Le tourisme du cirage, San Cristobal de las casas

Le cireur et le photographe

1er novembre, San Cristobal de las casas.

 

17 : 59. L’attente du bus est longue, depuis que nous avons quitté l’hôtel à midi, mais agrémentée par le spectacle, sur le zocalo, de deux frères (de deux hommes que je suppose être frères) en train de se faire cirer les chaussures en face à face. J’observe le cireur de gauche, qui est plus près de moi ; j’observe la façon dont il s’acharne à faire briller le cuir du blond aux yeux bleus plissés sur un journal. Il utilise une crème jaunâtre, qu’il passe avec ses doigts noircis. Il utilise différents types de tissus, qu’il passe sur la chaussure avec plus ou moins d’énergie. Il semble que chaque bout de torchon ait sa spécificité, son rôle. Le blond d’en face prend l’autre blond en photo, avec un appareil turgescent. Je le prends en train de prendre en photo son frère avec mon appareil de poche. Mais il est déjà trop tard : le blond de droite regarde la photo qu’il a prise du blond d’en face.

 

La place passe de l’éclairage naturel à celui des lampadaires. Face à nous, un couple âgé partage un plat à deux fourchettes. Les marchands continuent à tourner et à nous proposer des bijoux, tissus, babioles en bois. La dame aux fleurs, sorte de santon mexicain portant roses rouges et blanches sur la tête, tente de convaincre les amoureux… sans succès.

 

Le cireur de gauche demande quinze pesos au blond à lunettes. Il lui donne un peu plus, lui dit qu’il est content. Il y a du vent, le temps se rafraîchit. Une dame fait des bulles pour son enfant, et les bulles viennent exploser près de nous. La place est à la fois calme et animée, elle a quelque chose d’une vie discrète. L’ambiance est différente des autres jours. Ce matin nous avons fait les marchés d’Oaxaca, du plus touristique au plus populaire – ce que l’on aime appeler les “vraies” ventes de CD, DVD, fringues, fruits et légumes, épices, sucre, cacao, sauterelles, meubles, lits, tequila et mescal. Vente, aussi, de corps de femmes. Ce dont nous ne pouvons pas être sûrs tant que nous n’aurons pas demandé le prix. Ces marchés sont pleins de couleurs, d’enfants, de jeunes branchés, de pauvreté. Il y a de la musique, de la vie, et pourtant rares sont ceux qui sourient vraiment. Nous nous sommes arrêtés dans un marché couvert pour boire un chocolat chaud, dans la rue du fameux “mole”. Le cacao est légèrement  plus fort que celui que nous consommons en France; pas vraiment plus amer, mais avec un arrière-goût d’épice.

 

Nous sommes retournés au cimetière où quelques familles mangeaient sur la tombe de leurs défunts, afin de retrouver les images de nos livres d’histoire-géo (ces femmes avec balais et brosse sur les tombes pour la fête des Morts). Loin de l’image que je m’en faisais, ils sirotent des cocas en se goinfrant de tacos gras. Les tombes sont toutes très fleuries, généralement avec de grosses fleurs fuchsias et oranges. La parade vient de commencer (il est 18h21). Les tambours et trompettes se déchainent, les gens costumés dansent. La fête ne fait que commencer !

 

2 novembre

 

Les rues de San Cristobal de las casas sont bien moins animées et fleuries que celle d’Oaxaca. Comme à Oaxaca, les tombes reçoivent les familles qui viennent y pique-niquer et s’y recueillir, ainsi que les hommes à moustache qui viennent y accorder leurs guitares et leur voix. Mais pas de défilés ni de parades, pas de sons de cloches, pas de gamins déguisés. La ville est belle et tranquille, sans doute apaisée par la pluie qui ne cesse d’y tomber et le brouillard qui l’enveloppe. Après un trajet de 11 heures sur les routes tortueuses entre Oaxaca et le Chiapas durant lesquelles j’ai encore été atrocement malade, nous avons trouvé un hostel à l’ambiance sympathique et à la chambre un peu pourrie (toilettes et douches à l’extérieur – je rappelle qu’il pleut – avec visières dans chacune – que d’intimité – et pas de place pour mettre les affaires sèches ailleurs que… sous la pluie), avant de retrouver Guillaume au zocalo. Nous avons fait un marché très coloré où nous avons acheté tomates, oignons, citron vert, fromage, coriandre et riz pour 17 pesos. La visite de San Cristobal a été plutôt rapide, mais j’ai profité de la pluie pour lire un peu l’histoire du Mexique. Saviez-vous que les premiers habitants étaient des hommes venus du nord-ouest de la Chine ?

