Notre "caravane" en redescendant de Punta Union, 4750 mètres, dans la Cordillère blanche

La cordillère blanche selon Carlos et Elmer

9 décembre, Premier jour de trek dans la cordillère blanche.

 

Le spectacle est magnifique. Il est 16 h 57, nous venons de finir d’installer le camp, après quatre heures de marche. C’est le paysage le plus beau que j’ai vu jusqu’à présent. La neige, les roches noires que dévalent les cascades, les sommets blancs et noirs, la végétation humide, les lagons d’eau turquoise, les vaches, moutons, cochons, poules, paisibles, les villages reculés où les enfants sortent de la petite école et gravissent les chemins caillouteux jusqu’à leur maison, où tous sont vêtus de couleurs vives (de rouge, surtout), et l’eau, qui est d’une puissance folle, dans les torrents… et même la pluie, qui pourrait gâcher notre marche, mais qui rend plus agréable encore notre arrivée sous la tente. Nous sommes en compagnie de Carlos (le guide) et Elmer (le muletier). Carlos vient de nous préparer des pop-corn, il a posé du sucre et des feuilles de coca sur la table. Il prépare une infusion. J’ai un léger mal de tête, sans doute dû à l’altitude (3 800 mètres). Nous avons marché en compagnie de deux Anglais, Mikael et Joan, d’un Français, Vincent, et d’une Suissesse, Céline. Les deux Anglais sont très agréables. Le trajet jusqu’au point de départ a été très long, plutôt effrayant, parfois drôle, et surtout, fascinant pour qui n’a pas vu beaucoup de montagnes dans sa vie (moi). Le bus prend une route de terre très étroite et on ne compte plus les fois où nous regardons de (trop) près le ravin. Les virages en épingle se succèdent encore et encore. Nous croisons quelques travailleurs, des animaux, mais aucun touriste. Carlos continue de cuisiner (cela fait deux heures), et ce qu’il prépare semble délicieux. Il a 32 ans, un fils de 1 an. Il nous dit qu’il ne cuisine que dans la montagne. À la maison, « se olvido todo », et c’est la femme qui cuisine. Nous le voyons utiliser le poulet qu’Elmer vient de plumer et de nettoyer au bord du torrent. Des raisins secs, de la coriandre, du gingembre, des tomates, du riz, des patates, du céleri, des pâtes… et ce n’est pas fini. Carlos semble aimer ce qu’il fait — la montagne, la cuisine, la culture péruvienne — et nous est très sympathique. Elmer parle très peu. Les deux lagunes que nous avons vues en début de route s’appellent, en quechua, « china cocha » et « orco cocha » : lagune de la femme (mujer) et lagune de l’homme (macho, baron). Nous parlons un peu de politique, de mafia, de la police et des narcotrafiquants (les quatre étant évidemment intimement liés). Il nous dit que le nouveau président n’est pas beaucoup mieux que l’autre (celui que l’on a retrouvé dans l’avion présidentiel avec deux tonnes de cocaïne). Mais le problème de la drogue se pose, au Pérou, surtout dans la « selva », du côté de l’Amazonie, là où se cultive la coca. Il a été question de l’interdire ; les gens ont protesté. La cocaïne est loin d’être la feuille de coca, d’ailleurs très bonne pour l’altitude, et diurétique, nous dit-il. Elmer est en train de faire une préparation pimentée pour donner du goût au plat. Carlos remue le poulet dans son bouillon de « verduras ». Loïc me dit que j’ai l’air d’une folle quand j’écris, alors je vais m’arrêter et manger.

 

10 décembre, Deuxième jour de trek dans la cordillère blanche.

 

14 : 37. Nous sommes au campement, et les pics enneigés se découvrent. Nous avons marché sous la pluie, les paysages sont restés enfouis sous la brume. Nous avons droit maintenant à un peu de soleil, et j’entends le pop corn sauter dans la casserole. Nous nous sentons privilégiés d’avoir pour nous tout seuls ces vues hallucinantes. Nous sommes à 4 150 mètres, après avoir passé le col à 4 730 mètres. Et cela n’a pas été sans quelques tortures physiques. La route jusqu’au col passe par des forêts d’arbres humides, des étendues de mousse où les lacs poussent en hiver, où chevaux, ânes et vaches broutent, et se termine par une boucle en escaliers (incas) très éprouvants, où la végétation se raréfie. Au sommet, la vue est superbe : lagune turquoise, montagnes enneigées, vallées vertes et lacs sombres.

