Vue depuis le fort de Mehrangarh sur la ville de Jodpur

Non à l’Inde

3 juin, Jodhpur.

 

Dire non à l’Inde. Je repense au film de Jim Carey « YES MAN », je me demande où je serais en ce moment si je disais oui à tout. Je suis au contraire une « no lady » qui erre avec celui qu’elle ne peut tenir par la main, ni toucher, ni embrasser dans les rues encombrées et terriblement stressantes de Jodhpur. La ville ne manque pas de cachet, mais je n’attends jamais que le moment où je vais rentrer à l’hôtel, cesser de voir les pneus de mobylettes à 5 cm de mes doigts de pied, les carrosseries de tuk-tuk frôler mon corps, les klaxons percer mes tympans, les hommes me regarder avec insistance ou me toucher pour me demander une photo, les femmes parler de moi en me fixant comme des bandes de gamines de 12 ans, les enfants me demander de l’argent, des stylos, courir derrière nous alors qu’ils viennent de nous insulter en hindi… pour échapper à quoi ? Nous n’irons pas les frapper, mais une chose est sûre : l’Inde n’est pas le lieu idéal pour se reposer. Quoique… les hôtels sont confortables, il y a des oasis — dans lesquelles je voudrais m’enfermer. Aujourd’hui un gamin a frappé Loïc avec sa batte de base-ball, un autre lui a jeté des cailloux. Ici, les enfants n’ont rien d’angélique. Au contraire, ils sont démoniaques. Je crois que c’est cela qui nous affecte le plus. On nous salue d’un « hello », nous répondons, on nous insulte. La prochaine fois je dirai non. Plus de hello. Tout cela me dépasse et je le répète pour la millième fois depuis que j’écris sur l’Inde : je ne me suis jamais sentie aussi différente que dans cette civilisation. Les jeunes filles, par exemple, que je vois face à moi, ne renvoient rien de mon image. Je ne m’y retrouve pas ; je ne suis pas en Inde. Cela n’enlève pas le plaisir de découvrir une ville bleue magnifiquement dédalique, et un fort rouge réellement impressionnant. Le guichetier a consenti à nous faire un tarif étudiant et l’audio guide nous a plongés dans une visite hors du temps, pleine d’histoire de bataille, de règnes de maharadjahs, de princesses, d’échec et de réussite. À l’entrée de la première porte, des empreintes des mains des femmes du maharadjah rappellent qu’à sa mort, elles se sont immolées. Les marques de boulets de canon révèlent la supériorité du fort : des coups de griffes dans le dos d’un géant. Les armes conservées dans l’une des salles du palais sont magnifiques. La vue sur Jodhpur et ses remparts qui m’évoquent une muraille de Chine réduite, incroyablement belle. Il y a vraiment une relation puissante entre le fort et la vieille ville. Entre ce qui est fait d’un puissant mur unique, et ce qui apparaît comme un patchwork labyrinthique, unifié par le bleu — pour repousser les insectes, paraît-il. Cette ville devrait plaire à Klein. Selon les heures de la journée, son bleu vif ou ciel prend des aspects lavande. La cour principale du palais est celle où avaient lieu les sacrements. Une cérémonie simple et émouvante, selon le Monsieur Français qui parle dans mes oreilles. Une incision sur le pouce, la marque du sang sur le futur maharadjah, assis sur son fauteuil de marbre. L’intérieur du palais comporte des salles sobres, agrémentées d’alcôves, finement sculptées, et d’autres, toujours semblables, d’ornement, au plafond, sur les murs, au sol, la moindre partie de la pièce est peinte, sculptée, comme les fenêtres de marbre qui permettent de voir à l’extérieur sans être vu. Par terre il y a toujours des coussins, et aux murs, des vitraux, des carreaux couleur très vive. La cour des femmes est pour moi la plus belle. Elle n’est pas vraiment blanche, entre le beige et le marron, et pourtant, il en émane quelque chose vierge, de serein, de lumineux. Je n’ai pas retenu grand-chose de ce qui m’a été glissé dans l’oreille, mais ce fort m’a plongée dans un rêve de petite fille. Si l’on excepte les Indiens qui vous bousculent, vous écrasent les pieds, vous harcèlent (« Country ? Country ?). Il n’y a décidément pas de classe sociale où les Indiens sont mieux éduqués. L’Inde est belle tant qu’on vous la raconte avant de dormir. Belle tant qu’elle est racontée.