 

4 novembre, Palenque. 13h45.

 

Pour ne pas changer, la route pour Palenque a été éprouvante. Virages incessants, pluie battante, route à ralentisseurs : j’ai encore vomi. Nous sommes arrivés avec deux heures de retard. Plus de bus pour la « jungle ». Guillaume nous a payé le taxi. Nous montons dans notre hutte perchée dans un arbre. Je n’oublie pas de me cogner la tête en entrant et en sortant par une porte minuscule tout droit sortie d’Alice aux Pays des merveilles. À moins que nous soyons vraiment des géants — devenus des ours ? Il y a un escalier en tôle étroit à gauche, un toboggan à droite, et au milieu, cette porte d’un mètre vingt au pavillon glissant posé sur des branches molles. Au petit matin, les cris de la jungle nous invitent à sortir du lit pour visiter le site de Palenque. Nous visitons les ruines en trois heures, émerveillés par la flore, les escaliers mayas menant à des sommets spirituels de pierre. Les cascades sont merveilleuses, la brume tombe sur la jungle, les roches taillées et noircies commencent à perler. Il pleut, et le site n’en est que plus vert, plus prenant. Nous retournons au village de Palenque pour trouver un bus de nuit pour Tulum : la plage… et le soleil, peut-être, enfin ?

 

J’oublie de mentionner un couple d’allemand rencontré au Maya Bell, qui a quitté leur foyer il y a un an et demi, et qui a fait dans ce laps de temps le même parcours que nous : États-Unis, Canada, Mexique. Ils nous montrent une carte du Guatemala et du Belize (nous nous demandons où passer la frontière), nous expliquent comment fonctionne la caravane montée sur pick-up. Il sent la cigarette, elle a une frange très courte, jolie.

J’oublie encore de parler du trajet entre San Cristobal et Palenque qui, s’il est éprouvant, offre de superbes panoramas sur la jungle, et des images douces de collégiens taguant sur un poteau, riant à la sortie de l’école, enfourchant leurs vélos déglingués, tous portants le costume de l’institution, gilet bordeaux ou noir, col de chemise blanc, jupe plissée ou pantalon. On sent qu’ici existe encore une innocence non pervertie. La temporalité n’est certainement pas la même — cela se lit dans le regard des vaches, des moutons noirs, des cochons, des ânes et des chevaux. Les chiens, aussi, en disent beaucoup.

 

Nous rencontrons de plus en plus de voyageurs sur notre route, et je commence à me poser des questions. J’ai l’impression que je suis plus intolérante que je le pensais,  fermement attachée à la France et à la culture occidentale – au confort. Je me croyais rude et routarde, je me découvre molle et malade. Certainement que le voyage commence par révéler nos faiblesses. Et peut-être est-ce lui qui forge nos points forts. Dans le bus pour aller à Palenque (ville), j’ai discuté avec un couple qui est en Amérique latine pour 7 mois. C’est le genre de  gens que vous trouvez tout de suite sympathiques,  hyper dynamiques, hyper positifs, des HYPERS, quoi. J’ai l’impression que rien ne peut les décevoir et qu’ils voyagent moins égoïstement que moi. Cela fait trois semaines qu’ils errent en “touristes” au Mexique, et cela leur manque de travailler… Loïc m’écrit “Would you marry me” sur son carnet… Je lui réponds “a ring” et reprends ma réflexion. Je suis d’accord avec eux, et je me rends compte que le rythme “touristique” ne me convient pas tellement. Quand on est dans un pays pauvre, où l’on est l’Autre, le Différent, le Blanc, on ressent le besoin de s’intégrer. Et s’intégrer, je crois, cela veut dire y travailler. Passer du temps, donner de l’énergie ailleurs que dans la photographie, ailleurs que dans la banalité touristique … Je me dégoûte un peu… Ça doit être la pluie. On ne s’entend même pas parler. Elle m’éclabousse, me contamine, alors qu’elle tombe à 3 mètres de moi. J’ai déjà mal au cœur à l’idée de prendre le bus. Je me demande comment je serai dans quelques mois.