Ramon, Felipe, Catalino, David, Élodie, Michael et le trek du Mirador

10 novembre, Flores.

 

Nous prenons le bus à cinq heures du matin à Flores, dans une rue sombre où attendent quelques personnes. Nous nous endormons têtes ballantes. Je me réveille quand nous arrivons dans un petit village où il pleut, et où Ramon s’arrête acheter du riz et de la farine. J’observe la vie tranquille de ce bout de terre rouge qui me fait rêver à l’authentique. Sur le chemin à droite défilent des images fortes : quatre hommes, surmontés du même chapeau blanc, rient à l’arrière d’un pick-up. Derrière eux, le troupeau de vaches traverse, et les femmes portent sur leurs têtes des corbeilles remplies de vaisselle.

 

12 novembre, El mirador.

 

22 h 30. Les braises sont écartées, les lueurs rouges s’estompent petit à petit dans la terre humide. Le bruit du pipi de Loïc enlève un peu de charme à la scène. Il y a aussi les toussotements et crachats de Michael un peu plus loin, les chuchotements de David et Élodie en train de s’installer dans les hamacs. Les chaussures tentent désespérément de sécher près du feu. L’humidité se déploie avec la nuit, et nous donne peu d’espoir de redevenir secs un jour. Les fourmis nous mordent avec acharnement. C’est la fin de la soirée, deuxième jour de marche. La bouteille de rhum achetée à Flores est terminée. Nous avons beaucoup ri, et souffert, un peu, aussi, le trajet jusqu’au mirador, dans la boue, s’éternisant. Le rythme de la marche était élevé. Les étoiles sont très présentes, ici où la lumière n’existe pas. On sent les vibrations mayas — à moins que ce ne soit le rhum…

 

Nous avons commencé à marcher mercredi, vers 10 h 40, après un trajet en bus plutôt folklorique. Les rendez-vous n’ont pas cessé avant de se mettre d’accord, les rencontres sur la place de Flores, de nuit ou au petit matin, avec le contact supposé de notre guide — un vendeur de shit… — et le guide lui-même. Comment savoir si ce manège ne conduisait pas à une belle entourloupe ? Eh bien nous le savons maintenant que nous marchons depuis deux jours dans la selva… sans être perdus, et au contraire bien accueillis. Ramon et le vieux Felipe, dont tout le monde ici admire la marche, sont une précieuse compagnie. Ramon nous avait donné rendez-vous à quatre heures tapantes devant l’hostel Los amigos — où nous avons aimé la déco, le perroquet, le petit-déjeuner fruité, les cocktails. À quatre heures, personne (même pas nous). À quatre heures vingt, toujours personne (sauf nous) et les hurlements d’un type pas très gracieux dans l’encadrement de la porte voisine. À quatre heures trente, nous nous rendons compte que cet homme est notre taxi. Il a l’air remonté contre Ramon (et contre sa femme aussi — sûrement par principe). Il crie « PECHE ! PECHE ! » Il décide de nous conduire à la gare sans l’attendre. Nous croisons Ramon dans un autre taxi. Nous arrêtons le car pour qu’il attende que certaines affaires se règlent. Une fois que tout est prêt, le vieux bus scolaire aux banquettes dures démarre. Commence une longue route jusqu’à Carmelita — le dernier village avant le sentier.

 

13 novembre, El mirador.

 

9 h. Troisième jour dans la jungle, et toujours aussi peu de temps pour écrire, raconter cette aventure qui est une rencontre avec nos compagnons de route, avec les Guatémaltèques, avec la nature. Bruits de casseroles, hommes qui rient et parlent fort, ailes d’insectes, mains qui s’affairent : il faut se préparer pour la visite du Mirador. Le camp est moins aménagé que celui de Tintal, et peuplé de plus nombreux animaux. Singes-araignées, coatis, piverts, dindons sauvages. Tout le monde, ce matin, a réussi à libérer un peu de son estomac. Le feu a séché la plupart des affaires. Loïc joue au foot. Nous nous sommes lavés à l’eau de pluie, dans les installations en bois, lianes, ficelles, sacs-poubelle noirs. La nuit dans le hamac a été plutôt bonne, bien que peuplée de rêves étranges pour Élodie et David, et que peu évidente étant donné que le hamac, à partager à deux, nous donnait quelques difficultés, transformant en saut de vers de terre la tentative de passer de la position allongée à la position debout, dans le sac de couchage momie. Mais revenons à nos moutons…

 

14 novembre, El mirador.

