7 jours en train, vue de la couchette supérieure

Le transsibérien

2 août, 1 : 50 (heure de Vladivostok). 18 : 50 (heure de Moscou).

 

Le train quitte la gare de Vladivostok, sans bruit. Pas d’annonces, pas de rumeurs sur les quais, seulement le contact de l’acier et des rails. Nous glissons vers Moscou, quittons la pointe de l’est pour l’ouest immense. Il n’y a presque pas de lumière, on croirait le néon chauffé par les bougies. Pas de climatisation non plus, la chaleur donc, et une odeur de bière et de cigarette. Peu de gens dans le wagon. Nous sommes dans le numéro six, places quarante-trois et quarante-quatre, latérales. En face, nos compagnons de route : deux adultes, trois enfants, ou quatre blonds et une rousse. Ils mettent les draps. L’opération donne lieu à une grande discussion. Je me sens un peu perdue, dans cet univers russe. Je ne comprends rien, je ne vois rien. L’homme se déshabille. La lune, sur ma droite, est à demi pleine. Les paysages défilent, noirs.

 

2 : 50. À l’arrêt. Les portes claquent, les talons passent, les ombres robustes frôlent. Lumières de réverbères. Les gens chuchotent. Il y a beaucoup de passage pour aller dans le fumoir, à côté des toilettes. Les toilettes sont occupées en permanence. Leur taille et leur vétusté ne découragent pas les amoureux de la douche. Le train redémarre.

 

12 : 00. Réveil baigné de lumière. Le wagon est resté silencieux toute la nuit, sauf arrivée bruyante d’une famille obligée de s’installer dans le noir.

 

Au petit matin, les enfants s’agitent et commencent à courir dans le couloir comme les chiens lorsqu’ils ont leur pic de folie journalière. Un petit camion rouge roule le long de la barre d’acier du lit, et s’envole à partir de la plateforme-éventail en plastique que tient la demoiselle aux souliers roses. Les deux plus grands, cheveux courts et mèche à l’avant, jouent aux cartes. La maman (?), cheveux très courts teintés auburn, corps épais et robe de nuit à fleurs, fait partie de ces femmes-poupées russes : les imposantes. Le papa, paraissant plus jeune, a le physique de ces marins bronzés aux yeux bleus, baraqués, qui boivent trop de bière. Il a le nez retroussé. Dehors, la campagne infiniment verte, le soleil, le ciel d’un bleu très pâle, filtré par des nuages fins. De temps en temps, une gare, bâtiment rose au milieu d’un champ.

 

Le train du Transsibérien n’est pas ce qu’on imagine parfois : un train à l’allure particulière, à l’intérieur chaleureux où les couchettes ont chacune leurs couettes à fleurs démodées, où le kitsch donne sa particularité russe aux wagons. Le train du Transsibérien n’est rien d’autre qu’un train un peu âgé, sol en lino, w.-c. en inox, couchettes bleu marine, rideaux blancs et murs beiges, qui relie la Russie d’est en ouest. Du moins, c’est ce qu’il sera pour moi, qui voyage en troisième classe.

 

19 h 55. Le soleil est encore haut, mais éveille déjà un peu de rose à l’horizon. Les paysages sont toujours les mêmes (vastes plaines, une ligne de reliefs bleutés en fond, bouleaux, sapins et fleurs jaunes, maisons de bois ou en dur aux fenêtres cadrées par de larges bords blancs). Les gens, non. À notre gauche, la petite famille joyeuse et bruyante a disparu. Quand j’ai ouvert les yeux de ma couchette supérieure, le visage du papa robuste me lançait un « Welcome to Russia », avant de s’évanouir de ma vision. Je me suis rendormie et j’ai rêvé que je me mariais avec Johanne. Je me suis réveillée et nous avons mangé de la purée en sachet. Je me suis rendormie et j’ai rêvé que mes parents se séparaient. Je pense que mes règles, la chaleur, le mouvement de droite à gauche du train et celui vers le retour n’aident pas mon inconscient à fabriquer de beaux rêves.

 

4 août

 

13 : 33. J’observe le rituel de la femme, de la mère russe, en voyage avec son mari et son fils pour quelques jours. Il termine sa soupe et lui tend le récipient. Le fils se lève et va jeter les poubelles. Elle coupe un morceau de papier toilette pour essuyer les cuillères, utilise trois doigts pour conduire les tupperwares au lavabo. Elle revient, les essuie un à un avec un linge de cuisine. Elle les empile, les range sous la couchette, plie le linge et le pend à la barre d’acier qui tient la couchette. Elle utilise un autre linge pour préparer la table : ils vont jouer aux cartes. Le fils est très blond, les yeux très bleus, et il m’observe. Il porte le maillot de l’équipe de foot de Chelsea. Son père à des lunettes aux verres très épais, il est trapu, porte un débardeur noir avec des écritures gothiques, a une moustache grise et, sur l’épaule gauche, tatouée, la flamme olympique. Elle est blonde, cheveux « courts comme un garçon », tee-shirt violet à poids blancs, et corser bleu pour habiller son corps imposant. Je ne sais pas si c’est une impression ou si les femmes russes ne sont belles que très peu de temps. Il me semble ne voir dans ce train que des hommes mariés à leurs mères.

