Au 6e étage de l'hôtel Virreyes

Mexican kiss

22 octobre, Guanajuato.

 

Nous sommes à Guanajuato, la télévision vient de s’allumer toute seule (Loïc est sur le lit, je suis sur le canapé, la télécommande est sur le meuble de la télévision), et nous avons été pris en photo pour la troisième fois par des étudiants hystériques devant le théâtre Juarez. Nous continuons donc, après avoir posé pour deux étudiantes dans la bibliothèque de Redlands (Californie) et pour un groupe de jeunes garçons à Guadalajara (sans compter les touristes obligés de nous prendre en photo à Mazatlán) notre prolifération mondiale, alors que la prise de vues de Guanajuato avec notre Kodak jetable lance sur notre projet pictural une forte frustration. Nous découvrons ici, en plus d’une chambre d’hôtel fantastiquement grande et chaleureuse, une ville détonante, superbe : éclatante. Nous sommes en plein festival de Cervantino, ce qui peut expliquer l’affluence de gens, la foule de spectacles de rue, mais malheureusement aussi, le manque de disponibilité dans les hôtels (ce qui explique la chambre grande et chaleureuse : nous n’avions pas le choix). À moins de trouver un palliatif, nous ne pourrons rester ici que cette nuit.

 

Nous sommes finalement restés une nuit de plus à Guadalajara, la pluie ne cessant pas de tomber (des restes de la tempête tropicale ?) et apprenant (par un Français venu marié un ami au Mexique) que le festival obligeait a la réservation. Il a quelques airs, pour la petite référence à la France, au festival d’Avignon.

 

Nous avons pris le bus ce matin à 9 h 15 de justesse, l’autobus nous a couté 5 pesos, de « Guadalajara Centro » à « Central nueva » (« Central de camiones »), au lieu de 10 pesos… et deux fois plus de temps. « Primera plus » offre à ses passagers boissons, sandwichs et barres céréales, le tout servi dans un petit sac (que je conserve précieusement : pratique en cas de vomi). Autour d’une colline où se dresse le Pipila, Guanajuato, pleine de couleurs, s’étend. Les maisons, carrées et basses, côtoient les églises, cathédrales, musées, château-université. Les peintures affriolantes recouvrent les vieilles pierres sans les dissimuler. Partout, Cervantes déploie son œuvre : Don Quichotte occupe, le visage de pierre, tous les piédestaux. Il y en a même une réplique vivante, moustache tendue vers le ciel, qui marche dignement sur la place du théâtre Juarez. Les terrasses prolifèrent, les gens mangent et bavardent, les étudiants sautent comme des puces à chaque coin de rue.

 

Devant l’église de San Roque, nous nous arrêtons pour voir le spectacle de deux Québécois mi-clowns mi-acrobates (les « Foutoukour ») qui nous font rire autant qu’ils nous impressionnent : la fille est terriblement musclée. Moins enchanteur, nous nous arrêtons également manger quelques pâtisseries (je reprends du pan de muerto, que j’avais goûté et aimé à Guadalajara) sur un banc à côté d’un couple d’ados qui s’affaire à des affaires d’ados : profitant de l’âge auquel la nature donne en pagaille des boutons purulents (l’acné) ils s’explosent mutuellement ces boutons d’or, au vu et au su de tous. Je me dis que c’est peut-être ici que mon sachet « Primera plus » va entrer en action. Je me retiens néanmoins de vomir lorsque, le sourire figé, elle lui étale sur le poignet un petit tas de pu jaunâtre en lui disant « mira » (« regarde »). Je décide, répugnée, de définitivement changer ma tête de direction. C’est la seule chose que j’ai trouvée sale à Guanajuato. Pour le reste, la ville de Don Quichotte reste propre, et enivrante.

