Centre de Katmandou

Pour le Népal

Le Népal. Destination mystérieuse dont on n’aura finalement exploré que les côtés bien connus : manger au restaurant pour très peu, s’offrir une plaquette de Lindt quand on en trouve difficilement dans le reste du monde, faire la grasse matinée jusqu’à midi, marcher tranquillement (dans la mesure du possible dans cette circulation folle) dans la ville, lire, écrire, travailler sur nos visas russes et chinois. Bizarrement, nous avons choisi ce pays pour faire ce que l’on n’a pas pris le temps ou pas eu l’envie ou pas ressenti le besoin de faire ailleurs : se reposer, rester planté là à ne rien faire (rien d’exceptionnel). Il faut dire que le Népal, contrairement à ce que certains (dont moi) peuvent s’imaginer, n’est pas, n’est plus depuis longtemps, depuis les hippies, un pays « hors des sentiers battus ». Au contraire, nous n’avons jamais trouvé autant de choses qui nous ressemblent. Les boutiques de souvenirs vendent les mêmes articles, par exemple, que celles que je me rappelle avoir fréquentées à Aix-en-Provence. Les supermarchés vendent des Haribos en tout genre, des cookies, des m & m’s, du Nutella, des pâtes… On trouve des magasins de sport et des librairies à chaque coin de rue. Le Népal est certainement et contre toute attente l’un des pays les plus touristiques au monde. Pour preuve, l’hôtel où nous logeons, toujours plein, alors que nous sommes en basse saison, et que nous nous sommes souvent retrouvés seuls dans d’autres pays. Ce matin, dans le hall, quelques dizaines de valises énormes remplies d’achats attendent leurs propriétaires pour prendre le taxi. Beaucoup de monde vient faire ses emplettes à Katmandou. On nous a répété qu’au Népal, il faut venir pour faire des treks. Nous avons été frileux : la mousson, d’abord, a freiné nos appétits de marche, même si elle est loin d’inonder les lieux. Au pire, c’est une pluie fine qui dure toute la journée. Au mieux, ce sont de courtes averses le matin ou/et le soir. N’empêche, cela suffit à perdre les montagnes dans les nuages. Nous avons marché 80 kilomètres en deux jours, histoire de rendre visite à l’Himalaya, de Katmandou à Nagarkot. L’Himalaya n’était pas au rendez-vous. Même pas l’ombre d’un sommet enneigé, d’un point de vue où, hors mousson, on en distingue au moins sept. La visite des montagnes népalaises, qui font la renommée de ce pays où, paraît-il, se trouve le plus beau trek au monde (le sentier des Annapurnas), ce sera pour une prochaine fois. Pas de yacks, mais seulement des petits chats dans le jardin de l’hôtel…

 