 

La provodnista éteint toutes les lumières. Seules celles des deux extrémités du couloir, toilettes et espaces fumeurs, restent allumées, ainsi qu’une veilleuse de plafond. Apparemment, il est l’heure pour tout le monde de se mettre au lit. Quelle heure est-il ? Je n’en sais rien. À Vladivostok, minuit, à Moscou, dix-sept heures. Ici, sur la voie ferrée, nous sommes dans l’espace-temps du voyage : les limbes. Pas d’heure ni de lieu, le soleil qui se couche et qui se lève, et de temps à autre, des gares dont les noms ne m’évoquent rien (que la Russie). Les gens commencent à ronfler, toute vie à forme humaine s’éteint dans le wagon. On a mis un voile sur la cage des oiseaux, le marchand de sable a vendu tout son stock. Je résiste encore un peu, dans le noir, à la tentation de faire comme tout le monde, et de dormir. Je vois encore quelques esprits rebelles traverser le wagon, la vessie pleine, le corps en manque de nicotine, la musique dans les oreilles. L’univers russe est un univers où les femmes ronflent, où l’on consomme de la bière conditionnée dans des bidons de plastique (mais où est la vodka ?), où l’on joue aux cartes pour faire passer le temps, mais surtout, où l’on mange. Les tables de chaque « compartiment » sont habitées de multiples provisions, dont des graines de tournesol à mâchouiller, des cacahuètes à décortiquer, des saucisses, du pain, des nouilles, du Nesquick, du thé… Chacun va chercher sa tasse d’eau chaude dans un verre dont le support est une sorte de socle en argent très travaillé. Je pense au bol à maté argentin. L’eau est chauffée dans un appareil pour le moins désuet que la provodnista recharge avec du charbon. Cet appareil a un cœur, plein de braises ardentes, il a surtout l’apparence compliquée d’une composition fantaisiste de chimiste. La provodnista a quelque chose d’attendrissant : frêle, jeune, les cheveux fins teintés en blond, des lunettes rectangulaires un peu larges pour son visage, yeux clairs, jupes aux genoux et chemise bleue des chemins de fers, elle a l’air d’une gamine, plutôt douce, qui fait son travail, insiste quand une tache au sol ne part pas, vérifie qu’elle donne bien les draps à la bonne personne, ne cède pas quand on lui demande d’ouvrir les w.-c. quand la règle dit de les fermer avant, pendant et après l’entrée dans une gare. Dans son compartiment, elle regarde le téléphone, lit un bouquin, à l’air d’une étudiante. Le Transsibérien n’offre pas d’expérience transcendante, mais permet juste d’observer les détails. Les détails, comme ce qui est le sens de nos vies. Et il s’agit bien d’une vie en commun quand on partage la même eau chaude et le même savon que cinquante-deux autres personnes, quand on subit les mêmes bruits nocturnes… Nous avons sans cesse de nouveaux voisins. Les gens ne se parlent pas particulièrement entre eux. On a envie de leur dire : « Mais bon sang ! Vous êtes russes, vous avez plein de choses à vous raconter ! » Ils tricotent, lisent des bouquins dont la couverture, gros plan sur l’auteur, révèle déjà la nullité, remplissent les cases d’un journal, vont chercher de l’eau chaude, profitent d’un arrêt pour acheter des tomates, du caviar en barquette, jouent aux cartes, mangent, dorment, grignotent, dorment, vont se laver les aisselles… Et c’est chacun sa couchette, et chacun voyage avec son univers. Après tout, on ne partage que le même moyen de transport vers notre vie. Et moi, vers quoi j’avance ? Le voyageur est pris dans le transport comme dans le sens de sa vie — d’est en ouest.

 

5 août

 