 

23 octobre

 

Le bus pour San Miguel de Allende part dans une demi-heure, nous venons de quitter Guanajuato pour la central de autobuses, après avoir dit Adieu à Don Quichotte de pierre, de chair, d’acrylique … Je garde de la matinée passée à manger des brioches (nous avons acheté toutes sortes de pâtisseries – mais c’est à croire qu’ils ne savent faire que la même brioche dans toutes les tailles et sous toutes les formes) et à dessiner sur le toit de l’hôtel de Cantarranas un coup de soleil léger sur la tête, et prononcé sur le bras gauche.

 

24 octobre

 

Nous arrivons sous la pluie à San Miguel. La ville paraît jolie, moins touristique que ce que nous avons entendu dire. La première porte franchie est la bonne: 350 pesos, une chambre donnant sur une cour intérieure orange, fleurie, une belle déco pour palier à la saleté. Les installations sont précaires, mais vraiment, le sommier du lit en bois sculpté et le tableau accroché au-dessus, une sorte de feuillage tissé puis verni, rendent la pièce agréable. Mais les lieux bon marché dans les villes où tous les hôtels sont à des prix exorbitants (en dollars évidemment) cachent toujours une surprise sonore. Ici, ce sera le cri d’un tuyau d’eau fugitif. Déchirement dans l’espace. Nous visitons la ville de nuit, marchant sur les pavés ronds et glissants. Les restaurants sont tellement chers que nous marchons des heures avant de tomber sur une table qui propose un plat à 45 pesos (du Pozzole, poulet cuisiné avec du maïs et baignant dans une sauce un peu fade). San Miguel est peuplé d’églises, toutes différentes, et toutes également très belles. Le côté touristique de la ville finit par nous paraître évident quand nous passons devant les panneaux de vente de “real estate”, quand nous voyons des colonies de peaux blanches riant aux éclats pailletés autour d’un verre de vin blanc dans un environnement de brasserie parisienne. Au petit matin, la ville s’éveille et nous mangeons des viennoiseries sur un banc. Les marchands de ballons, de journaux, de chapeaux, de boissons, s’affairent devant la cathédrale. Un peu plus excentrés, les saloons offrent des visions plus glauques. Les portes de bois battantes m’intriguent, et je me mets sur la pointe des pieds pour jeter un regard-espion : un vieil homme livide, fermement accroché à son verre comme au dernier fil le retenant à la vie, me regarde avec plus d’absence que les personnages modiglianiens. Mieux vaut garder en tête les images de Lucky Luque, et garder la curiosité pour la transformer en imagination.

 

25 octobre, Mexico city.

 

Arrivée à Mexico. Je me sens prise dans le tournage d’un film dont l’histoire se déroule au sixième étage d’un hôtel en ruine qui a eu son heure de gloire, et qui à présent, semble hanté. Il est treize heures. Il pleut sur Mexico. Nous entrons dans l’hôtel Virreyes, un grand bâtiment brun, de briques, on nous donne les clés de la chambre 611, le groom nous ouvre la grille de l’ascenseur, nous conduit à notre chambre. Nous nous installons dans ce lieu lugubre, gris. J’écris sur le bureau face à un grand miroir sans cadre, tacheté de noir. Je suis tachetée de noir. Les bruits des klaxons nous parviennent, un peu assourdis par les étages. La pluie tape aux fenêtres. Un chat vient nous rendre visite. Il est roux. Nous avons vu sur Mexico, ses toits, ses immeubles pris dans un nuage sombre ; c’est à la fois sordide et plaisant.