Katmandou est une ville fascinante. Si vous arrivez à passer outre la fumée noire dans vos poumons, le grésillement ininterrompu des klaxons dans vos oreilles, les coups d’épaules et les vendeurs de drogue qui peuvent parfois devenir agressifs, vous trouverez une richesse architecturale rare, des temples qui vous donnent envie de vous convertir, des gens plutôt accueillants, des odeurs d’encens envoûtantes et des casse-croûte appétissants. Patan, deuxième plus grande ville de la vallée, à quelques kilomètres de Katmandou, est encore plus belle (elle est plus sereine). Le moyen âge est présent dans la moindre de ses ruelles. Ses poutres, ses briques, ses cours intérieures, ses toits de bois et de tuiles. C’est d’une richesse qu’aucune autre ville ne peut offrir. L’atmosphère, si elle n’était pas parasitée par le prix des entrées, est d’un mysticisme inégalable. Les mendiants eux-mêmes, parés de leur costume bien particulier, orange vif, sont les plus beaux. Mais voilà, comme je le disais, il y a les entrées à payer, et surtout, le sentiment d’injustice qui les accompagne. Nous, les touristes, nous devons payer pour entrer dans la ville, puis dans le Durbar square, puis dans les temples. Nous les touristes, c’est encore faux comme phrase. Nous, les blancs. Car les guichets semblent réservés aux blancs, à tous ceux qui ne sont pas assez bronzés pour passer sans se faire remarquer à cause de la couleur de leur peau. Nous avons clairement pu voir que les Indiens, par exemple, ne sont jamais arrêtés aux barrages. Pourtant, ce sont des touristes (et ils n’ont à payer qu’un dixième que ce que l’on paye). Ce n’est pas comme s’il y avait une entrée par où tout le monde passe. Il y a une caisse sur un côté de la rue, et un militaire chargé d’arrêter tous les blancs. Maintenant, si quelqu’un pouvait me dire pourquoi nous devons, par exemple, payer 750 roupies, soit, 10 dollars, pour entrer dans Bakhtapur ? (je pose réellement la question). Il faut dire que le Népal fait partie de ces destinations payantes qui vous découragent un peu. Pour avoir l’autorisation de faire un trek, vingt dollars par personne. Si c’est un trek qui nécessite un permis spécial, entre dix et quatre-vingts dollars supplémentaires. Chaque entrée aux parcs nationaux, entre deux cents et trois cents roupies. Chaque entrée dans un Durbar Square, entre deux cents et trois cents roupies, dans un temple, entre cinquante et cinq cents roupies… La liste est longue. Peut-être le Népal est-il une destination « à part entière », je veux dire, arriver en avion, y consacrer entre deux semaines et deux mois, repartir en avion, les valises pleines de souvenirs et les bottes pleines de terre… Pour nous qui voyageons à long terme, petit budget, c’est un peu frustrant. Marcher quinze kilomètres pour rejoindre la prochaine ville et devoir payer pour entrer… J’espérais que voyager ressemblait à autre chose. Mais peut-être que voyager, c’est contourner la ville-musée, c’est devoir passer par la petite route en mauvais état qui borde les frontières de la cité interdite… aux petits portefeuilles (ou aux radins, appelez-nous comme vous voulez). Et c’est vrai qu’on en voit beaucoup, des choses, sur ces routes-là, sans péages touristiques. Rien de beau, mais le Népal. Ni celui du trek ni celui du « patrimoine mondial de l’humanité ». Celui des popotins multicolores rangés en file sur chaque terrasse verte fluo, s’affairant à tirer sur les racines du riz. Comme si ces femmes aux tenues roses, bleues, rouges, orange et jaunes cherchaient à rivaliser avec la couleur incroyablement vive des rizières. Celui des femmes tirant sur leurs pelotes de laine reliées à un rouet. Celui des femmes tirant en douceur et en vitesse sur les cordes silencieuses de la machine à tisser. Celui des chiens maigres reniflant les poubelles jetées, déversées ici et là par cette femme qui arrive avec sa brouette de la semaine. Celui de cet homme sans expression penché sur la rue, derrière sa fenêtre au cadre sculpté, au bois rongé, aux rideaux déchirés, au-dessus de l’épicerie minuscule, plafonds trop bas, qui vent quantité de chips, Pepsi et Coca, bidules à mâchouiller et à cracher, ces trucs orange qu’adorent les gens d’ici. Et puis la route sans trottoir, jamais, qui vous met en tension permanente avec les véhicules avec qui vous la partagez… tant bien que mal. Il y a aussi les écoliers cravatés, bien peignés. On nous a interrogés, au temple des singes, à Katmandou. D’où on vient, comment on s’appelle, ce qu’on pense du Népal. On nous a confié que c’était le meilleur pays au monde, et demandé si on le préférait au nôtre. Dit qu’il avait une culture et une histoire unique, qu’aucun autre pays n’avait. « Pas vrai ? » On nous a dit que c’est pour ça qu’on devait payer plus. On a souri. Dans la vallée, une autre écolière, quatorze ans, nous a suivis sur une petite partie de notre chemin pour rejoindre Nagarkot. Nous a dit que nous ne devions pas marcher comme ça et visiter son pays tout seul, mais avec des gens qui le connaissent. Elle aussi a dit que le Népal était le plus beau pays. Je lui ai demandé quel endroit elle préférait au Népal. Elle m’a répondu : « Je ne sais pas, je ne connais que mon village ».

 

3 juillet, Katmandou.