Nous passons à la hauteur de la frontière mongole. Difficile d’en douter : les arbres ont laissé place à des étendues désertiques, asséchées, la nouvelle fournée de passagers a les yeux bridés, les cheveux noirs, les joues rondes. Je m’interroge, au petit matin, sur la différence des peuples. Ma principale question est : comment deux populations qui partagent le même territoire, la même frontière, peuvent-ils être aussi différents ? Je m’invente une théorie naïve : les Russes ont avant tout été un peuple d’Europe qui s’est étendu jusqu’aux frontières asiatiques. Les Russes : gros nez gros corps grands yeux bleus cheveux blonds. Les Mongoles : petits nez petits yeux petits corps yeux noirs cheveux noirs. Nos voisins de gauche sont toujours les mêmes. Au petit matin, la femme se maquille, l’homme se plonge dans la lecture de son journal après avoir masqué son odeur avec du déodorant (viril, genre « brut »). Derrière moi, il y a toujours le couple dont la fille, bien qu’elle fasse du coloriage, a déjà des airs de stripteaseuse et, derrière moi, la dame aux dents d’or (toutes sans exception) dont la fille porte une culotte à la place d’un short, et l’homme aux mains croûteuses, coudes abîmés, visage rouge, tee-shirt noir motif tigre, qui n’est pas là à l’instant où j’écris — il est sûrement au bar. L’homme que j’ai croisé hier devant les toilettes, et qui m’a demandé, en anglais, pourquoi je ne parlais pas russe, poussant le charriot de la vendeuse du train, vient de s’arrêter devant nous : « I can’ t remember. Too drunk. » Et il repart. 13 : 00 (heure de Moscou). L’homme au charriot qui n’est pas à lui, mais à la vendeuse au pantalon extramoulant violet (elle porte un string Tanga) est repassé. Je lisais « Les particules élémentaires » (trouvé dans un hôtel à Katmandou) sur ma couchette supérieure, il a parlé à Loïc. Un peu confus, il lui a dit vendre des camions, visiter sa famille à Vladivostok et revenir à Moscou avant de retourner à Tokyo, où il travaille. Il est rapidement reparti. Il y a des enfants, le long de la voie ferrée, en pleine campagne, qui font coucou. Il y a beaucoup de gens, de corps errants, dont on se demande ce qu’ils font là. Les paysages, par ici, sont salis. On sent que la population est pauvre, les déchets sont directement déversés de la fenêtre dans le ravin. Les maisons sont toujours les mêmes, de bois foncé, agrémentées de fenêtres colorées, soulignées par des bords aux formes travaillées. Il y a aussi des immeubles, sinistres, beaucoup plus froids — un remède rapide, j’imagine, à l’hébergement économique. Premier arrêt un peu long de la journée. Nous avons acheté de la bière, du fromage, une tomate, du pain, pour quatre-vingt-dix-huit roubles. La marchande était plutôt douée au jeu des mimes, et a calculé la note à l’aide d’un boulier… Nous n’aurons donc pas de facture. La Russie est étonnante.

 

17 : 03 (heure de Moscou). Le soleil vient de se coucher sur le lac Baïkal. Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir pris l’air frais à la fenêtre du wagon seconde classe, mais notre wagon me semble de plus en plus chaleureux. L’odeur de poisson, de hareng fumé, l’odeur de flatulences assumées et de sueurs incontrôlées humanise ce qui devient une véritable pièce à vivre. Le spectacle du lac Baïkal, si pur, de l’huile qui accueille le soir, le ciel, les nuages, qui reflète tout autre signe de pureté, qui se laisse troubler, infimement troubler, par les rames des pêcheurs, et infiniment toucher par la grâce de l’immensité, le spectacle du couchant sur le lac Baïkal ne fait qu’ajouter du relief au voyage en train. On sait bien que sa vision ne sera qu’éphémère, tandis que le train nous conduira plus loin, tous ensemble, tous pris dans les mêmes odeurs et le même mouvement (celui qui fait vaciller mon écriture). « I will talk to you tomorrow », ne cesse de répéter l’homme au chariot bourré. « Today I’m drunk, but tomorrow, we talk » Il dit ça tous les jours. Mais ce visage qui finit par devenir familier, que je croise, titubant et sympathique, dans le couloir, me rend le Transsibérien plus chaleureux. Il y a une nouvelle fille, sur ma gauche, qui va passer la nuit avec nous. Elle est belle, elle me plaît. Quand elle regarde le lac, il y a une sorte de réelle conversation qui s’engage, de bleu à bleu. Cela me rappelle que j’ai un énorme bleu sur la cuisse droite, un hématome-mystère, cela me rappelle que sur la route du Transsibérien se passent des choses que l’on ne remarque même pas, que l’on est touché sans s’en rendre compte. Je ne sais pas à quoi ou à qui je dois en vouloir pour mon bleu. Je ne suis pas la seule à être abîmée. En dehors de tous ces gens au regard vide, silencieux, un peu inquiétant (se laisser faire par le voyage, ne pas lutter contre la lenteur du train, regarder le temps passer sans même connaître l’heure), il y a les enfants, qui courent de long en large (ne se laissent pas faire, luttent contre la lenteur, produisent leur propre mouvement), qui se cognent, tombent, se chamaillent. Au début, il y a un enfant, celui de votre voisin, qui gribouille. Et puis, comme des coucous suisses, d’autres figures apparaissent, de part et d’autre du couloir. Il suffit d’une agitatrice pour tous les faire sortir de leur torpeur initiale. Cette agitatrice, c’est la petite du bout du couloir dont la mère est remarquablement laide, coupe au bol brune sur la première couche, blonde, sur la deuxième, tee-shirt rose immense avec des papillons et des fleurs sur un buste de baleine, minishort noir au-dessus de jambes très fines et flasques, regard de bourreau. La petite a deux tresses légères et des basses joues boudeuses. Avec ça, elle invente le monstre du transsibérien, celui qui recrute, en passant de couchette en couchette, tous les enfants du wagon. Ensuite, elle les entraîne. Le résultat, c’est que vous ne pouvez plus dormir l’après-midi, difficilement accéder aux toilettes, ne pas faire dépasser vos pieds de la couchette au risque de vous retrouver définitivement privés de pieds. Même les petits garçons finissent par chanter et danser. Comme chaque soir, la provodnista interrompt ma pensée en coupant les lumières. Je prends une lampe de poche. Dehors, tout est bleu, sauf les lucarnes orangées des maisons et les feux allumés au bord du lac, dont les contours ne cessent décidément jamais… Par intermittence, le lac apparaît puis disparaît derrière la forêt. Il est souvent très proche. Il est vraiment magnifique. Je ne m’y attendais pas. À présent il disparaît dans la nuit qui l’apparente au ciel. Étrangement, magiquement je devrais dire, la chaleur que je ressens semble émaner, s’évaporer, de ce lac — et des rares lumières, des rares incandescences qui l’entourent, comme des foyers de mon imagination.

