Condor, Colca Canyon

Joyeuses fêtes sales gringos

21 décembre, Arequipa.

 

9 : 00. Ce matin nous n’avons pas entendu le réveil sonner, et raté le bus de six heures pour Colca Canyon. Nous attendons celui de onze heures. Hier matin, nous sommes arrivés à la gare de bus d’Arequipa à six heures, et donc raté la première connexion pour Colca Canyon. Un taxi nous a conduits jusqu’à un hôtel conseillé par Ronald, de Cuzco. Arequipa a des airs de Lima, Trujillo, Quito. Elle mélange richesse et pauvreté de façon plus flagrante encore que les autres villes. Son centre colonial est harmonieux, mais la circulation est un enfer. Passant sur un passage piéton, hier, nous nous sommes fait traiter de « salles gringos ». Cela nous a rappelé combien l’Amérique latine est loin de l’image que nous en avions avant de partir, combien le touriste est considéré comme l’étranger par excellence, celui qu’il faut accueillir en en prenant soin (toutes les expressions viennent des discours entendus, des panneaux publicitaires, d’une sorte de propagande touristique qui appelle à l’effort, loin d’un naturel chaleureux). Je suis l’étrangère à soigner, car je représente la possibilité d’une amélioration des conditions de vie d’une population. Au marché de Cusco, j’ai admiré des tapis en alpaga, et une dame est venue me poser des questions sur ma vie, mes frères et sœurs, mon travail, mon pays. Elle (c’était la vendeuse) ne m’a même pas demandé si je voulais acheter le tapis. Elle m’a simplement dit de dire aux gens de mon pays de venir visiter le Pérou. Bien sûr, c’est l’apport d’une richesse, qu’elle attend de notre part, mais elle était réellement accueillante, tendre.

 

Arequipa, « la ville blanche », indique le panneau d’entrée dans la ville. Il ne faut compter que sur l’architecture pour remplir cette promesse.

 

22 décembre, Chivay.

 

Nous avons vu des condors. Nous sommes à Chivay, je viens de refuser de prendre une photo d’une petite fille qui me hantera longtemps. Elle vient avec son petit alpaga dans les bras, vous regarde droit dans les yeux en inclinant légèrement la tête et vous demande : « una foto ? ». Je réponds non, sachant que ce service est payant, et qu’il ôte peut-être des chances à cette enfant de chercher un travail plus stable. Je m’imagine aussitôt le portrait merveilleux qu’il aurait pu faire dans mon futur salon exotique. Nous sommes sur la place centrale du petit village de Chivay, et il fait très froid. C’est la première fois depuis le début de notre voyage qu’il y a autant de vent — j’avais oublié la sensation d’être touchée par de l’air frais.

 

25 décembre, Arequipa.

 

Noël ! Nous passons le réveillon et le jour de Noël à profiter de l’appartement que nous avons loué (en nous renseignant, nous apprenons que l’hôtel « La casa de mi abuela » possède quelques appartements dans un immeuble). Hier, nous nous levons à six heures, tout excités à l’idée de libérer une bonne partie de notre porte-monnaie pour nos courses de Noël. À sept heures quarante, nous attendons que Plaza vea ouvre ses portes. Des hommes armés nous demandent de dégager l’entrée : un convoyeur de fonds fait passer les liasses. À huit heures, une petite foule se rue (comme si c’était les soldes) dans le magasin, courant dans tous les sens. Nous entamons les rayons un par un avec notre chariot. Contrairement à hier, il y a peu de monde, et nous pouvons tranquillement choisir nos produits. Miel, confiture, œufs, frites, roquefort, saucisson… la liste est longue. Hier, il y avait tellement de monde que nous sommes sortis du magasin avec un chariot plein, sans être interpellés par personne, et d’ailleurs sans même nous en rendre compte nous-mêmes. Notre conscience honnête étant plus forte que notre esprit criminel, nous sommes retournés à l’intérieur pour régler nos courses. La caissière était curieuse de savoir ce que je préparais pour Noël. À neuf heures, courses terminées, nous allons prendre les clés de l’appartement. À dix heures, nous allons chercher les fruits, retournons à l’appartement. À onze heures, nous allons récupérer nos sacs et premières courses dans la chambre de la nuit précédente, à l’autre bout de la ville. À midi, nous prenons un taxi pour faire le chemin du retour (le taxi ne connaît pas la route, il demande son chemin à deux reprises). Vers treize heures, nous dégustons nos premières gaufres, des œufs brouillés et du jus d’orange (verte). Après un bain dans la piscine, un court baby-foot et un ping-pong, nous allons appeler nos parents. J’ai du mal à joindre les miens qui fêtent Noël en Lozère, chez ma sœur. Il est vingt-deux heures en France. Je suis heureuse d’entendre leurs rires, papa me montre ses nouvelles dents avec une lampe de poche, maman le collier coloré qu’elle a mis pour la petite Inès, Bruce le badge police anti narcotrafiquant que je lui ai envoyé d’Équateur, Magali un père Noël kitch. À dix-sept heures, nous sommes de retour dans notre location super-classe, et commençons à cuisiner. Anchoïades, tapenade, mayo, asperges, guacamole et toasts au saumon pour l’apéro. Énormes côtes de bœuf, julienne de légumes au miel et frites pour le plat. Nous écoutons Coldplay en buvant notre cabernet sauvignon de Mendoza, très tannique, bon, et je m’endors profondément sur le canapé. À minuit, je me réveille pour la bûche glacée. Nous nous rendormons dans notre lit impeccable et nous réveillons à huit heures ce matin. Je réalise en faisant le jus de papaye que nous avons vraiment trop de choses à manger pour deux jours. À minuit, les pétards pètent devant notre appartement, une série de feux d’artifice incendie Arequipa. Nous sortons, mais ne voyons rien, le jardin est tout illuminé par les décorations des habitants. La famille qui vit au-dessus de nous reçoit beaucoup de gens (en témoigne le « dring » incessant de la sonnette) et se met à chanter vers vingt-et-une heures. Ils rient et s’applaudissent, recommencent. Aujourd’hui, nous allons faire un tour en ville et tenter encore de profiter au maximum du luxe de s’installer, ne serait-ce que l’espace de deux jours, au milieu de notre voyage.

 

26 décembre, Arequipa.

 

Loïc se repose dans le hamac, l’eau coule dans la piscine, les oiseaux discutent, le vent remue mes pages… nous squattons le jardin d’un hôtel de luxe en attendant notre bus pour Puno, à vingt-deux heures. Il nous reste trois sacs pleins de nourriture, nous avons le ventre plein de jus de fruit, nous sommes vitaminés. Noël aura, cette année, surtout été la fête de la nourriture… ce qui est une véritable halte paradisiaque pendant un voyage. Deux amoureux dans un appartement entourés de familles qui se retrouvent pour chanter et manger…