Avec Fethalah dans une barque au départ de Kuala Tembeling

K.L. avec Fethallah

22 mars, Kuala Lumpur.

 

L’arrivée à Kuala Lumpur est un choc, après la visite de Singapour. Le bus qui nous y conduit est confortable. Nous jouons avec les boutons électriques qui nous permettent de faire monter le dossier et les repose-pieds. Nous nous arrêtons à la frontière d’où nous repartons avec un tampon vert (au revoir Singapour) et un tampon violet (bonjour Malaisie). Une halte pour manger nous confirme que nous nous éloignons de Singapour. L’hygiène coupe un peu l’appétit. Il y a des bus touristiques un peu partout, remplis de musulmans, dont les femmes qui se rasent les sourcils pour se les redessiner façon Édith Piaf ou Louis de Funès. Elles ont toujours l’air étonnées ou furieuses. Tout dépend de la réussite du tracé. Absolument partout, en bord de route, des palmeraies. Nous quittons le bus climatisé pour l’ambiance moite et nauséabonde de la ville. La vue du monorail permet de nous faire une première idée de la ville. KL est ambitieuse, anarchique, sale, glauque. Au milieu de ce désordre, les tours Petronas sont un véritable bijou. De l’or blanc, ou de l’argent. Magiques et magnifiques, au milieu de cet univers décadent. Je me demande quel intérêt aurait encore la ville sans ces deux diamants cossus, sans ces deux ogresses jumelles, sans ce féminin futuriste. Je le découvrirai sans doute demain.

 

23 mars, Kuala Lumpur.

 

Il est environ vingt heures, je pèse soixante-quatre kilos. Pas un gramme de perdu depuis que nous voyageons. Nous avons voulu monter en haut des tours Petronas, mais il fallait venir à 7 heures du matin. Nous avons mangé des glaces au premier étage, par pure vengeance. Il a plu des trombes, nous sommes restés enfermés là quelques heures. Ce matin, nous avons gravi les escaliers géants menant aux « Buta Cave ». Grottes à l’intérieur desquelles se trouve un temple hindou. Et des déchets. Et des singes agressifs à l’affût de Coca-Cola. Et des boutiques. Sinon, les grottes sont larges et belles. Il faut plutôt regarder vers le haut. Loïc vient de finir son plat, moi ma soupe pimentée. Nous allons quitter le marché chinois pour regagner l’hostel éclairé au néon. Aucune idée de ce que nous allons faire demain.

 

25 mars, Jerantut/Kuala Tahan.

 

