Oaxaca, sculpture éphémère

Guillaume chez les morts

30 octobre, Oaxaca.

 

00 h 33. La fête des Morts se prépare à Oaxaca, je viens d’apprendre que je suis blonde, l’arbre le plus grand du monde (dit-on) est à neuf kilomètres de là, les fruits et sauces pimentées me donnent mal au ventre, je suis dans le lit de la posada Don Matias, mon rhume s’atténue petit à petit, nous avons rendez-vous avec Guillaume demain, à treize heures, devant la rue de Flores. Guillaume pense que je suis blonde  : « désolé, dit-il, mais je préfère les brunes ». C’est vrai qu’à côté d’une Thaïlandaise, je suis blonde. Et voilà, moi qui me croyais brune, je suis traumatisée. Le voyage m’a-t-il tant changé que ça ? C’est vrai que mes cheveux absorbent le soleil — ça doit être à cause de mon prénom. Quoi qu’il en soit, Guillaume est cultivé, ouvert et agréable, au fond assez bavard : il est parisien. Nous avons parlé de Paris autour d’un verre sur le zocalo d’Oaxaca (saviez-vous que toutes les places principales des villes au Mexique s’appellent zocalo parce qu’un jour à Mexico on a mis un socle — un zocalo — pour installer une statue, et que la statue n’étant jamais venue, est resté le socle, nu, seul, comme le centre vide de quelque chose, un peu comme un mot : zocalo ?), parlé de la France en haut du mont Alban, de films, de littérature, d’art, d’architecture et d’immobilier, dans les rues d’Oaxaca, dans une « cantina » où nous avons goûté au « mole » (cacao travaillé, servi sur de la viande). Nous avons rencontré Guillaume, ce bonhomme de trente-huit ans avec un chapeau mexicain monté sur crâne, dans le « shuttle » pour le mont Alban. Il a trois semaines pour visiter le sud du Mexique. Il travaille dans le VIIe arrondissement de Paris. Il est syndicat d’immeuble. Il préfère travailler avec les riches, il est fier, surtout, d’un projet d’ascenseur à trois cent mille euros financé grâce à eux et qui a fait le motif de la carte de vœux d’Otis. Son « rêve immobilier » : habiter dans le cinquième, rue Mouffetard. C’est agréable d’aimer Paris ensemble à Oaxaca. Il a voyagé un peu partout dans le monde, n’aime pas lire, adore la Thaïlande, est très heureux que je connaisse Boltanski, ne sait pas quoi faire de ses bras quand on le prend en photo, pense que la bonne taille pour un appartement est deux cent cinquante mètres carrés (enlevez un zéro et vous obtenez tout ce à quoi je pourrai prétendre), nous paye deux bières, et à vrai dire nous paye beaucoup de choses le temps que nous passons avec lui. Nous parlons des stars rencontrées à Paris, il imite la voix d’Édouard Berre (qui un jour m’a indiqué ma route à vélo), nous nous quittons vers minuit.

 

Le Mexique continue de me surprendre et il me surprend surtout quand nous sommes sur la route, que les choses défilent rapidement : des chiots mis à la vente, tenus à bout de bras, par des Mexicains postés aux entrées des péages ; des hommes allongés dans des cagettes de fruits à l’arrière des camions, faisant la sieste à cent kilomètres-heure, des chargements débordants de fleurs jaunes et violettes, des femmes assises le long de la voie, alignées comme les petits camions rouge vif de différentes tailles qu’elles vendent, destinés aux enfants ; des bergers regardant les autos passer tandis que les moutons broutent derrière les lignes blanches (ah non, il n’y en a pas). Le Mexique est un étrange pays, où l’on ne sourit pas au vivant, mais à la mort. El dia de los muertos commence demain. À cette occasion, toute la ville est parée de fleurs, de sanctuaires éphémères, de bougies, de compositions à même le sol, faites de sable et de terre colorés, en relief, immenses, qui représentent des ossements, des squelettes à vélo, des mains, qui représentent le passage, pour certains, de la vie à la mort. En tout cas la mort sourit, elle montre même, et nous adresse, toutes ses dents. Ces œuvres gigantesques qui détournent nos pas donnent déjà à sentir quelque chose du frôlement d’un gel, de l’inévitable : il est possible que, sans le faire exprès, nous y mettions un pied…

 

31 octobre, Oaxaca.

 

J’aime cette posada dans laquelle je me sens chez moi. On y dort bien, longtemps, et au petit matin, ce sont des bruits de porte, de cuisine, de bavardage, de la musique, qui nous éveillent, sans nous réveiller totalement.

 

1er novembre, Oaxaca.

 

Nous retrouvons Guillaume devant le palais du gouverneur. Nous nous rendons à Tulle pour voir le plus gros arbre du monde, dégustons des petits plats authentiques, montons dans un bus bleu électrique dont le décor est digne de celui d’une boîte de nuit (et la musique aussi), assistons aux parades chrétienne et païenne, en ce premier jour des Morts : celui des enfants. Demain, le deux novembre, sera celui des adultes. Au cimetière d’Oaxaca, les tombes sont piétinées, non pas par irrespect, mais par indifférence — les tombes sont ce qu’elles sont : des pierres. On les escalade pour voir le concert qui s’annonce. Mozart. Nous sommes accolés à des anges, des croix, des vases. Les musiciens jouent sous les fenêtres murées où il est inscrit : « perpetualidad ». Il y a la pleine lune, et Loïc remarque un nuage en forme de tête de mort, qui se transforme très vite en dauphin, puis en aigle, avant de redevenir nuage.