Pushkar

One pen. Fifteen roupies

1er juin, Pushkar.

 

Assise sur mon matelas en bois recouvert d’un drap blanc, je repense à la journée d’aujourd’hui, belle, pleine, passée entre Jaipur, Ajmer et Pushkar, où nous dormons ce soir. La petite ville de Pushkar est la plus tranquille que nous ayons visitée, elle est belle, et sa population calme. Moins de harcèlement, et quelques déceptions néanmoins, quand des ados volent mon image alors que je tente de la dissimuler sous mes vêtements larges, mes grosses lunettes, ma casquette, lorsqu’un groupe de gamins, qui nous supplient de jouer avec eux au base-ball, demande une photo d’eux, vous accrochent avec leurs sourires et leur vitalité, avant de se transformer soudain en petits quémandeurs, alors que vous étiez en train de mettre tant d’espoir en eux : « 15 roupies », dit le petit chef, « one pen », dit la demoiselle qui essaye de m’arracher mon stylo de la main. Nous repartons un peu défaits par ce jeu. Ils paraissaient pourtant ne manquer de rien, maman surveillant du balcon de la maison rose et bleue, juste en haut. Pour le reste, les marchands restent cachés derrière leurs tentures, pour beaucoup, endormis. Quelques hommes « religieux » tentent de vous mettre des fleurs dans les mains, afin de recevoir de l’argent en échange de cet acte… De prière, je crois. Beaucoup de temples, de recoins, et ce temple hindou où la pancarte indique « interdit aux étrangers ». Les gardiens n’en sont pas moins sympathiques. Bizarrement c’est le premier grand temple hindou que nous croisons depuis que nous sommes en Inde ! L’Inde me semble majoritairement musulmane, c’est bien l’appel à la prière du muezzin qui nous réveille à quatre heures trente du matin, et nous endort à six heures du soir… Il semble qu’autant de vaches habitent à Pushkar que d’hommes. On en voit dans les maisons, les ruelles, le lac asséché. Les bains sont remplis, et hommes et femmes viennent s’y baigner, les uns pour s’amuser, les autres en guise d’actes religieux. Au douzième jour de notre présence en Inde, je note : que les gens ne vous parlent jamais que par intérêt (une exception aujourd’hui tout de même : un homme demande à Loïc où il va, Loïc lui retourne la question, il semble pressé et dit aller à la station de bus, la conversation se poursuit un peu, et on le voit filer, disparaître avec sa chemise en cuir, comme il était apparu — il nous quitte avec un sourire, simplement), que l’odeur de la pisse abondante de vache n’est pas pire que celle des hommes, le Rajasthan et désertique, que le tiers-monde est bête, étonnant, séduisant. Que je suis une étrangère.

 

2 juin, Jodhpur.

 

Dans 10 jours, mon anniversaire ! À mon âge, je compte encore les jours. Je sais que ma mère, à l’autre bout du monde, les compte aussi. On n’oublie pas beaucoup de ce qui nous a formés, en voyageant. Je reste la même, je suis juste plus heureuse d’avoir éparpillé mes yeux un peu partout, d’avoir fouiné, d’avoir trouvé toute autre chose que ce que je cherchais. Et quoiqu’enfin, en Inde, ce que je rencontre soit « le différend ». J’ai du mal à supporter le regard vraiment lourd que portent les Indiens sur moi. Aujourd’hui ce désert que nous avons traversé, celui que je me serais attendue à rencontrer en Afrique, au Moyen-Orient, celui qui indique que l’on n’est pas très loin du Pakistan. Les chameaux se donnent des airs de girafe, grignotent le cou tendu les feuilles grillées des arbres. Les femmes avancent, légères, leurs tissus colorés au vent, une potiche sur la tête, s’éloignent sur des chemins non tracés. Les rochers immenses, comme de gigantesques galets, ronds, brillants, surgissent du sable. Des gens habitent là, dans des maisons de terre peintes en bleu, recouvertes de chaux. Ces images sont superbes, ces modes de vie uniques. Encore un conte de fées. Le bus montre une réalité plus dure, les Indiens qui ne peuvent pas s’empêcher de nous parler, les coups de frein, les risques d’accident permanent, la banquette dure, les sursauts et les bonds dus aux bosses… on croirait rouler sur un dos de dromadaire… Les têtes se mettent à pendre, les hommes s’endorment et les quelques femmes font la grimace, ne tenant pas à prêter leurs épaules. Nous arrivons à Jodhpur, marchons jusqu’au centre où nous trouvons un joli hôtel, ancien havani. Nous sortons visiter la ville, qui ne pourrait pas plus me séduire : petites ruelles, maisons bleues, architectures minutieuses, vaches tranquilles, arbres tortueux, marché coloré, et deux omelettes savoureuses chez le désormais célèbre « omelette man » (dont je ne sais même pas le nom). Lonely Planet a changé sa vie. Il est devenu la star de l’omelette, il est très fier et nous fait tout lire à son sujet : livre d’or, journaux, lettres… Il a l’air heureux… et un peu fou, avec ses cheveux orange. Son fils prendra la relève, ils appartiennent pour toujours au monde de l’œuf. Son stand, d’ailleurs, se cache derrière le mur de petits ovales blancs. Après dégustation, nous entrons et découvrons la vie sereine des ruelles bleues. Des femmes discutent, penchées aux fenêtres, assises dans l’encadrement de la porte. Des hommes écoutent de la musique. Sur les toits, les singes paradent. Le soleil se couche derrière le fort, les nuages arrivent, les lumières s’éclairent, et de plus en plus de gens apparaissent sur les toits. J’aime cette Inde-là.