Poste frontière entre la Chine et la Russie

Chine versus Russie

31 juillet, Haerbin/Vladivostok.

 

19 : 00. Passage de la frontière russe. En attente, dans le bus, des Chinois restants. Nous sommes les seuls « étrangers ». Loïc : « regarde, je suis un chinois ! » (il a mangé un cracker en s’en mettant plein autour de la bouche, grâce à une superbe technique d’écrasement du biscuit contre les pores de la peau.) Les autres quarante et une place du bus sont équitablement occupées par des Russes et des Chinois. Les Russes, chacun à leur façon, répondent à des clichés : boivent de la bière à chaque arrêt, ont le nez rouge et la peau oscillant entre le blanc et le cuivré, portent chemises ouvertes, vêtements d’ouvriers, ont, pour résumer, un peu l’air de sortir de prison. Le plus bel exemple étant cet homme, la quarantaine, énorme coquart à l’œil droit, T-shirts jaunes, yeux bleus. Il y a trois filles. Deux jeunes, une brune et une aux cheveux blond vénitien, jolie. La blonde, des airs à Johanne (façon de se passer la langue sur les lèvres dans un geste gêné, retenu, distingué, façon de faire bouger ses mains, mettant en avant de longs doigts délicats), et un visage de poupée. Peut-être 20 ans, a laissé son copain ce matin, à 7 : 00, sur le quai, frange et pommettes roses, sourcils fins, regard terriblement clair… La troisième est une femme, peut-être 50 ans, ronde, pas très soignée sauf des ongles et des cils, lunettes carrées, visage sévère, cheveux courts, sympathique : ils sont tous sympathiques. Nos premiers Russes, et notamment l’homme qui ressemble à Édouard Norton à la droite de Loïc (physique banal, polo bleu — le seul qui n’a pas l’air de sortir de prison), qui nous a proposés, si ses parents viennent chercher, d’aller au centre-ville avec lui. Ils ne parlent pas anglais, lui a quelques notions. Et puis, apparemment quelques mots se ressemblent… Par exemple « temperatura », qu’il a dû prononcer avant qu’on ne soit complètement mort de rire et bientôt nous-mêmes en prison après s’être fait viser le poignet avec un pistolet à laser vert… la contrôleuse n’avait pas le même humour, mais au moins, je sais comment on dit température en russe… Mon premier Mot russe ! (Un contrôleur — le quinzième de la journée — entre dans le bus et me demande d’enlever mes lunettes pour la comparaison avec la photo). Les Chinois sont fidèles à eux-mêmes. La fille de droite se prend régulièrement des photos pour s’assurer qu’elle existe toujours. Sa copine est celle qui est venue nous parler, nous mettant dans l’une des situations les plus loufoques depuis que nous voyageons : imaginez un chinois qui vous regarde droit dans les yeux (après vous avoir choisi parmi tous les passagers du bus), vous tend un téléphone duquel s’échappe d’une voix aiguë qui ne s’arrête jamais, et vous parle en russe — c’est loufoque. Explication ? La Chinoise nous croyait russes et voulait qu’on explique à la personne-mystère ou le bus s’arrêtait. Le gars de devant mange des nouilles crues, sa copine joue à Tetris… Bref, les chinois s’occupent comme ils peuvent (et voyagent en groupe), et le bus repart, et vu l’état désastreux des routes, je me vois dans l’obligation de cesser d’écrire.