Sur le Mékong

Le fil du Mékong

12 avril, Chiang Rai/Chiang König/Huey Xai/Pakbeng.

 

Enfin, nous sommes dans le slow boat pour Luan Prabang. Il est dix heures trente, nous avons pris le bus à six heures à Chiang Rai — et bien failli le louper (ce que nous ne pouvions pas nous permettre, nos visas expirant). Le bus, plein à craquer, était sur le point de partir. Loïc s’est faufilé à l’arrière, je suis restée à l’avant, accueilli par le visage souriant des Thaïlandaises. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas pris un vieux bus scolaire, aménagé avec plein de babioles et de photos, coupures de journal, images du roi et de Bouddha. À huit heures trente, nous sommes à Chiang Kong, et avons un bon kilomètre à marcher jusqu’à l’immigration laotienne. Je regarde le prix des bateaux pour le Laos, quelques mètres en face : « vingt bath ». Je descends au port, on m’en demande quarante. Je dis que j’ai vu vingt, je remonte à l’affichage, la feuille a été remplacée : quarante bahts. Un vieil homme nous conduit de l’autre côté du fleuve. Le passage par l’immigration est le plus chaotique jamais expérimenté. On sue, on s’entasse, on ne comprend pas ce qu’ils veulent, on attend, on nous fait remplir des papiers. Une fois le visa obtenu, on fait un pas et on nous arrête : vos papiers s’il vous plaît. Les policiers font du zèle, ils font mine de ne pas retrouver mon visa, feuillettent à droite, feuillettent à gauche, tordent un peu la couverture… Et pendant ce temps-là, les rabatteurs s’approchent… L’un d’entre eux nous propose la traversée à neuf cent cinquante baths. Je refuse. Loïc veut le suivre. Je veux d’abord me renseigner, ne pas me laisser parasiter par leur bla-bla. Nous nous demandons où est le second port, ne le voyons pas. On nous fait croire qu’il est loin, qu’il faut y aller en tuk-tuk. Et pour une fois, nous ne faisons pas jouer notre sens de l’orientation, nous nous laissons faire, car nous savons que si nous arrivons en retard… il n’y aura plus de bateau pour nous. Le tuk-tuk fait le tour du village — il suffisait de tourner une fois à gauche et le port était à quelques mètres. Au port, pas le choix, huit cents bahts par personne. Le bateau est beau, bois acajou, fenêtres sculptées, bancs clairs. La famille vit à l’arrière, dans une pièce pleine de tapis.

 

La lumière qui rentre est dorée, superbe. Le Mékong est marron gris, l’aspect brumeux du paysage parle de quelque chose de légendaire — les sacs plastiques qui flottent, moins. Il y a peut-être plus de choses à observer dans le bateau qu’à l’extérieur. Un Irlandais mange un paquet de Pringles à une vitesse incroyable, quatre par quatre, sans mâcher ; une blonde et un blond mâchent la bouche grande ouverte le riz collant que leur a offert une famille de Thaï ; des Français lisent leur Lonely Planet ; la famille thaïe mange par terre un festin tandis que de l’autre côté le groupe d’Irlandais sirote du rhum, des bières, grignote des chips ; un Irlandais lire La Nausée, son amie, Dickens ; un autre, Dan Brown ; deux tatoueurs espagnols, dessiner des motifs. Dehors, ce n’est finalement que des arbres, de la brume, de l’eau terne, quelques rochers, des pêcheurs, des gamins, parfois des villages qui se confondent parfaitement avec la couleur au lavis, brou de noix, des lieux.