 

6 août

 

11 : 30. Le train s’apprête à repartir après un arrêt de vingt minutes. Les vendeuses de groseilles, de poulet, d’œufs, de crêpes et spécialités russes sans nom ont déjà remballé leur matériel (une nappe et quelques paniers). Leur banane s’est enrichie de cent roubles de ma part pour des sortes de rösti et de crêpes fourrées. Apparemment sobre, le pousseur de chariot toujours sans nom est venu me parler, m’expliquer qu’il cherche quelqu’un, un programmeur pour s’associer avec lui. Il a déjà fait le tour de la planète bleue en bateau, et a décidé de s’installer à Tokyo où, pour lui, la vie est la moins chère et la meilleure. Il a deux enfants. Un garçon de quatorze ans, une petite fille de deux ans. Il est toujours avec sa seconde femme, celle qui lui a donné la petite dernière. Le problème, me dit-il, c’est que je ne suis jamais là (je lui réponds que le problème, c’est peut-être, c’est surtout, l’alcool). La vendeuse au pantalon violet le bouscule et s’en va l’air furieux. Il me dit que c’est sa « train wife », et qu’elle est jalouse. Il me dit aussi que c’est un jeu. Puis il me demande si Loïc est mon mari, depuis combien de temps nous sommes ensemble, si la Russie nous plaît. Il est de Vladivostok, mais pense aller à Moscou quelque temps. Il me demande si Loïc dort. Je réponds oui. Il me dit que dans ce cas il peut m’enlever et que je deviendrai riche avec son nouveau concept de supermarché. Je ris et lui dis à plus tard : il est temps d’acheter mes souvenirs gustatifs de la Russie traditionnelle.15h. Les images sont de plus en plus belles. Ce n’est plus la beauté du lac Baïkal dans sa nudité la plus spectaculaire, mais celle de la manière unique dont les Russes habillent leur quotidien. Le patchwork qui s’étale le long des collines, recroquevillé entre les voies ferrées et les forêts, qui s’étale au sommet des dunes vertes, résonne en moi comme le son d’un sifflement : celui d’un homme qui rentre de la pêche, son fils sur les épaules, entre les herbes, plus que hautes, immenses, vertes et fleuries. Les villages se succèdent, dans un paysage de plus en plus boisé, et sont pleins de couleurs. Pas de ces couleurs vives que l’on peut voir en Inde, pas les couleurs criardes des saris, mais les tons plus ternes d’une peinture qui a toujours une histoire, une anecdote, à raconter. Le bleu des toits, le blanc qui entoure les fenêtres de bois foncé, l’orange des planches du garage, le vert pâle de la vieille voiture, le vert kaki des chars qui annoncent qu’on se rapproche de nouveau d’une zone plus industrielle. Les couleurs pâlissent dans cette indécollable atmosphère de guerre. Au fond, tout se résume à ces châles gris, d’apparence douce, au toucher râpeux, gris anthracite, que vendent des femmes au regard éteint dans les wagons du train. Je veux dire, la chaleur russe ne peut se dégager que de ces pelages triangulaires gris dont les promesses ne dépassent pas celle d’une caresse rude. Les planches de bois brun ne protègent pas du froid, mais elles donnent une maison. Nous sommes en été et la Russie me donne l’image, les images, superbes, du gel. Il y a de la chaleur et des couleurs dans le mouvement des vaches qui broutent, des chèvres qui se suivent, des hommes qui guettent ou qui marchent enveloppés dans des vestes à carreaux épaisses, des voitures qui ralentissent jusqu’au passage à niveau, dans le mouvement du transsibérien qui nous prend.

