Zoé sur un pont moscovite

Nicolas et les talons russes

14 août, Moscou.

 

Difficile de trouver le temps d’écrire en essayant de vivre à la moscovite ! Le temps passe particulièrement vite ici, certainement influencé par l’attraction vers la France. Demain nous serons « chez nous ». Cette année autour du monde n’a fait que me révéler le sens de la vie sur lequel je voudrais bien mettre des mots, mais…

 

Nous avons passé les deux derniers jours avec Nicolas, un Français du sud-ouest (immédiatement dénoncé par son accent), installé à Moscou, et plus précisément à l’hostel H & M où il travaille. Son accueil, cigarette au bec et réflexions intelligentes d’un ancien militaire (on l’a su plus tard, mais ça nous a tout de suite « fait tilt » : « Ahhh… je comprends mieux »), nous a immédiatement refroidis. Mais les apparences sont trompeuses, et Nicolas collectionne des qualités que l’on trouve rarement chez quelqu’un d’intelligent, à commencer par la générosité et une humilité que l’on devine sous la création d’une carapace fière. Nicolas est intéressant. Nous avons passé deux jours vraiment géniaux à Moscou, grâce à lui. Il nous a conduits un peu partout, motivés à sortir de nuit, à faire les marchés, à cuisiner… Il faut toujours apprendre à vivre pleinement, même après un an de voyage passé à « profiter », comme on dit.

Nicolas a  vingt-huit ans, huit ans d’armée, des entrées au niveau de la chevelure, une bouche qui émet parfois d’étranges sons, une corpulence moyenne et des gestes intelligents, sensibles. J’essaye d’imaginer sa vie : timide, il finit par acquérir de la confiance à l’armée, où il s’engage l’année du bac, grâce à des connaissances. Il se familiarise avec les blagues militaires, se fait tatouer un dragon avec une épée dans le dos, entre les deux omoplates, comme symbole d’une fraternité avec d’autres personnes de son groupe de combat. Mais surtout, il apprend un métier — il est commando parachutiste — qu’il exerce avec efficacité, et voyage avec l’armée : il n’a pas d’attaches. Il construit de lui-même une réflexion sur le monde, mais, encombré par une sensibilité dont il ne sait que faire, ni dans le monde militaire ni dans le monde civil, et dont il ne réalise peut-être pas l’existence, il se raccroche à ce qu’il pense être le lieu d’une communauté soudée. Il entre finalement dans l’univers original de l’expatrié, et s’illustre, entre autre, comme photographe local de belles russes.

 

Le soir, nous visitons Moscou avec lui… Moscou, si charismatique la nuit. Zoé, une Russe de passage qui part en vacances en Espagne le lendemain, charmante, clichée (talons aiguilles, jean moulant à paillette, seins à peine soutenus dans un dos nu noir et blanc, carré plongeant, touche de rouge à lèvres), joue de son charme. Nicolas interprète chaque élan de féminité comme une invitation. Il lui dit de ne pas troquer sa jupe contre un pantalon, car ce dernier lui fait des fesses flasques (quand elle lui dit, à la fin de la soirée, qu’il a du ventre, il le prend très mal). Il dit ne pas comprendre ce qui cloche avec lui (mais le comprend très bien tout en essayant de le réaliser le moins possible), et rit aux éclats lorsque le talon de Zoé fait un bruit de pet en raclant le sol. Je regarde devant moi, l’ombre des talons se dérobe aux talons eux-mêmes, pour filer vers l’allure élancée de la vitesse, tandis que les chaussures à scratch ramènent les doubles noirs à leur réalité terrienne. Nicolas marche à côté de Zoé, et c’est la finesse qui échange quelques mots avec la maladresse. Nous nous rappelons dans un élan d’enthousiasme qu’un Français qui veut dire « je ne sais pas » fait « prrrt » avec la bouche. Nous en rions à peu près toute la nuit.

 

Nicolas veut nous faire découvrir Moscou, le Moscou des « vrais russes ». Et il le fait très bien. Il m’encourage à regarder une vidéo sur les commandos. Il parle de la mobilisation en Afghanistan, de la Russie de Poutine et de la façon dont le pays marche droit (bien qu’il titube beaucoup…). Il parle de la France, du défilé lors duquel il s’est fait cracher dessus à Bordeaux, quand il « travaillait à sauver des vies », de l’irrespect, des fondements d’une société qui fonctionne, de la beauté des filles d’Asie centrale (et ne manque jamais de nous montrer des photos prises de ses amies avec son Zénith argentique acheté 600 roubles, pellicule 50 roubles, aimant à Russes — « stop ! une séance photo »), de la magie de Moscou en hiver, il rit par intermittence et enchaîne sur la NBC (Nucléaire Biologique et Chimique), un code militaire pour dire… « j’ai fait un caca qui pue ». Nicolas me demande ce que j’écris et je lui dis que je m’intéresse aux abréviations militaires. Il me dit : « Ah ! ajoute celle-là alors : MITAC : Matériel Inconnu Touche A Ton Cul »… et il rit… Il est en train de faire une traduction d’un texte russe sur l’Afghanistan pour l’ambassade française — opération top secrète . Nicolas, le franco-tchèque de Strasbourg dit à Nicolas le Franco-Russe de Bordeaux : « Mais qu’est-ce que t’es allé foutre en Tadjikistan ?! » « La guerre », répond-il…

Voilà la situation à une heure du matin dans l’hostel du quartier Ambat de Moscou. Beaucoup d’idées s’échangent, surtout des idées légères. La sauvagerie des blagues… le ronflement du rire insonore de l’homme satisfait de sa blague inspirée. Je n’ai pas le temps de tout écrire (et je suis largement interrompue — par Nicolas, qui me raconte la façon dont il se concentre, dont il écrit avec la musique de Batman —, par Nicolas, le nouveau Nicolas, qui me demande si je fais de la sténo, par le polonais qui vient d’arriver…) Mais les situations scripto-géniques s’enchaînent, sur le mode d’un humour sans fond.

Quoi qu’il en soit, l’atmosphère, ici, à Moscou, est vraiment plaisante. Moscou m’invite à revenir en hiver — j’espère répondre à l’invitation.