Nuit dans la gare de Vladivostok

Le bon Slavia

Il est presque 0 : 30, nous venons d’arriver à Vladivostok et plus précisément dans la gare, qui est magnifique. Je sens chaque veine de mon corps distribuer du sang, me faire respirer malgré mon nez bouché, respirer l’air du voyage, l’air enfin plus frais, enfin moins étouffant, de Vladivostok ! Le bus nous a déposé quelque part, je ne sais pas où, un coin excentré et lugubre de Vladivostok, Slavia s’est chargé du reste. Slavia, c’est le nom du faux sosie d’Édouard Norton, qui ne nous a pas oubliés. Il a appelé son père, qui est venu nous chercher. Nous avons bourré les sacs dans la petite voiture ; Slavia nous a conduits à l’allure d’un éclair, dans une pièce transformée en taxi rallye, à la gare de Vladivostok. C’est là, dans ces instants-là, que je sens mes veines. Slavia a tout l’air d’être un homme adorable, il parle peu anglais, mais assez pour nous parler un peu de lui : il a pris 10 jours de vacances pour visiter la Chine, Harbin, Pékin, la muraille. Trop de chinois, trop de chaleur, trop de bouchons. Il n’aime pas vraiment Vladivostok, trop grande. Il habite à quatre heures de Vladivostok, dans ce que j’imagine être un « patelin ». Car autour et en dehors des villes, la Russie, à premier abord, semble désertée ; une étendue d’espaces verts où se sont glissées quelques maisons, quelques ruelles, quelques routes à nids de poule. La journée de trajet qui nous a conduits de Harbin à Vladivostok, de 7 : 00 à 0 : 00, nous a fait découvrir un Nouveau Monde, mais tout de même un monde connu — des souvenirs d’enfance, des relents de vacances passées chez les grands-parents, dans un univers paysan peuplé de vaches, de petits vieux, de jeunes filles trop maquillées aux talons démesurément hauts, de filles de la campagne… Un univers où le temps est gris, où l’horizon vous regarde avec l’air triste, de la mélancolie, mais vous donne aussi l’espoir d’un lieu chaleureux, derrière une fenêtre, dans une cuisine. On dirait que la Russie est préservée du boom des mégalopoles, que le temps s’est arrêté tout en suivant son cours dans les hors lieux de la ville. Et comme dans les patelins de France, il y a toujours un homme pour faire vrombir sa caisse devant l’épicier, et débouler la musique à fond sur les rues à platanes. L’ambiance a aussi quelque chose de particulier ici, à Vladivostok, où les dames de ménage s’affairent à lustrer le sol de la gare, les portes dans leurs moindres recoins. Elles n’ont aucun scrupule à virer le pied qui dépasse du dormeur, à rugir si vous marchez trop près de son engin (la cireuse). Nous, évidemment, on ne comprend rien, mais vraiment rien, et personne ne parle un mot d’anglais, même pas les panneaux. J’ai envie d’aller aux toilettes, mais il faut payer 15 roubles… Et nous n’avons pas un sou russe. Il y a des gens qui dorment un peu partout dans la gare, des clochards qui se tiennent à carreau, des enfants, des femmes et des hommes, jeunes, vieux. Les militaires qui sont là n’ont pas l’air méchant, mais ils font leur travail : celui-ci consiste apparemment à virer les gens (j’observe : ils donnent leurs papiers d’identité. Suspense : je ne sais pas s’il va les laisser rester là ou pas). Nous, on écrit, alors n’a pas trop l’air de clodos. Cela dit, je suis sûre que même eux ont de quoi payer les toilettes. La gare est très belle, on voit qu’ils en prennent soin. En descendant sur les quais tout à l’heure, je me suis sentie heureuse d’être là, absolument seule, devant les wagons éteints, en veille. C’est à notre tour d’être contrôlé. Le militaire a le visage doux. Il jette juste un œil au passeport de Loïc. Personne ne sera jeté dehors (sauf les sans-papiers : mais ceux-là ont déjà déguerpi à l’arrivée du costume vert kaki). Je suis heureuse d’avoir été jusqu’à Vladivostok, qui pour moi représentait le bout de quelque chose (du monde russe, du continent sur lequel, en tirant un fil, on pourrait relier la côte atlantique Française à la côte pacifique russe, comme un bout à un autre bout), rien que pour sa gare, où le personnel marche la tête haute, vêtement noir et blanc parfaitement repassé, où le personnel, d’ailleurs, semble tout droit sorti d’un film noir et blanc. Trois marins viennent d’entrer. Oui, vraiment, je me sens dans un film, et je sens aussi combien tout ce que nous avons fait commence à disparaître derrière moi, s’efface de la réalité pour entamer la lente transformation en souvenirs : un rêve. Le temps, le compte à rebours, entame déjà le processus de déréalisation. Bientôt, ce ne seront plus mes veines qui parleront. Mais profitons du fait qu’elles écrivent encore pour en finir avec la frontière, et ma première rencontre avec la Russie, les femmes-poupées russes (joues roses, derrière enflé, rudesse), les femmes danseuses de ballet (blondes platine, poitrines voluptueuses et corps élancés, peau de porcelaine, yeux Océan), les femmes-prostituées (rides, rouge à lèvres, maillot de sport, minijupes et talons hauts), les hommes-fumeurs, les hommes-buveurs, les hommes-bûcherons, amicaux. La rencontre avec les paysages soviétiques, paysages de guerre, pluvieux, durs, immeubles hauts sans logique, creusés par le froid, maisons basses portail en bois blanc rideau à fleurs, et ce lieu de métissage étrange entre les Russes et les Chinois — inmélangeable mélange. Pas sûr qu’ils s’adorent (en tout cas, il se critique en rigolant). Pas les mêmes physiques, pas les mêmes politesses, pas les mêmes habitudes — on le voit bien aux poses pipi. Pendant que les uns se tapent dans l’épaule, vont acheter des cigarettes et boire des bières, les autres se prennent des photos, vont faire la queue pour faire pipi et passent des coups de téléphone. Le soleil s’est couché énorme, orange, un des plus beaux que nous ayons vu, dans un ciel immense, un peu après que nous avons passé la frontière, s’être fait prendre la température, avoir remarqué que, à quelques mètres l’une de l’autre, des maisonnettes qui abritent les flics chinois et les flics Russes offrent un contraste amusant. La deuxième est plus triste, plus terne. C’est un peu comme des pavillons à l’expo universelle, trônant bancalement le long d’une petite route pleine de mauvaises herbes. Sinon, rien de spécial, des postes-frontières banals, des Chinois faisant la gueule et des Russes souriants (et même riant au passage aux rayons X de mes quatre sacs. Quoi ? Ce sont les réserves de nouilles, les chapeaux chinois, les réserves de serviettes hygiéniques, les pots en terre cuite Indiens, les verres Coca-Cola MC Do, quoi ?). Il est 1 : 10 du matin, et je suis fatiguée.