 

4 juin, Udaipur.

 

Je suis heureuse ! Enfin trouvé un havre de paix au centre d’Udaipur. Les huit heures de trajet en bus qui ont déchiqueté mon corps et les kilomètres parcourus sac à dos et au ventre pour trouver un hôtel introuvable puis ne pas le choisir, et utiliser nos dernières forces à visiter tous les autres, ont finalement débouché sur une petite trouvaille : la chambre est spacieuse, la douche séparée des toilettes, le jet d’eau puissant, le sol, de marbre, le lit, confortable, la terrasse, parfaite pour observer les toits de la ville, le tout, après dépoussiérage (le sable ayant envahi chaque meuble et aussi incrusté des draps), un lieu calme, frais, plaisant et très bon marché. Reste le personnel étrange, si bizarrement accueillant. Manque une lampe de chevet, mais il y a la télé, et des chaînes américaines. Ce que je cherchais, un endroit pour passer quelques jours. La journée a été épuisante. J’ai vraiment peur de mourir à bord de l’un de ses bus déglingués conduit par des chauffeurs fous. Mais je suis récompensée par des images qui me disent pourquoi je voyage, qui sont l’essence même, éphémères, du voyage. Aujourd’hui, l’image superbe de ces femmes se croisant, pots en cuivre et en fer sur la tête, l’un vide et l’autre plein, corps sveltes et tissus colorés flottant autour de leur peau cuivrée, se croisant le long d’un chemin comme un fil beige au milieu des basses broussailles, conduisant du puits à l’entrée de la route, chemin pâle comme les montagnes de pierre et de sable, fin comme les troncs étirés des palmiers pleins de dates… Et cette lumière de fin d’après-midi… Le semi-désert qui se trouve entre Jodhpur et Udaipur est surprenant (pour moi qui n’ai jamais vu de tels paysages, des zones hostiles, habitées, mais aussi pour moi qui retrouve des « sensations provençales » : murets de pierre, collines sèches, brûlées, quelques arbres verts, dont le revers des feuilles me rappelle les oliviers d’un Jean de Florette). Il y a de plus en plus d’hommes portant des fichus colorés noués comme des chapeaux, de couleur rouge. Vêtus de blanc et de beige, cols remontés, ils portent colliers en argent et boucles d’oreilles dorées. Les femmes sont recouvertes de bracelets (dont les blancs forment de véritables gants, du poignet à l’épaule), et ont un anneau dans le nez qui se transforme en boucles d’oreilles. La première vision d’Udaipur est celle d’une ville partagée entre la fureur du côté moderne et la tranquillité de la vieille ville, où les rabatteurs sont malheureusement trop nombreux. Le lac est à sec, mais les lieux restent sereins et harmonieux… Si seulement il n’y avait pas ces gamins qui s’approchent de nous cet homme, là, qui nous a repérés…

 

6 juin, Udaipur.

 

Une journée à ne rien faire. Sur le balcon.

Toujours la même vue sur les toits de temples et les alcôves travaillées, mais un son différent : de la techno. Le contraste entre la tranquillité du point de vue sur la montagne en fond, où les femmes transportent des pierres sur leur tête tandis que les moutons broutent, et le caprice musical de la jeunesse. L’énergie n’est pas la même. Le vol des oiseaux subjugue toujours autant. Nous avons été voir les oiseaux et les moutons de plus près. Bien sûr, le berger n’a pas manqué de s’approcher de Loïc pour la photo payante. Bien sûr, j’ai gentiment décliné cette aimable offre. Les moutons ne nous ont pas importunés. Les femmes nous ont salués. Le climat était déjà plus agréable qu’hier. En s’enfonçant dans de petites ruelles non fréquentées, des gamins nous ont de nouveau caillassés, mettant Loïc dans une rage… sans compter les vendeurs de drogue. Pas sûr que nous ayons notre place ici. Je me suis rendu compte qu’il y a des touristes pires que nous, c’est peut-être la seule chose qui me rassure. Nous sommes entre ceux que l’Inde insupporte, qui gueulent sur les serveurs et s’indignent constamment, et ceux qui, « peace and love », endurent tout avec un naturel fascinant. J’ai aussi réalisé, marchand dans la boue sèche du lac disparu, que le voyage avait donné une réponse à cette question, que je me suis donc posée : « peut-on écrire quand on est heureux ? ». Oui. J’écris presque tous les jours et je n’ai plus besoin ni de mélancolie ni de tristesse : l’écriture vient de la joie de voyager, même si c’est souvent la rage qui bave de ma plume. La rage n’est pas le contraire du bonheur, j’écris parce que je suis heureuse de parler du monde, et parce que j’ai l’impression d’enfin ne plus parler que de moi. Ce qui est faux, évidemment.