 

Nous avons été accueillis par une ribambelle de jeunes nous appelant à venir dormir dans leur hôtel/hostel/guesthouse. Nous avons pris un petit chemin sur la gauche pour les éviter, et sommes tombés sur deux « hôteliers » ayant pris parti d’attendre les voyageurs… qui désireraient se perdre. Nous avons choisi de dormir chez la dame, qui nous a cuisiné les meilleurs rouleaux de printemps au monde. Lit spacieux sous moustiquaire au premier étage d’une cabane en bois, vue imprenable sur le Mékong, qu’il ne faut pas aimer pour son physique, mais pour la lumière qui vient glisser sur ses courants chaque soir. Il y a, avec cette dame, deux enfants et un homme qui ne parle pas, jamais. Il y a deux chats noirs, dont l’un fait des caresses pendant que l’autre joue à rayer le corps des salamandres. Le moustique est gobé par la salamandre, la salamandre est griffée et grignotée par le chat, le chat est caressé par l’homme…

 

13 avril, Luang Prabang.

 

Il est midi, nous venons de manger nos six bananes chacun, les Irlandais qui se sont (et nous ont) saoulés toute l’après-midi d’hier dorment étalés derrière nous. Une femme vient de passer avec deux animaux morts tenus par la queue. Le Mékong est bordé de villages, construits en haut des dunes, où il n’y a plus de végétation. Des enfants se précipitent au passage du bateau pour vendre des écharpes. Il y a beaucoup de vie (de travail) au bord du fleuve. Nous avons le temps de l’observer, et je me dis que le temps passe plus lentement ici qu’en France, en voyage que là où il faut travailler et vivre « autrement ». Je me dis que la vie a plus de sens ici, où je n’ai ma place qu’en tant qu’observatrice, ou je laisse le temps de couler le long du Mékong, que dans ma société. Que le fait de ne rien faire, ou de faire chaque jour et peut-être même chaque minute quelque chose de différent, étire le temps tout en le préservant de l’Ennui.

 

14 avril, Luang Prabang.

 

Sous un cocotier et au-dessus du Mékong, nous venons tenter de nous rafraîchir avec un « coconut shake ». Il fait une chaleur torride, le vent est brûlant. Il y a partout de la musique, une foule énorme, des bandes de jeunes et d’enfants, de touristes, aussi, qui nous attendent avec un seau d’eau, des pistolets, de la poudre blanche et du cambouis. Luang Prabang déborde de vie à cette période de l’année. La ville est jolie et agréable à parcourir. Son côté touristique la rend un peu déprimante, à moins que ce ne soit ses airs absents de capitales coloniales. Nous avons passé la journée à chercher un logement, tous les hôtels étant complets devant l’affluence de touristes venus fêter le (s) jour (s) de l’an ici. La fête de l’eau se déroule du treize au seize avril. Nous avons fini par nous replier sur une chambre à 30 dollars, jolie, mais dont la douche ne fonctionnait pas — j’ai dû me doucher dans celle du gardien tout émoustillé de voir passer la blanche en serviette de bain. Ce soir nous dormons dans la maison d’une famille où faire le ménage est exclu du règlement.

 

16 avril, Luang Prabang.

 

Nous avons fait du dos d’éléphant, assisté à la parade des miss, petites et grandes, aux joues roses, cheveux tirés, vêtements longs brillants, petit temple de feuilles vertes et fleurs orange dans une main, ombrelle colorée dans l’autre, des moines, toge orange et parapluie noir, se faisant délicatement arroser par des femmes, par de l’eau pleine de pétales, les hommes déguisés en femmes, les hommes déguisés en singes, les musiciens, les jeunes enfarinés pleins de cambouis… Un long défilé anarchique, plein de vie, auquel ont assisté aussi les huiles, saluant du haut de leur balcon avant de regagner leur convoi exceptionnel de berlines noires. Nous avons été nous baigner aux chutes, superbes, mais massacrées : une fois les pique-niqueurs partis, les déchets restent sur place.

 

16 heures Coupure d’électricité. Il pleut des trombes, soudainement, et on dirait bien que les grêlons s’y mettent aussi. Éclairs et orages finissent de donner une ambiance apocalyptique. Il fait déjà presque nuit. Ainsi sont les pluies tropicales. J’avoue que j’ai du mal à m’y habituer. Comment l’eau peut-elle être si violente ? Les égouts refoulent.

