Sur la route...

Le Pérou d’Andrea y Milasco

13 décembre, Lima.

 

Il est dix-huit heures quinze, nous sommes à Lima, dans une cafétéria aux vitres sales avec vue sur la pollution grise, qui passe Anges et Démons. Le bus pour Cuzco part dans une demi-heure. Nous sommes avec Mikael et Joan. Nous avons mangé une soupe, du poulet-frite-riz-légumes, bu un coca et un inka-cola. Nous sommes très enrhumés. Le bus de Huaraz à Lima nous a fait passer des montagnes enneigées au désert de sable ; là où Lima a fait son trou — pour ne pas dire sa poubelle. Lorsqu’on aperçoit la capitale de loin, on voit des immeubles et des maisons colorées dans le brouillard surplomber la mer, qui est d’un bleu, sur la côte pacifique du Pérou, toujours très pâle, presque totalement gris. La brume, ici, est un véritable nuage de pollution, les déchets s’accrochent aux buissons, brûlent ici et là. Il y a très peu de végétation, quelques arbres noirs (morts ?), quelques palmiers. Le centre historique compte quelques beaux bâtiments. Pour le reste, la pauvreté est partout. J’aime la façon dont les architectures approximatives s’entassent, un peu comme à Marseille, mais en plus poussiéreuse. Sur les murs, partout, des publicités en peinture, des slogans politiques : Paz y desarrollo. Keiko. Fuerza 2011 ». « Lima es linda. Cuidala ». « Esta cambiando ». Lima semble construite comme un mirage dans le désert d’une imagination aride, prête à être ensablée à tout moment, fragile. Seuls les bâtiments coloniaux, imposants, demeurent tels des indestructibles.

 

15 décembre, Cuzco.

 

Petit-déjeuner sur les toits de Cuzco. La vue est belle, le soleil est chaud. Je suis reposée, après deux jours de bus. Partis de Lima à dix-neuf heures, nous arrivons à dix-neuf heures à Cuzco. À la moitié du trajet, je me mets à vomir sans plus cesser. Impossible de manger ou de boire. L’hôtesse me fait respirer de l’alcool à quatre-vingt-dix et me donne à mâcher des feuilles de coca. Voyant que mon état ne s’améliore guère, elle m’invite à venir m’assoir à sa place, à l’avant, à côté du chauffeur. Je passe le reste du trajet confortablement installée (mais toujours malade). Loïc reste sur son siège, d’où il peut voir défiler une sélection de films pourris. Je m’émerveille de la foule de lamas que nous rencontrons (et manquons d’écraser) sur la route, et qui nous regardent avec leurs petits yeux ronds éberlués. Les lamas sont drôles, surtout avec leurs petits rubans roses agrafés aux oreilles. La route est tortueuse, très belle. Désert, dune, cactus, montagnes jaunes, montagnes vertes, monts enneigés, vallées, torrents, petits villages. Le chauffeur roule excessivement vite et met des musiques soulantes. Il mâche de la coca. Il n’est pas très expressif ni sympathique. Le second chauffeur, qui prend le relais, est bavard. Il a l’œil un peu pervers, mais n’est pas désagréable. Je passe le reste du trajet à parler avec lui et l’hôtesse : Andrea et Milasco. Il a trois enfants, une fille de vingt-trois ans, un garçon de quinze, une autre fille de deux mois et demi. Il gagne quatre mille soles par mois, et veut construire à Lima une maison avec piscine. Il ne cesse de me répéter que je suis « muy hermosa » et me questionne sur mon « esposo ». Milasco s’arrête pour acheter des biscuits qu’elle lance par la fenêtre, tout le long de la route, « a los ninos pobres ». Elle a le même âge que moi, et travaille depuis trois ans pour la compagnie de bus « Flores ». Elle a fait des études de psychologie et de travail social. Elle n’est plus avec son « boyfriend » parce qu’elle est trop souvent sur la route. Elle observe ma bague avec envie. Elle me parle dans un anglais difficilement compréhensible, bien que nous parlions plus aisément espagnol. Je vois que cela lui fait plaisir. Je m’assoupis et les entends parler. Il dit que les Françaises sont belles, mais qu’il préfère les Péruviennes qui sont plus « sexuales », « caliente », tandis que les Européennes sont « frias ». Je les entends discuter du prix à faire payer aux passagers qui viennent de monter. Il demande quelle tête ils ont, s’ils ont l’air riches… Je le vois saluer un véhicule de police garé alors que nous traversons à une allure folle une zone villageoise. Je l’interroge sur le rapport des Péruviens à la police. Il me dit que les policiers sont les amis de tout le monde, parce qu’ils ne font pas payer d’amende. À la place, ils demandent de l’argent, et c’est toujours moins qu’une amende… je lui demande si, pour lui, c’est de la corruption. Ils rient tous les deux, et me disent qu’un policier ne gagne que neuf cents soles par mois. Andrea m’interroge sur l’immobilier en France, Milasco s’intéresse plutôt aux aides allouées aux étudiants. Arrivés à Cuzco, nous quittons leur univers pour trouver un taxi.