Jeunes filles, Vladivostok

Le bout du monde russe

1er août, Vladivostok.

 

21 : 03. On ne le croirait pas si je prenais une photo de l’horizon à cette heure-ci. Il est 21 : 00 et le soleil entame à peine sa descente. Il est encore éblouissant, et dore la peau de Loïc qui écrit à la fenêtre. La mer est face à nous, les mouettes bavardent : nous avons de la chance d’avoir cette vue. L’hôtel est des plus miteux, mais à sa façon, et même sans la vue, charismatique. La tapisserie qui tombe en lambeaux, pleine de taches, au motif « petites fleurs grises sur fond beige », le sol en lino mal collé, motifs indéfinissables, brun terne avec points beiges, vieux mobilier dépareillé avec armoire ornée de dentelle de bois plus clair, rideaux râpeux et oranges, rouges et blancs, couette à fleurs beiges et marron, finalement tout s’accorde pour former un lieu qui respire la Russie fatiguée, la Russie soviétique qui dort, et une chambre d’hôtel qui ressemble bien plus un appartement déserté, abandonné, qu’à un lieu immaculé de tout client. La literie et les toilettes sont propres. W.-C. et salle de bains se trouvent côte à côte dans un couloir qui pourrait se trouver dans un souterrain de métro. La disposition des pièces est étrange. Je pense qu’ayant fait le check-in très tôt ce matin nous avons été « upgradé ». Nous avons pour nous tout seuls quatre lits dans deux chambres séparées, un bureau et un frigo. Nous sommes arrivés à l’Ekvator hôtel vers 8 : 00. La gare nous a occupés avec ses passants et ses dormeurs un peu un petit moment, nous avons dormi un peu, une heure et demie peut-être, avons cherché à obtenir de billets de train à partir de notre ticket imprimé. La Dame blonde cernée n’a pas eu l’air de vouloir nous aider. Nous avons croisé des Anglais, arrivés tout droit de Moscou, qui nous ont dit que le guichet était au sous-sol, et qu’il ouvrait à 9 : 00. C’est là que j’ai décidé de marcher jusqu’à l’hôtel, et que nous avons pu découvrir le Vladivostok, quitter enfin sa gare pour une ville à la lueur du premier soleil. Imposante, séduisante, froide. Vladivostok résonne comme son nom. Une ville de la mer, une ville de marin et de militaires accouplés aux mêmes poupées blondes perchées sur leurs aiguilles d’oursin. Ici, les filles ne portent même plus de jupes, mais des culottes (la vision de String en dessous rappelle ce qu’il y a plus petit encore). Malgré une vulgarité très fréquente, je les trouve jolies. Plaisantes à regarder. Et au bras de leur marin… C’est encore plus craquant. Je craque pour le cliché, pour le Doisneau, pour la pose, pour la pellicule qui se développe « aujourd’hui » quand elle a été marquée « autrefois ». Image : un garçon se penchant sur sa demoiselle en rouge pour l’embrasser fougueusement, éclat de rire, la remontée et, sur l’épaule du garçon comme une hache de bûcheron, une longue rose rouge dans son étui transparent. Le coucher de soleil sur la mer de l’Est est envoûtant. Je suis presque sûre que mes yeux deviennent roses quand je l’observe tomber au ralenti — quand je l’observe participer au jeu de l’attraction terrestre : lui, c’est le soleil, il fait ce qu’il veut. Il sait pertinemment qu’il sera toujours le plus beau, qui est le roi de la nature, des hommes, le roi de la lumière qui enlève chaque soir sa couronne dorée. Il est 22 : 00 et la nuit commence à assombrir le rose persistant, les taches du ciel, aussi parfaites que celle du tigre de Sibérie, du roi de Sibérie. Tout devient plus bleu. Les journées sont longues, à Vladivostok. Je marche dans ses rues comme je nage. Si tranquille, paisible. Je suis tombée dedans, et je nage. Mais l’eau est froide. Ça fait du bien. On nous croit Russes. On mange un mauvais Burger, découragés par le fait de ne pas déchiffrer les menus, de ne pas réussir à communiquer. J’ai envie d’acheter les framboises aux mémés qui les vendent aux abords de la gare. Framboises et groseilles du jardin… On marche vers nulle part et comme c’est nulle part on revient sur nos pas, pour voir le sous-marin, pour voir les jeunes filles en short se faire photographier devant, pour voir les Chinois être chinois à Vladivostok. Dans la ville, il y a plus deux lampions rouges et une porte qui ressemblent à ceux d’un temple chinois. Sinon, ce sont des architectures frontales, puissantes, à colonnes et pointes sur les toits, des églises aux tours dorées, mignonnes comme des poupées fardées. Les rues piétonnes sont belles ; à l’écart, on trouve un bâtiment brûlé, un militaire nous regarde de travers quand j’en prends des photos, des chats merveilleux, des petits chatons noirs et blancs, roux, tigrés. Un homme qui sort de chez le voisin pour rentrer chez lui, là où vit le chat tigré, nous salue et nous parle, me voyant photographier le chaton de l’autre palier, collier précieux autour du cou, violet. On sourit. Bien sûr, nous ne comprenons rien, mais ça à l’air gentil. On aime bien les Russes. Surtout les vieux. Vladivostok est aussi un village. On le remarque quand on fait nos courses dans les supérettes tenues par des sortes de matriarche aux lunettes qui analysent en permanence. On achète des provisions pour le train. Pour ce soir, de la glace et de la bière. Des bandes de jeunes trainent devant la supérette, comme un peu partout dans la ville, toujours une bière à la main. Les plus rebelles ont les cheveux bleus, rouges, ou verts. Ils ne portent pas de minijupe. On entend les crissements des pneus. C’est de l’hormone enfermée dans une voiture. Ainsi va la vie à Vladivostok. Il est 22 : 03, il ne fait toujours pas nuit. Je regarde, je pense à Ushuaia. Je me sens au bout du monde.