Taj Mahal, Agra

La promesse du Taj Mahal

25 mai, Agra.

 

Loïc a fait un malaise, et en garde d’une marque sur la tête et sur l’épaule gauche. Les hommes de la réception l’ont relevé. Nous vomissons régulièrement et avons des selles totalement liquides, incontrôlables. Nous n’avons pas mangé depuis 24 heures. Cela fait trois jours que nous tentons malgré tout de nous nourrir, sans y arriver. J’ai essayé les antidiarrhéiques, maintenant des antibiotiques, mais il n’y en a pas assez pour deux. Loïc est brûlant. Température à 39,5°. Je n’ai pas de fièvre, mais des crises d’angoisse réelles. J’ai peur. Je suis déjà en train de regretter notre passage par l’Inde. Comme j’empêche Loïc de dormir, je me mets à écrire, pour ne plus le déranger. J’ai peur de mourir. J’essaie de me raisonner. Si notre état ne s’améliore pas, nous irons à l’hôpital — mais nous ne pouvons avoir confiance en personne, ici. Peut-être devrons-nous retourner à Delhi. Nous sommes dans un petit hôtel bon marché du quartier du Taj Ganj. Nous avons aperçu le Taj Mahal ce matin, en montant sur le toit. Derrière les successions de toits de tôle et de baraques pointent quelques toits de maharadjahs et trône, si blanc, si pur, immaculé, le tombeau de la belle. D’ici, il ne paraît pas grand. Sa première splendeur réside dans le contraste entre la ville et ce lieu hors du temps… Il était une fois l’histoire du palais de la mort, de l’éternité, de l’infini de l’architecture humaine où le corps s’efface, au milieu du quartier des plus pauvres, des démunis, des sujets de Dieu, déambulant ici et là

 

J’espère que notre état va s’améliorer. Que le Taj Mahal a des pouvoirs. J’ai envie d’appeler mes parents, peur de les inquiéter. Je ne cesse d’avoir peur, en voyant Loïc si faible, si pâle, je m’efforce de prendre notre mal en patience… J’espère que nous n’aurons pas attendu trop longtemps.

 

27 mai, Taj Mahal.

 

Premier jour au « grand air » depuis que nous sommes arrivés à Agra. Et l’envie, déjà, de revenir à la chambre, de s’enfermer à double tour, de ne plus entendre parler du pays qui grouille dehors. L’Inde me donne envie de vomir. Je n’en ai pas fini avec mes maux d’estomac. L’air est brûlant, l’odeur insupportable. Nous arrivons ce matin après un réveil difficile à 5 : 30 aux portes ouest du Taj Mahal. Nous achetons deux tickets : 750 roupies par personne. Nous nous faisons fouiller à l’entrée. Interdiction d’avoir un ordinateur sur soi. Pas d’objets de valeur. Il y a des casiers plus loin. Nous nous y rendons : 20 roupies à payer. Faisons marche arrière pour retourner à l’hôtel déposer nos affaires. Perdons 1 : 00. Nouvelle fouille. La militaire me demande avec un air accusateur ce que c’est que ces carnets. Des dessins. Interdiction de dessiner à l’intérieur. Elle me confisque le matériel, après avoir longuement discuté avec sa supérieure, alors que je commence à pâlir… Comme si je portais de la drogue sur moi. Le trépied est aussi prohibé. Je crois rêver. Je lui demande si je n’ai pas le droit d’écrire non plus. Elle me répond par un « promess me you are not going to draw ». Enfin, nous rentrons dans l’enceinte du Taj Mahal. Mais attention, nous n’avons pas le droit de sortir et de rentrer de nouveau. Le billet est à entrée unique. J’imagine qu’il aurait fallu payer 60 €, comme pour le visa, pour avoir une double entrée. Des adolescentes viennent me demander de poser pour elles, avec elles. Je dis oui, sans sourire. Je ne suis vraiment pas dans mon assiette aujourd’hui. Le Taj Mahal est vraiment une magnifique tombe, mais l’intérieur est une totale déception. Les jardins sont petits. En 1 : 00, en prenant son temps, vous avez tous vu. Les Indiens qui viennent ici sont sans doute infiniment plus riches que nous — et payent l’entrée 20 roupies. J’essaye de prendre du plaisir à cette visite, mais la pureté qui émane du Taj Mahal de la hauteur des toits du Taj Ganj semble s’être envolée avec le lever du soleil, l’arrivée des militaires et des touristes malpolis. Ce n’est plus que la façade superbe du Taj, le marbre froid, une couche de maquillage. J’ai mal au ventre. Je me sens plus enfermée dehors que dans notre chambre poussiéreuse : je ne peux même pas dessiner. Je ne sais pas comment aimer l’Inde, j’ai en permanence envie de vomir. Je vois bien qu’il y a quelque chose de plaisant à sortir au petit matin, donner à manger à la bande de chiens identiques qui errent là, croiser un chameau, une vache, une chèvre, quelques femmes envoilées, mais je ne ressens rien — que l’envie de vomir.