Main Bazar, New Delhi

[00 : 27. Coupure de courant.]

21 mai, New Delhi.

 

0 : 11. Très longue journée qui nous a conduits du Vietnam à l’Inde. L’Inde ! Le phénomène qui vous saute aux yeux dès le premier pas posé dans ses rues terreuses : 00. Réveil. Marche jusqu’à la gare de Long Vien 20 minutes. Bousculade pour entrer dans le bus numéro 17, rouge et jaune. Les Vietnamiens se poussent, se piétinent. 5000 dongs, une heure et demie de trajet, nous sommes aux pieds de l’aéroport international d’Hanoï. Passerelle. Guichet. Check-in. L’hôtesse est enceinte, agréable. L’aéroport est nul et après avoir échangé nos dongs (guichetier efficace, honnête) sauf nos billets de dix mille nous ne trouvons rien à acheter à ce prix. Décollage à 10 : 35, rien à voir derrière le hublot. La nourriture, un délice. Crevettes aux noix de cajou avec petits légumes et riz thaï, bière, fruits frais, pain chaud, beurre… Rien ne manque. Arrivée à Hong-Kong après une fantastique traversée de nuages, à 12 : 35. Le temps est à la pluie. La ville ? Immeubles gris rangés et montagnes vertes. Eaux bleues, bateaux. Aéroport immense, juste le temps de traverser et nous arrivons pour le « dernier appel » à l’embarquement. Décollage à 14 : 35 (heure locale : plus un). [0 : 27 coupure de courant]. Arrêt à Bangkok, l’avion, vide jusque-là, se remplit. Le journal de Hong-Kong nous donne des nouvelles (alarmante) de la Thaïlande. Nous voyons en photo le centre commercial luxueux dans lequel nous avons été quelques semaines auparavant, détruit. À 16 : 00, l’avion redécolle. D’en haut, le fleuve sinueux donne à Bangkok son aspect unique. Les Indiens qui peuplent l’avion sont plutôt malpolis, je m’énerve quand deux d’entre eux continuent (malgré l’avertissement de l’hôtesse) à utiliser leur téléphone, alors que nous atterrissons. L’aéroport de Delhi est banal. Nous nous attendons à être assaillis par les rabatteurs : rien. On nous renseigne bien. L’ambiance est calme. Un homme en uniforme s’adresse à Loïc : « Can i ask you a favor ? ». « It depends » : et celui-ci demande si on peut lui prêter un nom et un passeport pour acheter de l’alcool, car, si j’ai bien compris, eux (je ne sais pas quels « eux ») n’ont pas le droit de bénéficier du « duty free ». « No ». [Je crois que j’ai des poux]. Nous prenons la sortie à droite. Demandons à aller à Main Bazar. 50 roupies. Pas d’arnaque. Nous sommes bien entourés. Je me sens bien. 1 : 00 de trajet. En descendant du bus, nous découvrons l’Inde : rickshaws insistants, rues noires, hommes qui dorment affalés sur la route, homme qui puisse sur les « trottoirs », trafic incohérent. Le chaos, et rien, pourtant, de menaçant. Nous nous trompons de rue. Revenons sur nos pas. On nous aide. Rencontrons un troupeau de vaches, des chiens abîmés, deux Français sur un muret. Nous allons dans l’hôtel où ils dorment. Correct. Traverser main Bazar revient à parcourir un studio en démontage : irréel. Les maisons s’écroulent, la brique s’effrite, les maisons n’ont pas de mur : la rue est en travaux (permanent, j’imagine). Nous respirons la poussière et les épices — nous respirons peu.

 

Cette sensation de marcher dans un lieu si défiguré qui n’en est pas un est indescriptible. Du gravier, des trous, du bois, de la poussière, de la terre, des poutres sans murs… Et, çà et là, des hôtels (pourris). Je suis exténuée. Je m’endors.

 

22 mai, New Delhi.

 

Deuxième jour en Inde. J’ai des poux. Premier jour de dépression depuis neuf mois. L’Inde colorée qui nous a sautés au visage en quittant notre hôtel ce matin n’a pas assez de vitalité pour me remettre. L’animation incroyable de ses rues est une vitalité fantomatique. Les gens avancent comme des zombies — et la plupart en sont vraiment. Le tiers-monde a beaucoup de liberté dans son organisation chaotique, mais la liberté de chacun pèse sur celle des autres. Marcher devient un véritable parcours du combattant. Marcher dans Delhi me fait peur. Bien sûr cette vie anarchique et fascinante, unique… Mais je me sens fatiguée, et la pollution mêlée aux odeurs est un véritable obstacle à la respiration. Pourtant je pense que l’Inde est, plus que n’importe quel pays, à vivre, et qu’aucune image ni aucun mot ne peuvent en donner la substance. C’est juste que je ne m’y sens vraiment pas chez moi… On me regarde en permanence, avec insistance. Cela depuis de nombreux mois. Je deviens paranoïaque, je ne veux plus parler à personne, seulement voir un pays à travers la fenêtre de mes lunettes. Mais je suis au contact, on me parle, me touche, me suit, me dévisage. Je craque.

 

En ce qui concerne Delhi, la ville ressemble à un bidonville duquel se détache de temps en temps un monument remarquable. Le soleil se couchant, les toits des mosquées deviennent des ombres rosées finement pointées vers le ciel. Les ruelles s’assombrissent rapidement, la circulation ne désemplit pas. À la grande mosquée brune, on nous demande de payer 100 roupies pour rentrer. Nous demandons pourquoi, il dit que c’est écrit là. Or là, c’est écrit qu’il faut payer pour prendre des photos et filmer. Il ne sait pas quoi dire. Nous remettons nos chaussures, ils nous disent de rentrer. Nous n’avons plus vraiment envie. Nous repartons avec notre fierté, peut-être mal placée. Les jeunes filles veulent se faire prendre en photo à côté de nous. Ainsi soit-il. On ne voit pas grand-chose de moi, avec mon châle sur la tête et mes lunettes noires. À l’hôtel, l’un des employés veut me vendre un plan de la ville quinze roupies ; je me rends compte que c’est celui, gratuit, que j’ai retiré à l’aéroport, puis égaré. Il bafouille. Je lui prends des mains. Quoi d’autre ? Petit-déjeuner très épicé, ventre en feu, des chèvres, des vaches, des chiens. Tous malheureux. Un homme au visage de soixante-dix ans et au corps tortueux d’un enfant de sept ans. Comme on s’y attend, des mendiants partout. Peut-être suis-je déprimée parce que l’Inde est déprimante — et je ne sais pas pourquoi : belle.