 

7 août

 

2 : 38. Le soleil est en train de se lever, orange perçant le rose et le bleu fraîchement foncé, énorme et magnifique, et je n’ai jamais autant senti ma situation. Il est à mes pieds, aux pieds de ma couchette supérieure, se reflète presque violemment contre la carapace verte et métallique du wagon. Ce soir, il sera à ma tête, dans mon cou, je devrais me retourner pour le voir, et je ne dormirai pas encore, pas comme le matin, car on attend le soir, mais on est rarement éveillé assez tôt pour le matin, et il sera orange, il sera énorme, il provoquera le rose. Le temps que j’écrive, et il a déjà disparu dans le ciel, il a troqué son incandescence, sa chaleur contre la froideur d’un blanc un peu trop fort, au milieu d’un bleu classique, sans nuance de violet, limpide, et prévisible. Oui, je sais où je suis, je connais ma situation, car je vois, coincée dans le même espace, l’Est et l’Ouest. Je me vois mon corps se déplacer de l’un à l’autre. Et pourtant, je ne comprends toujours pas. Le soleil sera chaque soir aussi gros à l’ouest, devant, vers Moscou. Chaque matin, il sera aussi gros à l’est, derrière, vers Vladivostok. J’avance et rien ne change. Je suis trop petite. Je ne fais plus la différence entre l’est et l’ouest qui se rejoignent au même endroit : là où je suis. Et je ne peux m’empêcher de penser à cet échange du même soleil qui apparaît le matin, que j’oublie la journée et qui disparaît le soir, comme à l’acceptation de la vie en tant que mort dans sa parole la plus simple, son silence le plus complet. Je suis juste entre la vie et la mort, dans la continuité, dans le sillon des rails, en train de serpenter. J’aimerais juste, comme le soleil, ne jamais finir de me coucher.

 

11 : 30. Un Hummer attend au passage à niveau, devant une rangée de carcasses repeintes, entre deux lignes de baraques en bois et en tôle, sans fenêtres. En perspective, des grands bâtiments sans âme, des usines, et la petite gare vert pâle, jolie, dans laquelle nous entrons. Daniel, que je croyais israélien, est en fait un Américain. Il est venu nous trouver pour bavarder un peu, mais les deux litres de bière ayant fini par faire effet, il est en ce moment même en train de dormir. Nous nous sommes croisés plusieurs fois depuis ce matin, avons conclu d’un échange de regard que nous n’étions plus les seuls étrangers du wagon. Daniel est venu en Russie il y a quelques mois, pour une histoire d’amour et pour travailler. Il nous répète que tout cela est « complicated », tandis que je résume cela à une situation classique : rencontre avec une Russe, vie à Moscou, cœur brisé, envie de voyage, finalement, envie de retour à la terre d’origine. Daniel a vingt et un ans. Il est mignon, et sociable. Il aime la Russie quand il rencontre des hommes pour l’inviter à partager un repas, le conduire dans une vieille bagnole au milieu des champs, derrière un troupeau de moutons et jusqu’au village perdu où l’on boit du thé et de la vodka. Il n’aime pas cette Russie étrange et policière qui nous rend paranoïaque, où acheter un paquet de biscuits donne lieu à une poursuite de regards, un échange entre hommes costumés, la Russie des villes sales, la Russie où, dit-il, tout semble sur le point de s’effondrer (« about to collapse ») et, toujours, tient debout. Il pense que la vie en Russie est dure, que c’est elle qui rend les femmes rudes, mentalement et physiquement, que c’est elle qui leur ôte la jeunesse à trente ans. Il a une guitare, il parle russe. Il dit n’avoir jamais été fier de son pays (être dégoûté de chaque fois allumer la télé ou la radio et d’y entendre Bush), mais être à présent heureux d’aller vivre à New York, chez un ami. Être heureux de savoir qu’il pourra aller acheter de quoi manger sans être surveillé, et d’avoir à portée de main la société de consommation (entrer dans un supermarché, et juste sentir, sans acheter, l’espace immense des rayons : le choix). Il pense que les étrangers qui viennent vivre en Russie deviennent fous. Il ne sait pas expliquer pourquoi. Il pense que vivre en Russie change la façon de voir d’un homme. Il a visité la Mongolie, et apprécié la liberté d’y chevaucher, d’être sauvage dans une étendue déserte et sans règle. Il pense qu’Obama est un homme bien, et il ne se rappelle pas avoir entendu parler d’un homme politique correct dans un autre pays. À deux heures trente heures de Moscou, il quittera le wagon pour visiter Ekateningburg. J’essaye de penser à notre voyage (je dis « j’essaye » parce que je croyais que cela viendrait naturellement, mais c’est finalement la pensée du retour qui me hante, le futur plutôt qu’un passé qui est encore un présent), j’essaye de résumer notre propre situation : vingt-quatre ans, rencontre de Loïc à dix-sept, études à Aix puis à Paris, boulots à droite et à gauche, envie soudaine de voyager, voyage et retour au pays, si ce n’est « natal » (la Suisse), d’« origine ». « Mon » pays. « D’où je suis » (where i am from). J’ai appris à regarder les gens. Parler d’eux est encore un autre exercice. On prend un risque. On écrit. On dit ce qu’on pense sans n’avoir de fondement à cette pensée qu’un fragile « soi-même ». Au fond, ce voyage, un an autour du monde, est banal. D’une importance majeure, pour moi, comme ma naissance : banale. Une initiation, et pas seulement : la possibilité d’ouvrir son champ de vision, de visions, le champ de ses pensées. Je ne m’ennuierais jamais plus comme les gens de ce train, attendant quelque chose de leur portable, quelque révélation de leur magazine, quelques mots sympathiques de leur voisin, l’arrêt suivant pour acheter une glace, une bière, dans l’attente d’un mouvement qui les fasse bouger, eux. J’aurais toujours une image à transformer en pensée, et pourquoi pas, même, en idée. Le voyage ne s’arrête jamais. Nous sommes tous en train de voyager, mais si peu à le savoir. Le voyage apporte bien plus que ce que j’imaginais : non pas une connexion avec la différence, la connaissance de l’étranger, mais une connexion avec son corps, une intuition de liberté, de racisme, d’amour, la capacité de comprendre sans pouvoir expliquer, celle enfin, de raconter. Le voyage est fait de rencontres : d’anecdotes. Toutes les questions que soulève un voyage, surtout quand il est naïf, sans précédent, méritent un développement que je ne suis pas en mesure de produire ici. Notamment, et de loin la plus importante pour moi, la question du racisme.