Bateau pour Taman Negara. Le conducteur porte une casquette à l’envers, son assistant, noir, un air bizarre de jeune vieillard, sourire édenté et gencives proéminentes, chante en écartant ses doigts de pied contre la barre de bois qui relie la barque au toit. Le moteur est bruyant, masque les bruits de la jungle. Le fleuve est large. On devine la présence de singes. Les buffles noirs, larges cornes, s’abreuvent. Nous croisons des barques avec des locaux, peut-être des pêcheurs. Ils portent tous des maillots de foot. Un homme qui porte un turban rose sur la tête passe en barque à moteur, en ramant. Fethallah, le Français que nous avons rencontré à Kuala Lumpur, nous dit que son grand-père appelait le turban un « trente-trois tours ». Il se souvient de lui enroulant autour de sa tête le long morceau de tissu… Fethallah est musulman. Il a trente ans, a choisi la Malaisie entre trois destinations : les États-Unis, la Syrie ou la Malaisie. Il s’émerveille de tout, est d’une fraîcheur agréable. Il a une cicatrice le long de la gorge, qui stimule ma curiosité. Il ressemble à Guillaume, le Corse de Los Angeles. Son père est Algérien, sa mère, Française. Il est responsable commercial à la BNP. Il travaille à Lille, a vécu jusqu’à vingt-cinq ans chez sa grand-mère à Malmaison. Il s’est rendu à la mosquée en fin d’après midi, pour prier. Le soir, il nous emmène la voir, veut visiter la ville de nuit. Mais plus rien n’est éclairé. Étrangement, c’est le Français arrivé en même temps que nous a Jerantut qui nous fait voir la ville autrement… Je commence à apprécier ce lieu un peu lugubre et sale où la seule rue avec un peu de charme est celle où se trouve notre hôtel. Nous mangeons à l’une des nombreuses tables rouges et jaunes disséminées sur une place. On nous sert de la cuisine d’influence thaïe. Plutôt bon. Nous cherchons un autre endroit pour boire un verre (mais ici, peut-être parce que le pays est musulman), on ne sert pas d’alcool. Nous rentrons bredouilles à l’hôtel, buvons un verre d’eau sur l’une de ses terrasses. En parlant de l’hospitalité malaisienne, de la tendance qu’ont les Malaisiens à vous aider, comme ça, par gentillesse, il nous dit que l’imam, voyant un touriste entrer dans la mosquée, est venu lui dire de garder ses affaires sur lui. Fethallah n’a pas remarqué de grande différence entre la cérémonie musulmane en France et celle de Malaisie. L’imam interprète le Coran, lit des textes. Le culte a lieu entre le coucher de soleil et l’arrivée de la nuit. Nous lui demandons d’où vient l’interdiction du porc. Trois personnes ayant blasphémé ont été transformées en porc, singe et serpent. À huit heures trente, le bus part pour le petit village de Kuala Tembeling, où nous prenons le bateau vers neuf heures. C’est une longue barque à ras de l’eau, équipée d’un toit. À Kuala Tehan, le bateau s’arrête contre un restaurant flottant. Un homme, une femme et son bébé se savonnent dans l’eau marron du fleuve. Dans le restaurant, une femme entame un discours sur les activités à faire dans le parc Teman Negara. Je suis frustrée. L’industrie touristique marche à pleins pots. Nous marchons sous une chaleur infernale jusqu’à un gîte. Nous sommes accueillis avec les bananes du jardin et un verre de quelque chose qui ressemble à du jus. La gérante cuisine pour nous un poulet au curry, lui nous parle de son travail, et nous montre un arbre à latex. Il pose pour ma photo, et raye un peu plus l’arbre tailladé sous lequel un petit seau récupère les coulées de blanc. Il nous dit qu’un litre de latex se vend cinq RM. Il a cinquante ans, mais paraît, malgré ses mains râpées qu’il nous montre en riant, beaucoup plus jeune. Elle a quarante-neuf ans. Ils ont deux filles et un fils. Le fils vit ici, ne veut pas étudier. Les deux filles ne rentrent chez leurs parents qu’une fois par mois. Elles étudient à Jerantut et Kuala Lumpur, lycée pour l’une, université pour l’autre. Ils prennent un moment pour parler malais ; je les vois utiliser leurs doigts : ils calculent l’âge de l’une de leurs filles. « Dix-huit ans, dit-il fièrement ».

 

Je commence à écrire des cartes postales, celles qui annoncent notre mariage, et la pluie, sans prévenir, tombe tout à coup violemment. Une demi-heure plus tard, ce sont les noix de coco de l’arbre juste derrière qui se libèrent dans un fracas surprenant. Loïc court en ramasser une — elles ne sont pas bonnes à manger, nous dit la gérante. Tant pis, nous continuerons donc à nous goinfrer de bananes.

 

Remarques sur la Malaisie  :

 

Il y a beau avoir des barques en bois, des bananiers et des rochers, ce que j’en retiens est l’image du béton, macadam.

Le rayon de serviettes hygiéniques ! Quel choix !

Les sourires !

La facilité à voyager.

Les édifices de toutes les religions dans une même ville.

 

28 mars, Georgetown.

 

