Notre dernier train avant de quitter Moscou pour rejoindre la France

La fin reportée

15 août, Moscou/Londres.

 

Réveil difficile après 4 : 00 de sommeil, et erreur de lecture : l’avion décolle à 15 : 00 et non à 17 : 00. Je suis d’humeur ronchonne, et ma cervelle tremble un peu à l’idée de « finalement » poser ses affaires dans un seul lieu, pour une durée indéterminée. Hier, nous avons discuté avec Nicolas de Colmar : la France « c’est trop cher », « en France je vis deux fois moins bien qu’en République Tchèque », « je peux acheter mille bières à Prague contre deux cent cinquante à Colmar », « je suis architecte », « cent mètres carrés six cents euros », « et je parle même pas du bonheur d’être dans une véritable ville : de la vie à toute heure, la disponibilité, des magasins ouverts 24 heures sur 24, un lieu où l’on a ce qu’on veut quand on veut » (je suis d’accord avec cette idée). Mémoire sur les « ponts de Budapest ». Danube impressionnant, pont le plus petit 450 m, des gens du côté de « Buda » jamais allés à « Pest » — la ville n’est en fait que la liaison entre deux parties séparées par le Danube, « Buda » et « pest ». Il est 11 : 05 et Moscou est de nouveau sous la fumée. Les derniers jours ont été assez généreux en ciel bleu. Moscou me plaît beaucoup plus que Saint-Pétersbourg, trop touristique, peut-être surpeuplée à cause des alertes sur Moscou (et Moscou sûrement agréablement vide grâce à ça). Nous avons aimé : le Kremlin et ses superbes églises, son côté « musée d’actualité » (et pas nature morte), la grande et magnifique cathédrale du Christ, où l’atmosphère est vraiment religieuse. Et parfois même inquiétante, lorsqu’une vieille dame aux cheveux couverts d’un châle traditionnellement noué maintient la tête d’un jeune garçon contre le portrait du Christ, semble le forcer à l’embrasser, l’embrasse elle-même dans le cou tout en y chuchotant rituellement quelque chose… La place rouge est également superbe, bien que, de nuit, elle est des airs de Disneyland ! Et que, de jours, la cathédrale Basile semble être un jouet qui a trop bu de la même lotion qu’Alice. La ville est harmonieuse, spacieuse, des gens y font la fête à toute heure, et ayant l’habitude d’être saouls, ne nous agressent jamais. Il n’y a qu’une chose qui me dérange un peu, c’est ce côté terriblement préoccupé par l’apparence des femmes comme des hommes qui roulent en Mercedes. C’est un peu « trop », et la relation entre les deux sexes est d’un kitsch soutenu. D’ailleurs, Nicolas nous a appris hier soir qu’à l’école, les filles apprennent couture et cuisine tandis que les garçons sont formés à l’informatique. Vous ne rencontrerez donc en Russie que des femmes en minijupe au bras frêle dont les compagnons, vestes en cuir, portent les courses. On est entre le féminisme excessif de la France et le machisme exacerbé de la Russie — dont ne souffre aucunement la femme. Elle assume.

 

00 : 24. Aéroport de Londres. Loïc met sa capuche et me dit « ça fait pas un peu connaisseur du squattage là ? » Il fait référence à l’agence grâce à laquelle une fois encore nous expérimentons la vie SDF : Loïc a sa veste noire qui pue le feu de bois et le moisi d’un an de voyage, et s’apprête à dormir. Moi, j’ai sommeil, mais je dois témoigner. Témoigner de ces jours où les « malheurs » s’accumulent (qui ne sont rien comparés au bonheur de notre existence générale), grâce à l’erreur d’une agence en laquelle nous avons placé tous nos espoirs de facilitation. Lorsque nous arrivons à l’aéroport de Moscou à 14 : 00, prêts à décoller pour la France, on nous refuse l’entrée aux portes d’embarquement : apparemment, nous n’avons pas de tickets. Ils ont été annulés, jamais repris. Nous essayons de prendre contact avec l’agence, mais elle est fermée jusqu’au 22 août. Nous n’avons aucun autre moyen de contacter le gérant, et ne pouvons pas reporter notre départ, notre assurance et nos visas russes expirants aujourd’hui même. Je n’ai pas envie d’écrire tout cela, mais pour résumer, après des heures passées les coudes collés au comptoir de British Airways, la seule solution évidente est la suivante : acheter de nouveaux billets. Il nous en coûte 1 600 €, de la patience, des allers et venues épuisants (à la recherche d’argent, de cartes téléphoniques, d’Internet), et une nouvelle nuit blanche en perspective. Nous avons pensé à visiter Londres. Mais nous n’avons visiblement pas le temps (je ne suis pas sûre que de visiter de 0 : 00 à 4 : 00 avec toutes nos affaires sur le dos soit une bonne idée). Nous ne serons pas non plus à Nice ce soir. Cela nous laisse une chance de revenir un an après notre départ exactement : non pas le 15, mais le 16, en fin de matinée… Le voyage ne se finira pas sur des pensées métaphysiques, mais plutôt sur la perspective d’une poursuite en justice. Espérons que le monde ne soit pas si mauvais.