Sur le pont d'Una, Gujarat

La main et le téton

11 juin, Udaipur.

 

Quatre ans de fiançailles avec Loïc. Et une raison de plus de ne pas aimer l’Inde : hier, en montant dans le bus pour Una, un homme m’a touché la poitrine, plus précisément, m’a attrapé le téton. Je l’ai brutalement placardé contre la porte du bus — alors, tout le monde s’est arrêté de pousser. Loïc a voulu lui remettre une couche, je l’ai freiné : « je ne suis pas sûre que c’était lui… » J’en ai plus que raz le bol du comportement des Indiens lubriques, frustrés, humiliants. Je me demande vraiment ce qui leur passe par la tête, ce qu’on leur dit des blanches.

 

Nous n’avons pas cessé d’enchaîner les bus depuis hier à quatorze heures. Diu/Una.Una/Rajkot. Rajkot/Udaipur. Et ce soir, à vingt et une heures, Udaipur/Jaipur. J’ai mes règles et le voyage est vraiment douloureux. La conduite est la pire imaginable, les fauteuils aussi. Du bois et du fer, pas de place pour les jambes. Pourtant, après vingt-quatre heures sur les routes brûlantes, je continue d’apprécier de regarder la vie par la fenêtre grande ouverte, m’envoyant le vent chaud sur le visage, m’emmêlant les cheveux, me noircissant la peau : les chameaux, si nobles, je les adore. Les sangliers, nombreux, au milieu des poubelles. Les petits écureuils rayés. Les villages isolés, dans des paysages de dattiers désertiques, les murs d’adode, les saris colorés, et de temps en temps, des discussions sympathiques, quelqu’un qui cherche à nous aider, un samossa chaud légèrement épicé, un coca frais, des jalebis croustillants.

 

19 h 15. c’est dans les instants où je suis isolée avec l’Inde que je l’apprécie beaucoup. Au menu de ce soir, un excellent Panur kati kebab, un très bon poulet byriani, un savoureux poulet soretta avec deux chapatis frais, et quelques pâtisseries au beurre : les gulab jamuns. Le gamin qui sert est attentionné, le cuisinier, « ailleurs », mais doué, la table éclairée à la lumière chaude pendant au plafond. On se sent bien dans ces petits recoins privilégiés d’Inde. Loïc me sourit. Il faut continuer la partie de « puissance quatre ».

 

13 juin, Jaipur.

 

Ça y est, depuis hier, j’ai vingt-quatre ans. Comme on peut s’y attendre, rien de changé. Je me suis observée quelques secondes dans le miroir. Vraiment rien. J’ai pleuré un peu, émue de voir mes parents en mauvaise qualité sur la webcam, de lire le message d’Annette, d’être en Inde pour « fêter ça ». Nous avons mangé dans un petit coin romantique du toit. La nourriture était excellente, la bière au petit colibri, la première depuis vingt jours. Bien sûr, nous avons trinqué à l’amour, et conclu que nous devions arrêter de critiquer les Indiens. Comme d’habitude, quelques feux d’artifice ont été tirés au-dessus de Jaipur. Je savais que ce n’était pas pour moi, mais ça a quand même remplacé la bougie manquante — celle que Loïc a demandée pour ma crêpe au Nutella : « sorry sir, no candle ». Quelques heures plus tôt, nous étions sur le toit d’en face, entre les pancartes, les planches de bois, les tas de brique de la terrasse en travaux, assis dans le sable et la poussière, le plus près possible du bord et cachés derrière la balustrade, à essayer de capter le mieux possible le WiFi de l’hôtel où nous n’avons pas pu aller. Après deux jours de bus de Una ont Jaipur, deux jours à me vider de mon sang menstruel dans les transports miteux, à torturer mon ventre, râper mes fesses et aimer le paysage, nous sommes arrivés dans le Pearl Palace, où nous avions déjà séjourné deux semaines auparavant. Plus de places. J’avoue, mon cerveau a un peu craqué. Mais je n’ai rien dit. Le lassi crémeux et la glace à la mangue m’ont un peu retapée. L’appel de mes parents, après que le soleil rose, rond, gros, se soit caché, m’a de nouveau rendue un peu triste d’être ici. Aujourd’hui, nous avons une jolie chambre dans le Pearl Palace. Je rêve juste du jour où mes dents cesseront d’avancer que je pourrais enfiler un jean, me sentir belle, et libre, surtout. Je voyageais pour ça non ?