 

Vers dix-huit heures trente, nous quittons l’hôtel, nos sacs alourdis de mille choses ramassées sur la route. Vers dix-neuf heures, nous nous abritons de la pluie sous un porche. Le nuage passe vers dix-neuf heures quinze, nous reprenons la route, paraissant monstrueux et dinosauresques sous nos capes de pluie militaires. La route, six ou sept kilomètres, qui mène du centre-ville à l’aéroport, est droite, mais les trottoirs sont défoncés, la chaussée, déformée. Il faut se faufiler entre les gens. Les Népalais ne sont pas collants. La nuit tombe d’un coup, nous laissant seuls avec les phares des véhicules et quelques éclairages bancals. Nous traversons un pont fermé à la circulation — il est en train de s’effondrer, mais les gens s’en foutent. Ils ont fait un trou dans le mur de brique, écarté les grillages. Tant qu’il n’est pas tombé, ça reste un pont. La nuit devient plus profonde à mesure que nous nous écartons de la ville, la direction de l’aéroport n’est pas mise en évidence. À droite. Plus loin. Il faut traverser. Il y a l’arrêt de bus, c’est une indication. Les gens qui vont à l’aéroport s’arrêtent là. Filets barbelés. Nous y sommes. Des militaires nous demandent où nous allons. « Airport ». Logique. Ils demandent ça comme pour avoir le temps de lire dans nos yeux si nous méritons d’être emmerdés ou pas. L’aéroport de Katmandou, c’est quelque chose. Sur le chemin de terre qui y mène, on croise les gens qui viennent de débarquer, et vont prendre le bus ou le taxi plus bas. Dans l’aéroport, les gens qui vont embarquer attendent, on ne sait pas trop quoi. Ils font la queue dans la petite pièce en briques rouges, derrière les militaires, debout. Il n’y a pas de sièges. Et puis on nous laisse rentrer. Dans la file d’attente, des têtes d’Indiens qui nous regardent. Une femme me fait coucou comme une enfant, et plus tard, veut me prendre la main. Désolée, je suis méfiante. Dans la salle d’enregistrement, nous sommes peu. Une hôtesse marche en tapant un texto, ceux qui nous reçoivent balancent négligemment nos sacs sur le tapis roulant qui ne roule pas, après les avoir pesés ensemble (vingt-neuf kilos — je m’attendais à plus). C’est la première fois que je me demande si nos bagages vont arriver à destination. Au premier étage, il y a déjà du monde devant l’écran plat qui diffuse la demi-finale, le match Argentine/Allemagne, avec dédoublement de l’image (pour ça qu’on a vu quatre buts ? !) L’Argentine joue mieux, mais se défend mal. L’Allemagne gagne sa place en finale. Je suis déçue. Tout le personnel de l’aéroport est là. Bonjour la sécurité. Ils sont surexcités ; la moitié a misé sur ce match. Je me rappelle de l’homme avec qui j’ai discuté à Durbar Square. Il était pour le Ghana, pour les noirs, quoi. Il a perdu deux cents roupies. Il n’aime pas trop les équipes qu’il reste. Il dit que tout le monde soutient quelqu’un (en l’occurrence, le Népal paraît largement soutenir l’Argentine dont les drapeaux sont accrochés partout), mais que c’est comme ça, que dans leur cœur, ça ne fait rien. De toute façon, il est pour le Népal.

 

Donc, les gardes de sécurité sont tous là, devant moi, l’un d’entre eux, ongle de l’auriculaire turgescent, manches retroussées et mains derrière la tête, montre jaune au poignet, coupe militaire. On a l’impression, à regarder cette salle aux plafonds bas avec chaises en plastiques rouges et murs de briques, agrémentée d’un écran plat et d’un distributeur d’eau, d’être chez Pérette. Ou dans un lieu à caractère social, un foyer pour immigrés. Pas dans un aéroport international. Au bureau de l’immigration, un homme tamponne nos passeports avec fureur. Il y a de quoi : autour de lui papillonnent au moins huit de ces collègues en totale inactivité. Ça donne : une grande salle vide, une dizaine de guichets et un seul occupé, un homme qui actionne son tampon et dix autres qui dépoussièrent le comptoir avec leurs coudes, affaissés ici et là. À la sécurité, on me fouille plus que d’habitude. Dans la dernière salle, on nous fait encore attendre avant d’aller rejoindre l’avion. Première fois que je marche sur la piste. Que je monte les longs escaliers de la passerelle. Pas de tapis rouge, mais c’est amusant.