 

20 : 00. Je ne sais pas si nous sommes influencés par notre état de fatigue, mais la visite de Mexico (centre historique) nous laisse de marbre. Certes, il y a de superbes bâtiments, des architectures élaborées, mais le charme n’y est pas. La pluie, plus encore que la fatigue, nous influence sûrement. La ville est assez sale, manque de verdure. Nous plaisent les marchés colorés, les festivités dans la rue, l’énorme drapeau mexicain qui flotte sur la place centrale. Pour la quatrième fois à présent, deux étudiants nous repèrent devant la grande cathédrale, et nous adressent un questionnaire. Ils ont l’air un peu niais, tout comme leur questionnaire, mais je n’ai pas l’air plus fine, car j’ai de grandes difficultés à répondre en espagnol aux questions posées en anglais, et l’appareil rose qui me filme (un téléphone portable hybride) fige pour l’éternité un gros bout de feuille verte entre mes dents (reste des tacos au porc, à l’ananas et à la coriandre mangés quelques heures plus tôt). Les questions sont sur la ville de Mexico (ce que j’en pense, combien de temps je vais rester), sur mon pays, sur les pays que j’aime, et la raison de mon voyage. Je lui dis que nous voyageons autour du monde pour savoir, justement, ce qui nous plaît, que c’est trop tôt pour lui dire ce que je préfère, mais qu’évidemment, j’aime la France, et les États-Unis aussi. Je ne lui parle pas du Mexique, qui pour l’instant ne me conquiert qu’à moitié, éveille en moi des sentiments contradictoires. Elle me demande d’écrire ce que je pense de son travail. J’écris quelques mots très maladroits en espagnol, pour dire que ce travail est intéressant en ce qu’il la pousse à aller à la rencontre de personnes différentes. Nous reprenons notre marche vers Mexico, croisons l’œuvre « Exode » d’une artiste mexicaine, devant le bureau des relations internationales. Nous croisons surtout un nombre impressionnant de couples d’ados qui se lèchent le museau. Figés droit l’un en face de l’autre, sur les trottoirs, sur les bancs, on peut observer à Mexico autant de French Kiss que de bisous pudiques, ou secs. Plus étonnant encore (pour un pays qui nous paraît très pris par la religion), les couples homosexuels. Sur le chemin du retour, nous achetons des gorditas, avant de les manger devant un dessin animé par un ours et un cerf. Touchant. Il y a tellement de pubs que nous finissons par nous endormir. La chambre est très bruyante, nous dormons mal. Ce matin, Loïc vient m’apporter des beignets et un chat roux. Nous partons à la recherche d’un appareil photo.

 

21 : 00. Il continue de pleuvoir sur Mexico. La ville revêt son visage triste. Nous avons décidé de partir pour le site archéologique de Teotihuacan vers treize heures. À quinze heures, nous y sommes. Le site est très beau, très étendu. Le plus intéressant est le musée, qui donne à voir les pièces retrouvées sur le site, et donne à lire l’histoire de la cité. À son apogée, le site, de vingt kilomètres carrés, compte quatre-vingt-cinq mille habitants. Le point fort de Teotihuacan est l’agriculture (el riesgo). La cité a laissé derrière elle trois monuments principaux : la pyramide du soleil, de la lune, le temple de Quetzalcóatl ; jarres, pierres taillées, sculptées, masques, coquillages (objets symboliques durant les rituels), pierre noire somptueuse (ici-bas chu d’un désastre obscur ?) ; et des fresques, peintures murales dans des tons rouges représentant le plus souvent des félins, désignés comme des pumas. Difficile de lire toute l’histoire du site en un quart d’heure (le musée fermant à dix-sept heures), aisé néanmoins de sentir toute la puissance du lieu, fait de grandeur et de simplicité : de pierre. Parfois même, infantile : quand les petites pierres choisies sont minutieusement disposées autour de la plus grosse pierre, comme pour former un puzzle, un collier, quand les milliers de pierres sont rangées dans l’ordre, de la plus petite à la plus grosse, de la plus claire à la plus foncée. Les pyramides sont immenses, sans compter les escaliers qui semblent faits pour autre chose qu’un pied humain. Pour une patte, peut-être… ou un géant avec de petits pieds.