 

2 : 20. Parfois, le nez bouché à ses avantages. Une dame vient d’entrer dans la gare, elle rit et parle seule, et surtout, selon les dires (et l’odorat encore intact) de Loïc, est un cabinet sur pied. Étonnant d’observer le rythme d’un hall de gare à 2 : 00 du matin. On voit des groupes de gens passer, venant certainement de terminer quelques fêtes ou quelques verres. Ils sont propres sur eux, certains même élégants, et croisent l’existence des gens de la gare, plus pitoyable. Une femme est passée au bras d’un homme : robe rouge avec une rose dans le décolleté, manteau noir, collant insistant sur la blancheur de sa peau nacrée, cheveux bruns, longs, parfaitement peignés. On la croirait sortie de l’opéra — danseuse ou spectatrice — et c’est sûrement le cas. C’est la Russie !

 

4 : 45. C’est au tour de Loïc de dormir. Je me suis assoupie sur ses genoux en fixant au plafond une fresque colorée de la Russie. Si je n’avais pas d’objets de valeur sur moi, je dormirais ici aussi bien que dans un dortoir installé dans un cadre superbe. Les gens ne font pas de bruit (hormis les toussotements qui résonnent comme dans une église, et les bruits de ronflements les plus bizarres jamais entendus), on se sent en sécurité, il fait bon, on peut allonger ses jambes… Bref, la garde de Vladivostok, elle est très bien ! Maintenant je suis juste vraiment tendue, parce qu’il faut veiller, tendue pour ne pas m’endormir, et je languis que le jour se lève… Pour aller dormir. Les deux Russes qui sont face à moi me posent une question. Je pensais qu’ils avaient remarqué que je ne parlais pas russe (et qu’il pensait qu’il n’y avait qu’une étrangère pour écrire dans un carnet avec un ours et dessiner ce qu’elle a en face d’elle : une vieille dame qui dort) « I don’t speak russian ». Il sourit. Je suis vraiment gênée de ne pas parler russe, de venir dans un pays sans même savoir comment on dit bonjour. J’ai honte. Maintenant j’aimerais bien que le jour se lève.