Machu Picchu

Le nombril du Pérou

17 décembre, Cuzco.

 

Cuzco est vraiment une ville séduisante. Je l’aime beaucoup, malgré que nous ayons passé deux jours à courir d’agence en agence, entre les mains maléfiques des vendeurs de tours qui nous fatiguent vraiment. Tellement, que nous n’avons finalement pris aucun tour, aucun trek, et décidé de nous rendre seuls au Machu Picchu. Bus ce matin dans la rue Pavito à trois soles, jusqu’à Urubamba. De Urubamba, collectivo à 1,2 soles jusqu’à Ollytaytambo. Et de là, train à trente dollars (!) jusqu’à Aguas Calientes. Dans les rues de Cuzco, il y a des lamas tenus par des dames en costume traditionnel : « photo ? photo ? » Les lamas font « bêêeê », ressemblent à de petits moutons. Il y a aussi la police, les mendiants, les gens du monde entier et les Péruviens qui vous harcèlent à chacun de vos passages : « massage ? massage ? Miss ! » Le marché recèle pleins de trésors artisanaux, étale des fromages qui ressemblent à des savons de Marseille, des pains de toutes les tailles, aux allures de brioche, des, mais de toutes les couleurs, sans parler des tissus…

 

18 décembre, Aguas Calientes.

 

19 : 30. Mes jambes me tirent, mes cheveux sont trempés, les draps sont vert fluo, la pluie tombe sur le toit en tôle, nous revenons du Machu Picchu. Nous sommes à Aguas Calientes à dix-huit heures. Entre-temps, nous nous sommes arrêtés à Ollytaytambo où nous avons craqué pour un tissu brodé racontant (principalement) que la femme péruvienne doit savoir tisser pour être bonne à marier… Une histoire de tissu, quoi. Aguas Calientes (Machu Picchu pueblo) est un village paisible, bien fleuri, où nous avons rencontré le père Noël, ses petits lutins et ses mamans — reporters devant un sapin fait en bouteilles de plastique vertes, où les ponts sont nombreux et tous différents (bois, fer, ronds, droits, fixes, mouvants), où le marché est plein de poils de lamas et d’objets craquants. C’est aussi un lieu très touristique où les restaurateurs se battent pour un client. C’est bien la première fois que je négocie le prix d’une pizza et d’une boisson. Ce matin à quatre heures, nous sommes partis pour le Machu Picchu. Au bout d’une heure de marche dans le noir devenant progressivement de plus en plus bleu, d’une heure d’escaliers et de battements de cœur sans répits, nous sommes arrivés là où une trentaine de personnes attendaient déjà, là, l’entrée. À six heures, les portes se sont ouvertes, et nous avons pu accéder au paradis inca. D’abord, un petit tampon touristique sur notre passeport, puis le numéro d’accès au Huayna Picchu (cinq et six). Il n’y a presque personne. Seulement des terrasses de pierre, de l’herbe verte fraichement broutée par les lamas qui trainent ici et là leurs corps étranges (un mélange, selon Loïc, de girafe — le cou —, de lapin — la queue et les oreilles —, d’âne ou de vache — les pattes, le ventre —, de mouton — les poils). L’immensité du site laisse immédiatement une impression de connexion avec l’infini (et l’inachevé — ce côté « en train de » et « déjà la ruine » qui me fascine tant). Le Huanay Picchu se dresse au-dessus des édifices de pierres avec une solennité frappante. Lorsque nous le grimpons à sept heures, nous nous essoufflons sur ses marches innombrables et ses versants abrupts. Nous y reprenons notre souffle à huit heures, lorsqu’arrivés au sommet, nous contemplons la vue sur les montagnes, la vallée où le train passe, les ruines qui grouillent sur le Machu Picchu. C’est vers dix heures, alors que nous revenons de notre marche, notre visite du temple de la lune qui est l’exemple parfait de l’ingéniosité inca (taille parfaite de la pierre, osmose avec le roc pur), que la pelouse se met à grouiller de vestes roses, bleues, rouges, de touristes multicolores se déplaçant par paquet avec leur guide. J’ai alors les jambes déjà ruinées par tant de montées et de descentes abruptes, et nous nous assoupissons auprès des lamas, dont un, curieux, tente d’approcher ses dents des cheveux de Loïc… Ce sera pour une autre fois. Du haut d’un rocher, nous entendons le discours d’un guide, qui nous apprend que Cuzco, anciennement « cosco », signifie nombril, ce qui n’est pas sans rappeler que cette ville était le véritable centre de la civilisation inca. Machu Picchu signifie vieille montagne, tandis que Huayna Picchu signifie jeune montagne. La cité du Machu Picchu, sans doute la plus importante, était probablement plus utilisée comme un lieu de vie universitaire que comme un lieu où vivre à plein temps. Un point de rencontre, où les gens venaient travailler (la terre) et exercer leurs cultes religieux. Sa construction (restée inachevée) aura duré cent trente ans. Le guide ne dit plus, mais nous préférons écouter le lieu et aller voir le pont-levis, un peu plus en retrait. De simples planches de bois à ôter en cas de menace. Le chemin auquel elles conduisent, sculpté à même la montagne, n’est encore visible que par bribes. En cour de restauration, les escaliers en pierre se fondent de plus en plus dans la végétation qui recouvre la pente vertigineuse. À quinze heures, nous avons fini la visite et redescendons sur la vallée, à pieds. À seize heures trente, nous goûtons aux eaux thermales. À dix-neuf heures trente, nous mangeons une pizza au feu de bois. Nous faisons la connaissance de deux Français qui ont été plus malins que nous : pour se rendre au Machu Picchu, sept à huit heures de marches en logeant la voie ferrée, et on évite le train touristique et les trente dollars à payer. À vingt heures, j’ai les yeux qui se ferment…

