Petite tempête sur les Caraïbes, Tulum

Don Caraïbes

6 novembre, Tulum.

 

6 h 48. Je me lève d’une nuit douloureuse, mais me trouve immédiatement soignée par ce qui m’entoure. Je dis bonjour à notre voisin, Don, de Vancouver, qui nous a donné de l’eau hier soir (et sans qui nous serions peut-être morts de soif). Deux chats, un blanc et noir et un tigré, viennent jouer dans notre tente. Je vais marcher au bord de la mer. Les Caraïbes offrent un spectacle merveilleux. Malgré le ciel noir, prometteur d’une autre pluie violente, l’eau reste miraculeusement turquoise. On distingue la barrière de corail, qui retient les premières vagues. La plage, immense, est déserte. Même les moustiques, à cette heure-ci, n’y sont plus. Les cocotiers se balancent au rythme du vent. Les barques, sur le dos ou prêtes à partir, exposent leurs noms : Lourdes, Pulpo, La Tintorera…

 

Il se met à pleuvoir… de nouveau. Les arbres nous protègent un peu. Je n’ai pas envie de retourner dans l’enfer de la tente. Vers dix heures, Don devrait nous conduire en ville. Il a un visage très fort, des yeux bleus et une barbiche blanche qui nous rappellent Jerry. Il adore cet endroit, c’est au moins la trente-cinquième fois qu’il y vient en vacances — et qu’il s’y installe un peu comme Robinson, échoué de son pick-up. Il a, pour son âge, un corps très athlétique.

 

Hier, dans la gare de Palenque où nous attendions le bus pour Tulum (quatre heures d’attente, les bus étant pleins, les routes étant bloquées par la pluie), nous avons rencontré quelques Mexicains. Souvent, ils en viennent à parler d’argent, ce qui me fait penser qu’il est difficile d’entretenir des rapports d’égalité avec eux. Le jeune homme de vingt-cinq ans qui m’a questionnée sur mes origines avait les yeux défoncés (je ne saurais dire par quoi). Il voulait savoir comment se disent les différentes couleurs en Français, me les demandant une à une. Il travaille « en una fabrica en Mexico », et vit avec sa famille à Puebla. Son frère vit à Palenque. Quand je lui demande si Palenque lui plaît, si Mexico lui plaît, si sa maison à Puebla lui plaît, il répond : « mas o menos ». Loïc, qui était en train de coudre le drapeau du Mexique, parlait avec deux Mexicains qui l’interrogeaient sur la France. Ils lui disaient adorer les films français. Nous croisons à nouveau Élodie et Mickaël qui partent pour le Guatemala, deux Françaises qui se rappellent m’avoir vu vomir dans le car, Guillaume, toujours sur notre chemin, qui part à présent avec une nouvelle recrue du voyage, française. Je sens les Mexicains alentour tendre l’oreille pour entendre mes baragouinages espagnols. La petite salle d’attente sous la pluie est très vivante. Nous arrivons, après 11 h 30 de trajet, à Tulum, et désespérons que le ciel soit toujours gris. Pensant que la plage est proche, consultant un plan qui n’indique pas (ou mal) l’échelle, nous marchons… marchons… et marchons environ 5 kilomètres avant de tomber sur un paysage qui nous fait presque oublier l’épuisement et l’évaporation de notre eau corporelle dans l’atmosphère chaude et humide des caraïbes. D’un côté, la jungle, la nature luxuriante ; de l’autre, le sable blanc, les rochers ronds et gris, les cocotiers, la mer turquoise… Un paysage vierge. Bien sûr, à quelques pas de là, on commence à rencontrer des habitations, puis de petits hôtels ; mais la première image est là, saisissante. L’image qui nous fait rêver. Les images qui nous font rêver. Et on a beau être là, en sueurs, les avoir en face, elles restent comme les neiges éternelles des vœux de bonheur à perpétuité pour les yeux.