 

Les États-Unis forment le pays dont je suis tombée amoureuse, territoire à la fois gigantesque et équilibré, intelligent sans être brillant, superbe.

 

Le Canada m’a paru séduisant, mais neutre. Des airs de Suisse. Seule Vancouver Island a paralysé mon admiration avec sa côte paradisiaque et intimidante.

 

Le Mexique, contre toute attente, m’a paru l’un des pays les plus pauvres. Son patrimoine culturel est des plus impressionnants. Les paysages sont inégalement beaux. Le sud est captivant, mais trop touristique. Le Guatemala est une terre fantastique de dépaysement, encore vierge par endroits (pour très peu de temps). L’équateur est un joli pays, sans prétention, agité de secousses sociales. Le Pérou est fait de la rencontre entre les modes de vie traditionnels et archaïques, le mode de vie moderne et riche, et le tourisme. Il y a des lieux absolument sublimes et des lieux sans intérêt. Beaucoup de pauvreté. La Bolivie est réjouissante. Villes riches, bonne cuisine, paysages réellement époustouflants. Multiculturelle, indépendante et influencée. Le Chili est le Paradis latino-américain. Diversité, richesse, abondance, beauté. L’Argentine a une beauté plus ambiguë, géniale et décevante à la fois : trop grande, éparpillée. Une Pampa pauvre d’images et de sensation, et de vrais clichés pour le bonheur des papilles et des yeux : vin, viande, Perito Moreno, Peninsule Valdès, lac de Bariloche, désert de la route 40, chutes d’Iguazu (merveille naturelle numéro un mondiale), Buenos Aires. Le Brésil est plein de promesses. Belles filles, délices gustatifs, belles plages, des animaux, des arbres, de la musique, de la chaleur humaine, de la mixité — et de la délinquance : fait rêver sur place. L’Amérique du Nord est la tête de classe, bien élevée, réussie. Y voyager donne l’impression d’y tourner un film, donne l’impression « d’y être ».

 

L’Amérique latine connaît un tourisme mal géré, destructeur, quoiqu’on le dise aussi facteur de développement. Comme la modernisation, il déplace la tradition vers la pauvreté, ou vers le « souvenir » (pour le local comme le touriste). Sa richesse est culturelle, dans la persévérance d’un mode de vie ancien, ou dans le potentiel de créativité du présent. Elle est motivée, indépendante, pleine d’atouts naturels.

 

L’Asie connaît un tourisme semblable, avec le tourisme sexuel en plus… Pour moi, elle a des traits plus tirés, un visage plus fatigué, parce qu’elle voit arriver trop de valises à roulettes et pas assez de sacs à dos. Elle est plus dépaysante que l’Amérique, dont la culture est plus proche de la nôtre. Ses religions sont intrigantes, et produisent des atmosphères incomparables, mêlées à la beauté des lieux. L’abondance de la nature va cependant trop souvent de pair avec celle des pollutions, notamment, des déchets de la société de consommation. Rien ne semble sous contrôle.

 

La Chine et l’Inde sont à part. La Chine, stratégiquement développée, est bien moins pourrie par le tourisme, qui est presque exclusivement chinois et terriblement organisé (exemple : pas de « racisme » touristique : tout le monde paye le même prix). Elle offre des territoires vierges comme des lieux surpeuplés, elle est dynamique, surpeuplée, accueillante. C’est l’Autre absolu, avec l’Inde, encore si différente de la Chine.

 

L’Inde SOUFFRE réellement d’une surpopulation incontrôlée. Elle est sale, bête, sauvage, et miraculeusement riche en images. Elle est toujours « trop ».

 

Singapour est une ville luxueuse, esthétique, pratique.

 

La Malaisie est sans aucun doute le pays le plus souriant (le seul pays vraiment souriant), humble et fier à la fois, musulman et tranquille. Elle a beaucoup à offrir, moins tapageuse.

 

La Thaïlande tient son rang de destination paradisiaque. Ses villes sont laides, mais chaleureuses, ses paysages sont magnifiques, mais pollués. Elle réveille les sens.

 

Le Laos est agréable. Rien n’y est pesant. Les filles sont belles.

 

Le Cambodge est fascinant, et touchant.

 

Le Vietnam est haïssable, méprisant, fermé, mais il est fait de clichés irréprochables, et ses standards hôteliers sont excellents.