 

Mikaël et Joan se sont rencontrés à l’université de Sheffield. Il est ingénieur en construction, elle travaille dans la finance. Il a fait un voyage d’un an avec des amis, tandis qu’elle faisait également un tour du monde de son côté, avec ses amis. Elle est partie travailler à Genève, il est resté en Angleterre. À présent, tout ce qu’ils veulent, c’est « être ensemble ». Et c’est pour ça qu’ils ont quitté leurs emplois pour six mois : pour être ensemble, en Amérique latine. Ils sont intelligents et discrets. Autour de nous se dresse, m’informe Carlos, l’Alpamayo, désigné comme le plus beau sommet du monde en 1941, le Quita raju, l’Arte son raju (les deux pics du Paramount), et le tandi raju, aussi appelé : la Cathedral del mundo.

 

11 décembre, Troisième jour de trek dans la cordillère blanche.

 

Aujourd’hui la marche a été plutôt facile, même si nous avons choisi, pour commencer, de prendre le chemin qui montait vers les cimes, dans l’espoir d’approcher l’Alapamayo. Rien que du brouillard, et nous sommes redescendus dans la vallée, au bout de laquelle nous montons notre campement orange. La pluie va et vient, et le spectacle, comme toujours, est magnifique. Eau turquoise et cascade puissante, roche noire hostile, dont les pics trempent dans la brume, herbe verte et présences animales : mouches bleues, colibri rouge, chevaux marron, vaches noires. Nous avons croisé un groupe de trekkeurs aux yeux bleus et deux femmes, des locaux, parties rejoindre « El Paso » avec deux ânes et deux chiens venus nous mendier quelques bouts de pain. Céline et Vincent ont décidé de poursuivre la route pour arriver plus tôt à Huaraz. Nous voulons encore profiter de la tranquillité du lieu. Hier soir, Carlos nous a cuisiné une spécialité péruvienne (Mikael, du haut de son rocher, me siffle : il vient d’apercevoir un très grand rapace, peut-être un condor), el omo saltado. Patates, poivrons, bœuf, coriandre, riz sautés. Il nous dit que les Chiliens revendiquent la création de ce plat, que c’est faux, et que d’ailleurs au Pérou on n’aime pas les Chiliens, qui s’approprient toutes leurs idées. Qu’il y a beaucoup de racisme (mais pas envers les Espagnols, « on s’en fiche », nous dit-il), et également envers les Israéliens, qui ne sont pas acceptés partout, qui se voient refuser l’entrée dans certaines agences. Il nous dit qu’ils sont partout, et qu’ils cherchent toujours à obtenir les prix les moins chers, voyagent en bande, refusent de manger comme les autres. Nous ne nous attendions pas à entendre ça au Pérou. Il nous dit qu’en été les montagnes péruviennes sont envahies par les Espagnols, et que le reste de l’année, il y a beaucoup d’Européens, des Français. Très peu d’Américains. Il nous parle du Pérou, où depuis dix ans les couples se forment sans avoir besoin de se marier. De tout ce qui change, et notamment de la religion. De l’environnement, et de la difficulté à prendre conscience de son importance, en cessant de polluer. Il nous dit que les glaciers ne cessent de reculer, et qu’il y a dix ans, nous aurions marché dans la neige. Il voit, de ses yeux de montagnard, les changements. Il y a aussi des choses qui disparaissent naturellement. Les condors, par exemple. Le rapace le plus grand au monde, autour duquel les fêtes ne s’organisent plus dans la cordillère, depuis qu’elle est devenue un parc national. À Andahuaylas, un petit village du sud du Pérou, durant la Fiesta del Sangre, on continue à capturer (et relâcher) des condors. Cela prend entre huit et dix jours, et nécessite un terrain extrêmement plat, car le condor y a beaucoup de mal à prendre son envol, ses ailes étant trop grandes. On y met un animal mort (sans sang), on attend la venue du condor, on le capture en l’encerclant et le prenant dans un filet. On le ramène au village pour qu’il se batte avec un taureau. On l’y attache. Le taureau donne des coups de corne et le condor des coups de bec. Finalement, les deux sont relâchés après leur combat épique (forcé). Carlos mène aussi des conversations « coquines », et rit en nous parlant d’une plante qui s’appelle « chocho », en espagnol, le sexe de la femme. Le président péruvien s’exprime à la radio, et Carlos nous demande s’il existe, en France, une loi contre l’homosexualité policière. Il y a quelques semaines, au Pérou, un homosexuel a été expulsé de la police. L’homosexualité semble le faire rire, mais il dit que chacun fait ce qu’il veut, dans l’intimité. Sur cela aussi, nous dit-il, les esprits évoluent. Nous voyons passer des hommes avec des « burros ». Je demande où ils vont, dans cette montagne où il n’y a rien. Il répond qu’ils vont chercher les patates dans leur champ. Loïc s’étonne qu’ils soient autorisés à cultiver dans un parc national. C’est parce que c’est effectivement interdit, répond Carlos. Voilà de quoi on parle pendant un trek au Pérou.