Vue de notre chambre à Chihuahua

Le grand Brett et le Nord mexicain

14 octobre, Creel.

 

Je ne sais pas d’où viennent ces images, si c’est de films ou d’ailleurs, mais je les reconnais. Un papy appuyé sur sa canne, le menton haut et le chapeau éclatant ; une dame sur un petit chemin de terre avec une grande ombrelle noire, une femme sur le palier d’une petite maison, donnant les mains à ses deux enfants et leur en laissant une pour saluer le passage du train ; des hommes travaillant la terre, ou bien la tête enfouie dans un moteur, les mains noires, la peau cuivrée sous leur chapeau rigide et blanc ; des chevaux, des vaches, des dindons, des chèvres, des moutons, rêvassant en broutant librement dans des terrains illimités ; des chiens aboyant sur notre passage — celui du train.

 

Arrivés à Creel, le vieil homme de la maison, de La casa de los huespedes, nous fait visiter le coin. Les cascades sont belles, la nature préservée. Les missions sentent bon le bois entier, les rochers forment des réseaux d’images oniriques. Deux rochers sont connus ici : l’éléphant et la tortue. Mais l’écœurement domine l’émerveillement. Les lieux sont peuplés de Mexicains en habits traditionnels qui nous demandent de l’argent. Les enfants sont réellement pitoyables, abîmés, vieillis, la plupart ne savent pas parler, et articulent des sons. Ils font des gestes, courent après les 4×4, et montrent leurs visages perdus à tous ceux qui passent, leurs visages tâchés, raturés, presque ridés. Je ne pensais pas rencontrer si tôt dans notre voyage la pauvreté, et surtout, la simplicité pervertie, ces visages sauvages corrompus par l’intervention du tourisme dans leur vie, interrompus, même, dans leur vie. Ils font l’expérience d’un monde surnaturel, factice, un monde toujours dans l’attente d’un autre, misérablement dépendant. J’ai une vision d’horreur lorsque nous croisons sur notre chemin le même 4×4 rouge rempli de touristes tendant l’appareil photo à la fenêtre, levant à peine le petit doigt, une vision d’horreur quand je m’aperçois que c’est là un miroir de nous-mêmes, trimballés dans un 4×4 rouge. Je m’aperçois que c’est là que sont prises les photos que nous admirons en France, dont nous vantons les qualités, ces photos de gamines pleines de couleurs, travaillant le tissu, ou autre chose, et qui sont vidées de tout sens humain. Un portrait coûte toujours quelques pesos au photographe, et la vie d’une gamine qui utilisera son visage comme gagne-pain, sans regarder ailleurs si l’échange existe, entre un service et de l’argent. Ce que nous avons vu était très beau (pas de photos puisque l’appareil a rendu l’âme aujourd’hui), tous ces animaux qui vous coupent la route et vous reniflent, petits cochons gambadant, chèvres, moutons, chevaux et poulains, poules, toutes les femmes dont les couleurs se découpent dans un paysage minéral recouvert de forêts, tous ces enfants jouant avec leurs découvertes, sur des terrains de basket improvisés, mais aussi tellement exploités et figés… Tellement rentables. Ces femmes, par exemple, qui tissent vraiment des châles, qui taillent vraiment le bois, qui habitent vraiment les grottes, ne gardent leurs gestes que pour nous, ne retiennent leurs fils que pour le touriste susceptible d’être conduit par ici. Le temps est suspendu d’une tout autre façon. Malheureusement, suspendu.

 

La visite est finie, et nous sommes dans la chambre juste à côté de celle de notre nouvel ami : Brett. Il vient d’Australie, nous l’avons rencontré hier soir dans l’hôtel rouge de Chihuahua. Nous avons partagé notre repas avec lui. Il nous a raconté ses multiples voyages, et a dit détester la Suède, où les gens sont « tellement bizarres et antipathiques », où il fait « si froid ». Le Mexique l’effraie tout autant. Il s’est fait suivre par un taxi, qui lui proposait de l’emmener « pour rien », et a visiblement une dent contre Chihuahua où il n’y a « rien à faire » et « personne à rencontrer ». Ce qui l’intéresse, ce sont les « backpackers », c’est de rencontrer des gens comme lui. Nous ne voyageons pas du tout dans le même but, mais nous gardons en commun le goût de la découverte. Il est ouvert à la façon dont les Australiens sont ouverts : fermés. Je veux dire par là qu’un Français qui rencontre un Australien admire son ouverture d’esprit (il accepte tout, il parle très facilement, il partage), mais qu’un Français qui rencontre un Australien à l’étranger se rend compte que ce dernier attend des autres lieux la même ouverture d’esprit : il cherche le même dans l’autre. Et peut-être sommes-nous tous ainsi. Loïc rejoint Brett à la gare. Je reste sur mon petit lit à carreaux bleus, devant un canapé vert et une fenêtre sans rideau qui nous expose aux passants. Il y a de la musique mexicaine, dans la maison du patron (la pièce voisine). L’ambiance est agréable. De temps en temps, un enfant entre, et le chien ne tarde pas à venir fourrer sa truffe dans mes affaires.

 

21 heures : Loïc et Brett sont revenus avec de la bière, et très peu d’infos sur le trajet (des fois je me dis que les hommes sont vraiment inutiles).

 

Nous discutons religion, culture, racisme. Voyage, donc. Brett travaille dans les mines, comme réparateur de machines. À le regarder parler d’adaptation avec ses claquettes, son short hawaïen, son débardeur rouge qui laisse voir les tétons, sa boucle d’oreille, ses deux gros tatouages, sa casquette, et enfin, son allure de grand mec chauve baraqué mal rasé, je me dis qu’il y a, dans son discours, un aveuglement primordial : celui qui permet de parler. Brett est assez drôle, très sûr de lui, persuadé de la supériorité des « nouveaux » Australiens. Il dit tout le temps « shit » et « bullshit » et sa philosophie, la religion du rasta, comme il dit, est d’être avec les autres comme on voudrait que l’on se comporte avec soi. Je me souviens que déjà en CM1 mon professeur m’avait dit ça. C’est une phrase sur laquelle on peut compter.