 

19 décembre, Aguas Calientes.

 

Attente à la gare. Ce matin, à onze heures, nous étions au sommet du Putucusi, à deux mille cinq cents mètres, après une marche difficile, entre rochers glissants à escalader et échelles de bois pourri. De l’aventure, pour une fois, et personne, ni en haut, ni en bas, ni au sommet, où nous attendait une vue grandiose sur la totalité du Machu Picchu, et un drapeau aux couleurs gay friendly (le drapeau de Cuzco), un peu déchiré, au-dessus d’un panneau en bois où une main maladroite a écrit au feutre noir : « Putucusi, 2 500 m ». Sur les rochers, les grimpeurs fiers ont inscrit et gravé leurs noms. À présent les grands ours y sont aussi. À midi, nous étions de retour à Aguas Calientes, nous mangeons au marché. « Five more minutes », nous dit à l’instant le Péruvien en costume noir bien peigné avec sa petite étiquette dorée et sa délicatesse rouge sur le veston…

 

20 décembre, Cuzco.

 

Noël approche, la ville se déguise et a réellement des airs de fête. À rester dehors, ce que nous croisons le plus sont des petites filles qui vendent des marionnettes et des femmes qui vendent leur image avec celle des lamas qu’elles trimballent avec elle. Ce matin les enfants couraient de part et d’autre des ruelles, devant les églises : distribution de jouets et de panettones pour les familles pauvres. Je suis assise sur les marches de la cathédrale de Cuzco, face au soleil, et je pense, comme souvent, à ce que signifie le voyage. Il y a quelques années, peut-être, les choses étaient-elles encore différentes, on pouvait partit avec un sac à dos, prétendre découvrir et être découverts, prétendre être juste un homme, rien qu’un homme et quelques affaires, et toucher à la vie des habitants d’un autre monde. Aujourd’hui, je marche et on sait (croit savoir) qui je suis. La possibilité, sous forme humaine, pour le pays, de s’enrichir. La mondialisation me préoccupe de plus en plus et je me demande si elle est chose bénéfique, ou néfaste. Tout en sachant qu’elle est sans doute un équilibre entre les deux. Il y a si peu de choses, ici, qui m’éloigne de la France. Mêmes voitures, mêmes trottoirs, mêmes restaurants, mêmes vêtements, mêmes attitudes. Il n’y a que les restes de quelque chose en train de se perdre, les restes d’une authenticité sous vitrine, la culture se momifiant et prenant à ce stade le poids de l’or, qui évoque encore quelque chose d’un inconnu européen, d’un autre fascinant. Le monde évolue vers une uniformité flagrante. C’est ce que le voyage m’apprend. C’est ce que le voyage provoque. Les cloches sonnent. Je ne peux m’empêcher de garder en tête les « progrès occidentaux » comme des pollutions.

 

Ce soir nous quittons Cusco pour Arequipa. J’angoisse à l’idée de passer Noël dans un endroit qui ne me plairait peut-être pas. J’aime aussi voir comment d’autres villes, d’autres pays, se préparent à fêter Noël. Je note qu’à cette occasion, Cuzco n’édite pas de timbres spéciaux, mais accorde de l’importance aux crèches et aux illuminations sur la Plaza de Armas.