20 : 40. Nous venons de rentrer, après une véritable douche dans Georgetown. La foudre toute proche nous ayant prévenus, nous avons pris un bus sur la fin du trajet. Les deux cents mètres restants ont suffi à nous tremper de la tête aux pieds. Je suis douchée, les affaires pendent, les billets sèchent sur le lit, et il semblerait bien que dehors, la pluie se calme… Nous sommes arrivés à Georgetown hier matin, après être finalement retournés à Kuala Lumpur avec Fethallah afin de trouver une connexion avec Penang. Nous avons dormi dans le même hostel que lors de notre arrivée à KL, dans un dortoir, cette fois-ci. Une chose avait changé. La chatte qui séjournait dans le couloir semble avoir été séparée de ses six chatons… C’est dans le dortoir avec couverture motif dauphin et serviette de bain tigresse que Fethallah, du haut de son lit superposé, nous a raconté, nous a raconté sa séparation avec Charlotte. Cinq ans de vie commune, cinq mois sans relations intimes… et la fin d’une histoire d’amour (contre une histoire d’amitié ? possible ?). Hier soir, dans le food court du quartier de notre guesthouse, il nous a parlé de sa mère, décédée il y a quatre ans d’une maladie ayant duré trois ans ; de son père, quittant sa pudeur religieuse, musulmane, pour lui demander de ne pas le quitter, de son père pleurant comme un enfant, pour la première fois de sa vie ; de leur mariage, trente-deux ans auparavant, peu après que lui ai été demandé à la fille son accord, que lui et elle, pour la première fois de sa vie, du mariage musulman traditionnel durant lequel hommes et femmes sont séparés, tandis que le marié doit prononcer trois fois sur différents tons l’acceptation du mariage, devant le père de la mariée. Le mariage dure quatre jours. Jeudi : la famille de la mariée et la mariée fêtent l’union. Vendredi : la famille de la mariée organise le repas, et, vers une heure du matin, le marié et sa famille les rejoignent. Samedi : l’union à la mairie (qui passe avant le mariage traditionnel musulman, car la loi française passe avant celle de la religion). Dimanche : fête organisée par le marié, où tout le monde se retrouve pour voir défiler la mariée en sept différentes tenues. Fethallah a beaucoup de choses à dire, et je suis d’autant plus intéressée par ses propos que j’ignore tout d’une culture éminemment présente dans mon pays (et à quatre-vingt-quinze pour cent dominante en Malaisie). Il nous parle aussi de la polygamie, qui est extrêmement rare, puisque la première femme doit donner son accord, que les différentes femmes doivent avoir exactement les mêmes attentions et privilèges, et que le mari doit être en mesure de prouver tout ça. Il pense que les musulmanes sont plus difficiles à vivre, jalouses et possessives, en tout cas par rapport aux Françaises laïques. Il pense aussi que les Libanaises et les Marocaines sont les plus belles Arabes. Quand nous lui demandons l’âge de son père, il nous répond : soixante-trois ou soixante-quatre ans. Il est né en 1949. Cette date est approximative, fictive, puisqu’à sa naissance, on ne faisait plus de registre en Algérie. Il parle des Algériens venus travailler pour les Français, à qui on demandait la date de naissance et le nom. Comme par hasard, ou miracle, ils étaient tous nés en janvier de la même année, et une famille entière est enregistrée sous le nom de « blache » (c’est ce que je comprends), ce qui signifie, en arabe, « je m’en fous ». Aujourd’hui, un mariage était célébré dans la mosquée de Georgetown. Nous avons dû garder nos distances et nous vêtir de vêtements amples. « Beautiful », m’a dit le garde, arrangeant ma toge, et satisfait de mon allure de campagnarde au châle noué sous le menton. Le couple chez qui nous logeons a ouvert la guesthouse il y a six mois. Elle est thaïlandaise, il est malaisien. Il a travaillé à New York dans un restaurant végétarien, première avenue, east village, dont il nous dit timidement, mais avec une grande fierté intérieure, qu’il y recevait des stars de cinéma, des gens du monde entier. Ses problèmes cardiaques, empirés par le surmenage et le stress, l’ont forcé à changer de travail. Fethallah demande si le tsunami de 2004 est passé ici. Il répond qu’il n’a touché que les alentours, et épargné ce côté de Penang. Il raconte qu’il y a quelque temps, un bébé a été emporté par un mini-tsunami sur la plage qui est à dix minutes d’ici, et qu’il a été ramené par la vague sain et sauf.

 

Il est minuit. Loïc et Fethalah continuent de parler avec Nicolas, je suis revenue à la chambre pour aller aux toilettes, je prends deux minutes pour écrire que le repas de ce soir était excellent. Nous avons été un peu plus loin qu’hier, et de traverser une rue nous a fait tomber dans un lieu plus « authentique ». Là, pas de menus en anglais. Nous avons mangé ce qu’ils nous ont conseillé, nous avons communiqué avec les gestes, et les aliments frais sous nos yeux. 1,70 RM le jus de carotte, 3,5 RM le plat de nouille aux crevettes, « batala », 4 RM. Ces gens ont un sourire perçant. On a la sensation d’être invité et reçu — alors qu’on ne fait que consommer dans un food court.