Homme qui récupère les excréments des buffles, Vanarasi

La ville malsainte

19 juin, Varanasi.

 

18 : 10. Aujourd’hui nous avons vu Varanasi. Une ville atrocement encombrée et bruyante, polluée de toutes les façons possibles, des ruelles grouillantes, un véritable labyrinthe où il reste agréable de se promener malgré les embouteillages humains, la sueur, les emmerdeurs, enfin, les célèbres ghâts, larges et calmes, à la tombée du jour, plaisants. Mais Varanasi est loin d’être à la hauteur de ce que je m’imaginais. C’est encore l’Inde, sans rien de surprenant. Plus folklorique, peut-être, pleine d’atouts exotiques réunis dans quelques ruelles : les vaches, les chiens squelettiques, les singes qui dévalent les murs, de jolis oiseaux, les buffles, certains très vieux, qui nagent et qui bavent, les femmes au travail, les vendeurs de toiles colorées, de saris, de bracelets, les vendeurs (malhonnêtes) de jalebi, de samossas, de boissons fraîches, les petits pots de terre pleins de yaourt épicé et les petits pots de terre cassés, les rickshaws, les écorchés, les enfants terribles, les touristes aux objectifs intrusifs, énormes. La vie, la mort, les occupations de l’entre-deux.

 

Nous sommes allés marcher le long des ghâts, à gauche avait lieu une crémation. Ou plutôt, des crémations. Je n’ai pas photographié, je suis restée loin. Un homme s’est approché, enclin à « discuter ». Il m’a parlé, sans le savoir, de la « vraie Inde ». Je n’ai rien demandé, et il a parlé. « Pas de photos ». « Je comprends ». Il travaille à l’hôpital, quelques mètres plus haut, là où les gens viennent mourir. On les descend là, où une crémation vient de commencer, et ils se consument pendant environ trois heures. On les prépare, ça coûte cher. Environ 9000 roupies pour un corps de taille moyenne. Ça se pèse au kilo. Pour les bébés et les femmes enceintes, c’est différent : on les laisse au Gange, on rend les corps au fleuve… Il y a un corps qui arrive, un autre, sous un tissu rouge et jaune, porté par quatre hommes. Ils vont le baigner dans le fleuve pour le purifier, avant de le remettre aux flammes. Ils l’enduisent d’un produit spécial, pour le faire brûler. Je ne vois rien d’autre qu’un vulgaire bûcher. Il n’y a presque personne. C’est désordonné. Banal. Il nous explique que la famille n’a pas le droit d’être là. Je ne comprends pas ce qu’il dit ensuite. Peut-être, que la cérémonie doit avoir lieu sans interférences malheureuses, que pour la tranquillité du corps, pour que l’âme demeure en paix, il ne doit pas y avoir de gens qui pleurent autour. Pas de tristesse. Il me semble qu’il raconte aussi une légende sur laquelle est basé ce code. Mais son anglais (ou mon ouïe) est aléatoire. Il s’applique de nouveau à parler des circonstances de la crémation et je devine combien cela n’est plus qu’une machinerie commerciale… Il nous dit combien un corps mort est plus lourd, combien cela le rend plus cher. Il en vient à insister pour que nous approchions. Je refuse, par respect des morts et de leurs familles… et je vois une jeune blanche revenir de la crémation, donner à manger au chien. Elle vient de prendre des photos. Je me demande de quel type de respect on parle, ici. Je sais que si je le suis, alors je pourrais photographier… Tout ça n’est qu’une question d’argent. Et ce n’est que cela. Sauf pour ceux qui payent, les veuves, veufs, orphelins, ceux qui ne savent comment faire autrement que de payer la crémation (un bûcher au bord de l’eau pleine de déchets) pour respecter leurs défunts. Qu’ils reposent en paix.

 

Nous continuons notre marche, du côté droit cette fois-ci. Il n’y a plus de tas de cendres mêlés à des tas d’ordures, mais une vaste esplanade peuplée de rabatteurs. Il y a quelques temples rouges, de belles façades rongées par le temps, gagnées par une poésie mélancolique, des dalles attaquées par l’acidité de la pisse, des hommes qui travaillent à mettre en place quelque chose : sûrement les piliers d’une fête religieuse. Il y a un homme, barbe blanche et rousse (teintée au henné), turban orange vif, habit blanc, orange et rouge, collier de fleurs, visage cuivré peint de blanc, orange et rouge pointé entre les deux sourcils, un homme aux trois couleurs dont on pense immédiatement : voilà un homme pieux. Quand vous passez devant cet homme, méditant idéalement en haut des escaliers avec perspective sur le Gange, il vous lance tel un automate (radar à visages pâles) : « photo ! photo ! Only 10 roupies ! »  Voilà à quoi ressemblent la religiosité, la ferveur, le fanatisme varanasien. Mais je n’ai peut-être pas tout vu.