 

Le Népal est bizarrement si occidentalisé qu’on pourrait s’y sentir chez soi. Les gens y sont simplement gentils, la nature ressourçante, la religion y existe VRAIMENT.

 

Hong-Kong a tout pour plaire. Elle a la classe, et le savoir-faire.

 

Aucun de ces pays n’échappe à l’uniformisation (la mondialisation), aucun n’est encore vierge de quoi que ce soit, et surtout pas du tourisme irresponsable — de la part de ceux qui viennent comme de ceux qui reçoivent. Tous contiennent des pauvretés différentes, qu’il faudrait analyser en profondeur pour en saisir les réalités et les perversions.

 

Je dirai pour conclure que s’il y a bien une chose qui existe partout et dans les moindres recoins du monde, c’est Coca-Cola.

 

19 : 50. Un de ces instants qui désempare mes mots vient d’arriver. Je vais essayer de le décrire, mais, premièrement, je suis encore dans l’euphorie du moment (celle qui m’enlève l’envie d’écrire — mais je n’ai pas vraiment le choix : la provodnista va éteindre les lumières), deuxièmement, les instants ont la caractéristique de ne pas pouvoir s’écrire, pas ailleurs que dans le temps extérieur à l’écriture. Daniel vient de nous offrir l’un de ces instants précieux où l’on sent chacune de ses palpitations, et où on ne les sent pas seul, mais ensemble. Ces instants sont toujours musicaux. Le gitan est venu nous parler, mais nous n’avons pas compris. Nous avons rejoint Daniel, qui commençait à jouer de la guitare. Une jeune fille toute de rose fluo vêtue, poupée blonde aux yeux bleus souriante, nous a invités à nous assoir. Un couple d’adultes était présent, mangeant des graines de tournesol, et faisant des mots croisés. En face, Eugène, l’homme abîmé au visage sympathique dont la fille parle français, et le gitan au regard blanc qui dit ne pas pouvoir prendre la guitare : son père est mort il y a un an. Daniel a joué Neil Young, Bob Dylan, les Beattles, les Red Hot, il a surtout joué ses propres compositions, vibrantes. Il a une belle voix — je pense qu’il a ses chances avec la blonde. Et voilà, le temps a passé, nous avons juste croisé nos regards tus dans la musique, nous avons tous plongé, à un moment ou à un autre, nos yeux dans la vitre du train, avons cherché à nous projeter dehors, à nous échapper de l’espace intime répandu dans la note, en prenant réellement conscience de notre mouvement commun. Il y a des gens, peut-être trop loin de l’instrument, qui s’écartent de ces instants, qui restent intouchés. Ceux qui font leur travail (la provodnista qui balaye et gueule littéralement sur celui qui bouche le passage — la provodnista est un personnage à part entière qui assume son rôle de tyran, ce que l’on peut remarquer à voir s’affairer les gens lorsqu’ils la voient arriver avec sa serpillère, ou lors de la résignation avec laquelle le passager se voit largement retarder le temps de sa pause pipi-caca-toilette), ceux qui lisent un Cosmopolitain, ceux qui semblent plongés dans un mur de tristesse (nos voisins de palier), ceux, enfin, qui sont trop occupés à passer et repasser pour aller fumer (et dont l’exemple parfait est cette grand-mère effrayante, ce dinosaure qui a peut-être un cœur, dont la petite fille est couverte de bleus et dont s’occupe une autre mère, qui lui fait colorier des vaches — visiblement, elle a du mal à discerner les bords, bien que la vache soit un animal au corps carré). Daniel joue de la guitare et tout à coup le wagon a changé. Il y a toutes ces résistances, mais il y a surtout toutes ces reconnaissances soudaines, les gens qui nous ont entendus parler anglais et nous saluent en sortant du train, ceux qui viennent à notre rencontre sur la plateforme, s’étonnant de notre présence en Russie (une dame blonde nous propose de visiter Moscou avec elle), ceux qui, simplement, nous sourient. La provodnista vient d’éteindre les lumières.

 

8 août, 5 : 30.

 