 

7 juin, Udaipur.

 

Première journée entière d’attente en Inde. Le bus pour Rajkot part ce soir à vingt-deux heures. La mousson se prépare, première pluie dans la nuit et au petit matin, aujourd’hui l’air est frais, les nuages sombres, le vent fort. À neuf heures, j’ai ouvert la fenêtre de la chambre : comme chaque matin, l’homme qui vend ses légumes signale sa présence par une sorte de chant. En contrebas, dans l’appartement délabré de gauche, une jeune fille tape sur son ordinateur portable tandis que deux garçons (presque des hommes) se tâtent, roulent sur le lit, rient, se tiennent la main. En face, des hommes travaillent à rénover une maison. On entend des vaches, près du lac à sec, ruminer quelque chose. Une vieille femme ouvre les volets : elle jette ses poubelles par les fenêtres. Nous avons trouvé un coin tranquille derrière un temple, pour regarder le temps passer. Mais il semble qu’en Inde la tranquillité n’existe pas vraiment, pas en ville, du moins. Les gamins viennent nous « causer ». Un homme, barbe blanche, front symétriquement taché de rouge, petite coupelle en acier dans la main, vient nous demander de l’argent. Il se « poste » devant nous, buste penché. Et attend. Rien ne vient. Il dit « hello ». Et attend. Au bout de quelques minutes, il s’en va. Je pense à la mendicité alors qu’un gosse s’appuie sur mon genou pour me regarder écrire, et aux questions qu’elle soulève. Je me demande si ce n’est pas un mode de vie, le choix de vivre humble. Le choix d’errer, de vieillir, simplement, et d’aller à la rencontre des autres visages pour obtenir quelques roupies. Au-delà de quelque chose de déplaisant, une culture de la dépendance et de l’indépendance. De la dépendance d’autrui (et de la croyance en la bonté d’autrui, la confiance) et de l’ascétisme. Mais je ne sais vraiment pas. À quels repères me raccrocher ?

 

8 juin, Junagdad.

 

Putain j’ai envie de me casser de ce pays de merde. Il y a des jours comme ça, où la poésie s’en va. Nous venons d’arriver à Junagdad, et l’ambiance est plus que jamais trop lourde. Nous avons quitté le Rajasthan touristique pour le Gujarat déserté, en espérant trouver plus d’indifférence. On nous encercle, on nous observe, on nous scrute. La ville est atrocement sale et polluée. Pourtant, il n’y a que cent mille habitants. J’aimerais comprendre, et nous prenons parfois le temps de discuter avec les Indiens, mais rien n’y fait, je ne comprends pas. Il semble que nous vivions à des années-lumière, et que leur « intelligence » soit animale. Je blâme Loïc qui n’arrive pas à garder son calme. En fait, intérieurement, c’est moi qui pète un plomb. Vivement la page suivante.

 

9 juin, Diu.

 