 

Il faut avancer encore, trouver un endroit où dormir. Il y a des hébergements superbes comme des coins minables. Mais pas de surdosage. Nous finissons par planter notre tente à l’abri d’un arbre qui ressemble à l’excroissance gigantesque d’une plante grasse, aux feuilles riches et épaisses, aux troncs tordus, multiples, face à la mer, et dos aux cabanas un peu chères comparé à l’absence de confort (mise à part la présence d’un toit). Le temps n’a fait qu’empirer, et nous sommes repartis ce matin (Don nous a conduits à la gare), le sac chargé d’eau et de sable. Il est 19 h 44 (j’ai dû interrompre quelque part mon récit à cause de la pluie), nous sommes à Playa de Carmen, dans une chambre d’hôtel qui ressemble à présent plus à un étendage géant. C’est joli, c’est sympa, et la ville est atrocement touristique. Cela dit, il y a toujours la mer…

 

7 novembre, Playa de Carmen.

 

14 : 45.

Nous sommes sur la plage de Playa de Carmen, en train d’écrire assis sur un petit muret. En face, on peut distinguer les immeubles de l’île, au-dessus desquels un nuage de pluie se déplace de gauche à droite. Le temps, de notre côté, s’éclaircit petit à petit. J’ai envie de boire un cocktail — c’est l’effet sable blanc, vagues turquoises. D’ailleurs, mouillé, le sable blanc n’est pas si blanc que ça. Il est doré. Je réalise que je n’ai même pas parlé des ruines de Tulum. Certainement qu’elles m’ont fait moins d’impressions que le paysage, que c’est le paysage, prêt à accueillir les œufs des tortues dinausoresques, qui les rend incroyablement belles et uniques. Les murs noircis surplombent la mer, mais ils sont peuplés de petits êtres bruyants et multicolores, vêtus de ponchos de pluie. Le parcours à des airs de minigolf, et c’est à celui qui arrivera à prendre le plus de photos droites en marchant. La magie n’y est pas, mais ça vaut quand même le coup d’œil. Le flash de l’objectif. Notre arrêt dans un vrai hôtel m’a fait du bien, mais ma diarrhée empire de jour en jour. J’espère qu’elle touchera à sa fin avec notre départ du Mexique, mais j’en doute : ce soir nous regagnons Palenque, avant de chercher à nous rendre à la frontière guatémaltèque. Le Mexique nous aura montré des visages bien différents, du nord, assez pauvre et fier, au sud, riche et surchargé de touristes, en passant par le centre, modeste et variable, plus agité. Trois accueils différents, et jamais l’homogénéité, si ce n’est dans les faces indiennes moustachues. Le Mexique a quelque chose de laxiste et de sévère, un œil tendre, et un sourcil froncé. Il m’invite plus à la méditation qu’à la contemplation. Il me harcèle un peu de questions, comme tous ces vendeurs à la chaîne sur la rue principale de Playa de Carmen.

 

18 h 30. Gare de Playa de Carmen. Je me demande quelle est la meilleure façon de voyager. Je me réponds aussitôt qu’il est évident qu’il n’en existe pas, mais qu’il existe, si ce n’est autant de façons de voyager que de personnes, beaucoup de manières différentes de s’en aller, de prendre la route, ses jambes à son cou, de s’en aller de chez soi, pour chez l’autre. Je pense à cela parce que je suis dans une gare d’autobus, et que je réalise que cela fait trois mois que je flirte avec elles, sans plaisir ni déplaisir, avec l’indifférence qui est celle des gares d’autobus. Je me dis quand même qu’à force, cette fréquentation n’a rien d’enrichissant, qu’une station d’autobus, c’est assez lassant. Toujours les mêmes sièges, les mêmes gens, les mêmes boutiques, les mêmes carrelages, les mêmes publicités, où que vous soyez. Dans le désert ou dans les Caraïbes, les mêmes lieux vidés d’âmes, et pleins de gens. Des lieux où les gens viennent vides, comme moi, pour attendre. Bref, je me dis qu’un autre voyage pourrait être celui où je partirai avec mon propre véhicule, mes pieds, mon vélo, ma voiture (mon avion ?), et qui me fera éviter les gares dans lesquelles, au final, je perds pas mal de mon temps, de mon temps de voyage.