Photographe de rue à Jaipur

La ville en rose

29 mai, Jaipur.

 

Chambre (la seule ?) sans numéro. Pearl Palacehôtel. Le lieu est vraiment plaisant. Loïc est au téléphone avec ses parents. Le bruit du ventilateur et le vacarme de l’air-cooler font partie des nouveaux sons de notre quotidien. Dehors, les klaxons, les rots, les crachats, et autres raclures de gorge sont devenus des bruits de fond. Nous avons quitté Agra pour Fathepur Sikri, le restaurant de Johney’ s place et les barreaux de la chambre décorée par un panoramique de Sydney pour une sorte de motel violet en bord de route et une table dans le jardin où nous ont été servis les plats les plus ridicules et fades de tous les temps. La petite ville engorgée de Fathepur Sikri est dominée par sa mosquée, triomphante, superbe, et les ruines d’un fort où nous nous sommes longuement baladés — personne, un chemin de galet, des perruches, de la pierre, colonnades, balustrades, air de maharadjah défunt, et tout autour… le désert. Le marché qui encombre la rue principale est incroyablement vivant, plein de bananes, de mangues, de concombres, quelques samossas fris et beaucoup de tissus. Le bazar indien, une caverne d’Ali Baba à ciel ouvert. Nous avons cru à la charité indienne quand, en demandant comment aller à la station de bus pour Jaipur, le chauffeur nous a invités à monter… Quelques minutes plus tard, son assistant nous a demandé 20 roupies. Le même qui nous disait une heure avant devant le restaurant « un tuk-tuk ? Ça coûte trois roupies »). Nous avons marché, donc. Soleil brûlant, mais impressions fortes du désert, la porte d’entrée de la ville, le fort, chameaux chargés, vaches broutant les poubelles, chèvres farfelues, des hommes, des hommes, des hommes… L’Inde est définitivement un pays d’hommes. Difficile de soutenir autant de pressions visuelles… La « station » était en fait une intersection où un groupe de jeunes nous a proposé de nous asseoir (en plein soleil) à côté de leur échoppe pour attendre, et nous avertir au passage du bus. Traverser les paysages désertiques, femme en rouge sur fond beige, chemin menant à l’horizon vide, champs asséchés, chameaux nobles, femme en jaune avec pots en terre sur la tête, grand tas artistique de bouses découpées en rondelles identiques puis entassées pour former des bottes luisantes, maisons colorées, de briques, de travers, incomplètes, portes ouvertes sur ses occupants, perspectives magnifiques. Murs peints, visages voilés. Crépi, ride. Trace, forme. Poutre, silhouette. Coups de frein, véhicules accidentés, mal de ventre, secousses : conduite indienne et bus déglingué. Nous sommes arrivés dans la grande ville de Jaipur à l’entrée de laquelle une montagne de pierre est sertie par des ruines majestueuses vers 16 : 00. L’entrée, rempart, rochers, fait rêver. Jaipur moderne dégoûte plutôt. Déçoit ce que promet l’introduction. Demain, la ville rose.

 

31 mai, Jaipur.

 

Sur le toit plein de paons sculptés, peints, forgés, du Peacock restaurant, dans le Pearl Palace hôtel.

 

La nuit vient de tomber, les petites guirlandes clignotent. Cet endroit est vraiment superbement décoré. On voit de moins en moins la ville, peu éclairée. La vue n’est pas très belle ; la ville n’est pas très belle. La vieille ville, que l’on ne voit pas d’ici, n’est pas si rose, bien défraîchie, mais vraiment très agréable à parcourir. Ses bazars sont imprégnés d’une atmosphère envoûtante, tant de tissus, de toiles, d’objets — et finalement si peu de gens. Nous avons croisé quelques familles indiennes, comme toujours extrêmement intriguées par notre présence (pour ne pas dire : notre existence) qui nous regardent avec une certaine timidité, et une totale intrusion. Bien sûr, ils insistent (« timidement ») pour prendre des photos avec nous. Le regard des femmes d’un âge mûr m’étonne tant il pétille d’une enfance égarée, quand elles croisent notre chemin. C’est beau à voir, même si parfois, les groupes, de jeunes hommes surtout, peuvent devenir agaçants. La ville rose est jonchée de temples, agrémentée d’un palais, d’un observatoire, et de toutes ces merveilles que nous n’avons pas visitées. « Why don’t you enter in the Hawa Mahal ? » « It’s too expensive » « It’s only ten roupies ! » « Ten, it’s for indian people only. For us, it’s one hundred ». « Ah… » Ici, chaque entrée, dans chaque bâtiment ou jardin, est payante, et le prix, pour un étranger, est exorbitant. Le palais coûte vingt roupies pour un Indien, contre 300 roupies pour nous. Quand on pense que Loïc s’est fait traiter de raciste parce qu’il a refusé de s’arrêter de marcher pour parler avec l’un des milliers d’Indiens qui nous accostent chaque jour… Comme d’habitude, nous nous sommes contentés de longer les murs, de sonder les fortifications. On n’apprend pas sur l’histoire de la ville en côtoyant ces façades, mais il y a toujours un murmure qui parvient à passer. La vieille ville nous a raconté une autre histoire, celle des rubans et des chameaux, des perspectives de colonnades rongées et des marchands avec qui la négociation est pour le moins étrange… Vous vous asseyez sur leurs banquettes molles à raz du sol, entourés de trois murs de tissus, ils dévoilent leurs trésors, vous choisissez, donnez un prix. Ils vous annoncent un tarif prohibitif, vous les remettez à leur place, ils vous laissent partir… Plus vous vous éloignez, plus les prix baissent… Mais il est déjà trop tard. Leur négociation est toujours une négociation « après coup ». Devant l’un des vendeurs de belles écharpes en pashmina, un homme propose de nous prendre une photo avec une machine vieille de cent cinquante ans. La photo a saisi notre état du moment : cheveux mouillés par la sueur, sourires faiblards, cernes : la maladie se lit encore dans nos yeux. Et le bonheur, aussi, être en Inde, de voyager encore, d’être ailleurs. Comme sur ce toit où nous sommes en ce moment, où des feux d’artifice éclatent aux quatre coins de la ville, tandis que la voix du muezzin résonne… Et que les klaxons tendent à l’effacer.