Les ombres d’un booster grandissent sur le mur de la villa gardée par un homme assis sur une chaise en plastique. La villa est belle, les deux voitures garées recouvertes d’une bâche blanche. Je suis sur le banc, en face, de la chambre d’hôte violette. Sur l’île de Diu. En passant dans cette ruelle, hier soir, à la recherche d’un logement, un homme nous a entendus parler avec le garde, et proposé une chambre chez lui, pour deux cents roupies. Hormis les toilettes pleines de pisses, l’endroit est sympa. Le quartier, résidentiel, fait de rues aérées et de villas de toutes les couleurs, est certainement riche. C’est une Inde bizarre que celle que l’on rencontre sur cette petite île colonisée par les Portugais. Le regard oppressant des gens, que je pensais fuir ici, est pire encore, car nous sommes (apparemment) les seuls étrangers de l’île. Je peux enfin définir cette situation qui me rend l’Inde invivable : le fait de s’enfermer de son propre gré dans la cage d’un zoo. Je crois ne pas exagérer quand je dis que les Indiens nous regardent comme si nous étions des animaux sauvages — et ce qu’ils peinent à comprendre, c’est que nous sommes sauvages. Peut-être sommes-nous condamnés à cet échange de surprise mutuelle : qui est cet animal en face de moi ?

 

Nous irons vers le Népal le plus vite possible. Je ne suis pas prête à vivre l’Inde, je m’en veux un peu, mais c’est comme ça.

 

Nous avons visité l’île à pieds, le fort portugais au pied duquel s’écrasent les vagues brunes, les ruelles colorées, la plage où j’ai seulement trempé mes pieds, dans la peur de provoquer un regroupement d’Indiens. Et pourtant, quand on s’éloigne du centre, l’île est déserte. On peut s’y reposer de la civilisation, y trouver une table ombragée, dans une maison portugaise où l’on nous cuisine un poisson au coco délicieux… Nous sommes les deux seuls clients. Il n’y a que vingt mille habitants, mais le centre est incroyablement bruyant et encombré. Ce soir, quelque chose se préparait. Des gens arrivaient de l’autre côté de l’île avec des lampes à huile et des plats. En nous asseyant sur le pont pour regarder le soleil se coucher, nous avons vu passer un cortège, dans l’autre sens cette fois-ci, composé de femmes et d’enfants, et de quelques hommes jouant du tambour. Peut-être un mariage. L’une des filles étant particulièrement belle, parée de mille bijoux et d’une tenue bordeaux. Les autres ont perdu dix ans en s’émerveillant soudain de ma présence, s’agitant comme des enfants : « hello ! Hello ! Hello ! » Je suis fatiguée d’une journée passée à éviter les questions sur notre provenance, notre race. J’ai l’impression qu’ils ne posent la question que pour avoir une conversation en rentrant chez eux le soir, pouvoir dire ce qu’ils ont vu au zoo aujourd’hui, quel type d’étranger s’est aventuré sur leur île, ou l’île de leurs vacances en famille. J’essaye de les comprendre, et j’imagine que je n’habite pas un pays où le physique ne désigne pas la nationalité, où il est impossible de dire si telle ou telle personne est Française avec sa couleur de peau ou sa coupe de cheveux. Peut-être m’étonnerais-je alors de la présence de quelqu’un de différent, et que je lui ferais part de mes curiosités. Mais tout ça est tellement loin de la façon dont j’envisage, avec toute une culture, mon rapport à l’autre, que je n’y arrive pas. Dix mois de voyage n’ont pas réussi à me changer. L’Inde, c’est toujours trop. La curiosité des autres habitants de ce monde est incomparable avec celle des Indiens (quand leurs niveaux de vie pourraient l’être). Il me semble qu’ici, beaucoup s’ennuient et ne travaillent pas. Il me semble que le regard des hommes vient de ce qu’ils ne pensent pas à faire autre chose que de s’assoir les yeux rivés sur la rue passante. En allant voir les grottes, à un kilomètre du centre, nous avons rencontré des iguanes rouges et verts, mais aussi des paysans, des femmes, donnant du foin aux vaches, un vieil homme riant avec une petite fille… et eux, étaient occupés. Ces gens-là vous regardent, vous répondent si vous les saluez, mais ont autre chose à faire que de s’attarder sur votre cas. L’inactivité m’angoisse. Elle entraîne la bêtise. Celle de ce jeune, visiblement bourré (l’île de Diu est le seul endroit où les Indiens ont le droit de consommer librement de l’alcool — à condition de payer la licence), qui m’a attrapé le bras en me demandant mon nom. Évidemment, cela ne pouvait que mal finir, mais j’ai réussi à trainer Loïc jusqu’à la chambre violette, d’où j’écris à présent. Voilà, je suis désolée pour tous les gens gentils qui habitent l’Inde, mais ma réponse est non.