-Pétersbourg

 

Le train est arrivé avec cinq minutes de retard. Il faisait encore nuit, et, contrairement à Moscou, les gens paraissaient normaux. Nous sommes à la table d’une cafétéria où nous avons pu de nouveau constater la délicatesse des plats russes : crêpes à la crème, patates à la crème, blinis à la crème… Il faut du gras pour survivre au froid ! Toujours est-il que la quasi-totalité des clients mange la moitié de leur plat ou se sent obligé de laisser au moins un morceau par je ne sais quelle complication psychonutritive. Ici les toilettes sont ce qu’on peut appeler des « w.-c. dissuasifs » : pas de loquet, pas de lunette : contentez-vous de faire pipi. C’est ce que j’ai cru à ma première visite au cabinet, alors qu’une femme se libérait la porte ouverte. À mon second passage, j’ai pu constater que la dame à la robe léopard se plaisait juste à faire ce qu’elle faisait… la porte ouverte. Le caca, en voyage, est une vraie question.