 

17 avril, Luang Prabang.

 

Douleurs de ventre incessantes. Vomissements. Diarrhée. Nous allons essayer de prendre un bus pour Ventiane ce soir.

 

18 avril, Vientiane.

 

Hall de l’hôtel, Vientiane. 8 : 05. En attente d’une chambre.

 

Au bout de huit mois de voyage, on n’arrête pas, quand on a le temps — et plutôt que de s’émerveiller encore des choses dont on a pris l’habitude —, de penser à ce que signifie le voyage, à la façon dont il pourrait se faire, autrement, à ce qu’il deviendra, dans le futur — de la mélancolie, me dit Loïc. Je pense effectivement, dans le bus entre Luang Prabang et Vientiane, que ce voyage restera pour nous quelque chose de comparable à ce qu’est la jeunesse pour un vieillard.

Le bus qui nous mène à Vientiane est des plus précaires. Son chauffeur paraît avoir seize ans. Le jeune homme assis à sa droite nous demande d’où nous venons, se présente, parle dans un anglais accentué, de son travail à la frontière entre le Laos et la Chine, qui consiste à faire exploser les bombes qu’il reste de la Seconde Guerre mondiale… après les avoir trouvées. Il est sympathique et étrange. Nous sortons du bus, femmes et hommes font pipi, femmes gloussent discrètement sans s’éloigner trop des phares, hommes forment des lignes impudiques, l’homme décidément étrange me repose les mêmes questions, comme s’il ne m’avait pas encore, pas déjà parlé… Il porte un chapeau de cow-boy, une chaînette en argent, est venu visiter de la famille à Luang Prabang pour Nouvel An, s’est fait raser la tête après la mort récente de son père, doit descendre à Vientiane… et s’arrête à Veng Viang.

 

Nous traversons des villages construits sur le bord de la route très étroite et sinueuse, pleine de crevasses, d’éboulis, la route où des arbres sont tombés, en raison des fortes pluies de la nuit dernière. Les maisons sont faites de palmes, en bambou, semblent tissées et, de nuit, filtrent la lumière. On devine que chacun, à vingt heures, est devant la télé… Les bords de route sont très vivants, à toute heure, ils sont peuplés d’enfants à bicyclette, de jeunes à mobylettes. Je suis étonnée de voir sortir de ces maisons de paille des jeunes vêtus comme des citadins, qui plus est occidentaux, gel dans les cheveux, veste ajustée, jean slim, bracelets clinquants, et tee-shirt de groupes de rock. Les Laotiennes sont belles, coquettes, je trouve amusant de les voir assises ainsi, bien peignées, sur un tabouret coincé entre les deux sièges d’un vieux bus embué. Le chauffeur met la musique assez forte, je pense au plaisir de voyager au contact d’un autre monde qui est loin d’être si différent… Je pense au paradoxe de ces pays asiatiques où les pieds sont considérés comme la partie du corps la plus sale, où il faut enlever ses chaussures avant d’entrer, tandis que les gens jettent leurs ordures par la fenêtre, crachent, ne nettoient pas forcément le sol de leurs maisons, encore moins de leurs trottoirs débordant de déchets.

 

Je note toutes les différences entre l’Amérique latine et l’Asie, qui sont peut-être celles entre moi il y a huit mois et moi maintenant. Asie plus tranquille. Amérique latine plus agressive. Asie plus négligée. Amérique latine plus respectueuse. Et des rapports au touriste différent. Moins d’écart, me semble-t-il, entre les Asiatiques et nous. Un rapport à l’image (la photographie), plus complexe en Amérique latine. J’ai mal au ventre et à la tête. J’espère que ma maladie va reculer un peu, pour que je puisse écrire encore — c’est ce que m’a souhaité Dwight, l’homme aux cheveux blancs de ce matin, « life coach » qui nous a parlé dans le hall de l’hôtel ou nous attendons toujours.