Ce matin, le lever de soleil est différent. Filtré par la brume, il est une pastille effervescente rose dans un ciel blanc. Au-dessus des sapins qui apparaissent en contre-jour, le spectacle est magique. Les petites filles s’agitent déjà, et la voix roque de la grand-mère qui pourrait bien être un loup masqué d’un bonnet de nuit à dentelles blanches, s’élève dans le wagon. Les jeunes filles, montées cette nuit dans le train, chuchotent et ricanent en se maquillant. La belle fille au regard profond et à la silhouette délicate, ma voisine de couchette supérieure, a disparu. À la place, une autre jeune fille, qui dort encore. Le trio, en face, est toujours le même. Ils mangent (déjà), avec cet air grave d’une austérité sans fond. Il y a quelque chose de préoccupant dans la vision de cette famille et de ce couple dont la seule possibilité de sourire semble être le fils — la seule issue. Derrière moi, il y a cette femme un peu folle qui persiste à me parler en russe et à me murmurer des choses en se penchant sur moi et en riant (« crecibe, crecibe !). Elle ressemble à une sorcière obèse dont le sourire ridé pourrait bien être une malédiction, à moins qu’il ne veuille signifier une bienveillance… 18 h 48. Il fait de plus en plus chaud. Paradoxalement, le wagon me paraît de moins en moins chaleureux. La dame bonde qui nous a proposé hier de visiter Moscou avec elle nous a offert une pêche (succulente, « from Russia ») et une pomme contre des informations sur le système de l’éducation en France… Visiblement, elle aimerait enseigner à l’étranger. Elle est professeur d’anglais (« était » : elle est à la retraite), et semble avoir des a priori sur notre système, où les profs ne travailleraient pas le mercredi et où la retraite serait avancée. L’école a bien lieu le mercredi, et s’il y a bien un pays qui a un problème avec la retraite… En France, les gens vivent mieux. Ce n’est pas le cas en Russie. Elle est très sympathique, vivante, a un fort accent russe et anglais à la fois, et a un côté étonnamment BCBG pour une femme qui voyage en troisième classe : « Mais que faites-vous lâââ ? Ce train est siii vieux, olâlâaa ». Le petit garçon si blond dont les parents sont si déprimants me regarde écrire, menton sur les bras, de sa couchette supérieure. Tout à l’heure, il m’a aidée à trouver ma chaussure. Il a l’air gentil. Il a peut-être quatorze ans. Nous avons fait quelques arrêts dans des villes banales, acheté des blinis et des sortes de roulés aux oignons. Les paysages sont toujours les mêmes, de plus en plus touffus. La Russie est verte. Les villages sont vraiment jolis — et pauvres. Le soin accordé aux jardins est surprenant, alors que les maisons, toutes petites, tiennent à peine debout (et en tout cas, de travers). La lumière est très belle. Je commence à m’ennuyer.

 

9 août, 8 : 15.

 

Plus que trois quarts d’heure avant la fermeture des w.-c. Nous arriverons à l’heure, probablement même à la seconde près. À onze heures trois, nous serons à Moscou. Je viens de rendre les draps, taies d’oreiller et serviettes à la provodnista. Ce matin la lumière est faible. Trop de brouillard pour voir le lever du soleil. Nos voisins nous ont quittés un peu plus tôt, après s’être changés et pouponnés — il semble qu’en Russie il soit de coutume d’être présentable à la sortie du train (la dame blonde a bien insisté : « dépêchez-vous avant que les toilettes ne ferment pour vous laver et mettre des vêtements neufs » « oui oui », répond le voyageur dont le pantalon porte les traces d’un an sur les routes). Je parle avec Loïc et nous concluons ensemble que le Transsibérien n’est une formidable expérience que dans la mesure où il nous pousse à passer une semaine dans un train, à voir défiler les corpulences et les visages, ou à les avoir en permanence à ses côtés. L’amant de la pousseuse de chariot n’est finalement jamais venu nous parler, comme il disait vouloir le faire. Bizarrement, après avoir discuté avec moi sur les quais, il ne nous a plus adressé la parole sans baisser le regard et éviter un échange plus long. Eugène est régulièrement venu nous voir, sans jamais désespérer que nous nous mettions à comprendre et à parler russe. La dame blonde a continué à nous poser des questions sur l’éducation en France et à nous traduire les instructions (sur les draps, les toilettes…). La sorcière a continué de nous persécuter avec son ricanement. La poupée en rose fluo aux fesses galbées a poursuivi nos échanges de regards amicaux. Le transsibérien doit être une tout autre expérience lorsque l’on parle russe. En tout cas, la ligne nous garde loin des clichés que l’on s’en fait : pas de vodka, des gens calmes et silencieux, à l’image des paysages plats, un wagon décoré façon hôpital propre. Le voyage en lui-même est intéressant en ce qu’il oblige à se plier au mode de vie russe — qui est surtout le mode de vie « ferroviaire ». Vous sortez à chaque arrêt prendre l’air, acheter des boissons, des blinis, du chocolat. Vous faites la queue aux toilettes, en espérant ne pas avoir envie de faire caca (mais votre espoir est toujours déçu et vous finissez par vous y faire). Vous dormez à l’extinction des lumières et haïssez cette population de gens gras : des ronfleurs. Vous mangez entre deux siestes, vous lisez et observez les autres. Je dois quand même être la seule qui écrit. Ça fait terriblement bien passer le temps. D’ailleurs cette semaine est passée très vite, comme les cinquante et une semaines précédentes, depuis notre arrivée à New York. Le Transsibérien est une belle, et en un sens, juste façon de clore ce cycle, car il ouvre un univers de pensées liées au mouvement, au temps du voyage, à la fois rapide et lent. Le transsibérien est comme une mise en abîme, un voyage dans le voyage. Aussi différent puisse-t-il être de tout ce que nous avons pu faire avant, il dit l’essentiel : voyager c’est prendre le temps de ne rien faire, prendre le temps d’être et de se laisser faire par une motricité qui se révèle être la nôtre. L’avancée du train vers Moscou, c’est la nôtre.