 

Je me souviendrai de ce site comme un regard échangé entre le soleil et la lune sous un ciel gris, sur la terre, au plus près de la terre, un lieu étendu où poussent quelques cactus et végétations mystérieuses, concentrées au même endroit. À se rappeler aussi, en dehors de la salle du petit musée où nous marchons au-dessus d’une maquette du site complet face à la véritable pyramide du soleil, en dehors des vendeurs de sifflets (« la muerte : ffffffffffffiii »), de bijoux, de masques et de tissus, qui nous harcèlent un peu, le fait que le site n’est pas encore totalement à découvert, qu’il y a encore, notamment, à creuser le tunnel qui entre à l’intérieur de la « pyramida del sol » qui ne serait finalement, selon les archéologues, que « la pyramida del agua ». Entre le soleil et l’eau, beaucoup de choses à mouvoir…

 

27 octobre, Mexico City.

 

De nouveau une journée à Mexico, alors que la ville ne nous tentait pas plus que cela. Sans regret, puisque le musée du Temple majeur et le musée d’art national de Mexico nous ont enchantés. El templo mayor, surtout, offre une perspective historique passionnante, et ouvre à des univers inconnus pour les Européens. Le musée est habilement conçu pour recevoir les objets aztèques, il est même une preuve, pour moi, que le lieu d’exposition demande autant d’attention que l’œuvre elle-même. Le musée d’art a, quant à lui, des airs plus connus, mais le lieu reste grandiose, et la collection saisissante, pour qui, comme nous, n’a pas baigné dans les cultures espagnoles et mexicaines, dans le conflit de la colonisation. Au second étage se trouvent les pièces religieuses — mis à part ces drôles d’anges sans corps dont la tête est directement reliée aux ailes, les représentations sont immuablement les mêmes. Au premier se trouvent les peintures qui relatent les traumatismes de la colonisation, les poids du prolétariat et du capitalisme, les peintures du fameux Diego Riviera, et en parallèle, le travail contemporain de Cortázar, à partir des œuvres de Orcozo. Il y a peu de tableaux, mais la plupart sont marquants. D’autres visages, d’autres peaux, d’autres paysages… Le Mexico dans lequel nous marchons nous semble bien moins différent, bien plus proche de ce que nous connaissons, avec un temps de retard et moins de cosmopolitisme. Nous avons fini, après trois jours acharnés de recherche, par tomber nez à nez avec un Lumix TZ5, que nous nous sommes empressés d’acheter. L’appareil est celui qui était en expo, la boîte a déjà été ouverte (et re-scotchée) trois mille fois et la batterie chargée six fois, mais peu importe, trois-mille-cinq-cents pesos en cash et nous repartons avec le jumeau noir de notre premier appareil. Nous sommes malades. J’espère que ce n’est qu’un rhume passager (et non pas la grippe H1N1). Il ne cesse de pleuvoir et la ville est toujours aussi assourdissante, le trafic incessant (notamment les taxis de Mexico, mignonnes coccinelles bordeaux). Ici, jamais rien ne cesse. Mexico est incessante. Nous espérons trouver plus de calma à Puebla, demain.

 

29 octobre, Puebla/Oaxaca.

 

Le rhume empirant, la journée d’hier n’a pas été des plus dynamiques. Arrivée à Puebla sous la pluie, arrêt dans le premier hôtel, visite de la ville qui est sans doute l’une de celles qui contiennent le plus d’églises au monde, retour à l’hôtel, et nuit d’horreur. Après avoir regardé « Deep impact » et « French kiss » sur la télé câblée, je m’aperçois que mon oreiller grouille de bestioles. Il est minuit, je réveille Loïc, nous sautons du lit et installons la tente. Nous passons la nuit dans la tente en équilibre sur le lit en espérant que les bébêtes ne fassent pas de trous.

 

Puebla est très belle, mais nous décidons de la quitter aujourd’hui pour Oaxaca. Le bus est à midi. Loïc va acheter des beignets et est dégoûté par l’attitude des Mexicains qui lui passent devant. Il faut dire que depuis que nous sommes au Mexique, les gens agréables et accueillants sont une exception.