 

Quatrième jour au milieu de la jungle guatémaltèque. Les hommes font la sieste dans leur hamac. Ils ressemblent à des larves prêtes à se transformer, au réveil, en papillons. Élodie et moi venons de discuter avec Catalino, un homme de soixante et onze ans qui travaille à Tintal et porte un tee-shirt Van Damme. Il ramasse les feuilles dans la jungle pour les envoyer aux États-Unis qui en commandent beaucoup. Il se demande pourquoi, et s’étonne toujours qu’ils les veuillent « muy limpio ». Nous lui disons que c’est sûrement pour des compositions florales. Il nous pose des questions sur le monde, paraît être un enfant aux traits sages et marqués. Je lui montre, sur l’écran de mon appareil photo, la carte du monde, la forme du monde, lui explique où se trouvent les différents pays. Les États-Unis, le Mexique, la France, la Chine, l’Inde… le Guatemala. Il s’étonne que nous ne mangions pas de tortillas, dans nos pays. Il se plaint que le gouvernement ne donne pas d’aide. Il a travaillé plus de cinquante ans comme « chicleros », avant de récolter les feuilles. Il nous dit qu’il est fatigué et usé — mais garde son sourire intact.

 

Les hommes dorment toujours, je vais m’allonger un peu dans le hamac avec Loïc. J’entends le bruit du tri des feuilles, comme un chuchotement entre chaque palme. Le camp est très calme, hormis quelques déplacements d’oiseaux, et surtout de dindons sauvages qui volent (et parfois tombent des arbres) malgré leurs corps épais et encombrants.

 

Je retourne voir Élodie, pour écrire. Il faut réveiller les autres pour visiter le reste de Tintal. Nous sommes arrivés au camp à quatorze heures après être partis du Mirador à sept heures trente. La marche, malgré mes pouces abîmés, a été plus facile, grâce au papotage incessant. Élodie est décidément très intéressante, par son caractère, ses connaissances, ses envies. Son père est des Landes, sa mère, de Vendée. Lui essaye de placer au mieux des terrains boisés et ensablés des Landes, afin que le commerce du bois prospère, elle est aide à domicile. Élodie (28 ans) a une sœur, Mathilde (22 ans) et un frère, Antoine (30 ans). Elle regrette que le milieu rural dans lequel elle a été élevée l’ait éloigné d’un certain type de culture, et notamment de ne pas avoir fait assez de théâtre. Elle me parle d’une pièce qu’elle a écrite avec des élèves de primaire, en Égypte, sur la pollution. Elle parle de la confiance en soi, semble dire qu’elle en manque. Elle regrette que Mickael fume trop. Elle dit détester les habitudes. Elle a les yeux bleus, les cheveux blonds, un rire agréable. Mickael est plus dur, plus nerveux. Il est un peu le ténébreux dont elle rêve, mais dont les comportements l’exaspèrent. Il a un DEA en philosophie, a travaillé comme graphiste au Liban, comme instituteur en Égypte, avec Élodie, dans des « écoles privées où les enfants sont polis ». David (25 ans) vient de Bruxelles. Il est drôle, beau garçon. Son accent a quelque chose de séduisant. Il a pris un an pour visiter l’Amérique latine, après avoir travaillé comme hydrogéologue à l’université. Les trois ont beaucoup voyagé.

 

15 novembre, Carmela.

 

Cinquième jour dans la selva. Nous voici de retour à Carmela, après quatre heures de marche (contre six à l’aller — il ne pleut plus depuis deux jours). Nous voilà même bloqués à Carmela, puisque l’unique bus qui se rendait à Flores est parti sans nous. Après tentative de négociation, les prix restants élevés (le double de ce que paye un villageois), nous avons préféré faire les fiers… et regarder le minibus rouge… ne pas s’arrêter. Nous nous retrouvons à présent au milieu des moutons et des poussins, dans une famille Carmélienne qui, bien que sympathique, n’est pas désintéressée, et compte quelques trisomiques. Cela me donne le temps d’écrire, et celui aussi de voir à quoi ressemble un dimanche dans un hameau guatémaltèque. Un vrai livre pour enfants : cochons qui font « cron cron », bébés qui font « ouin ouin », chiens qui font « wouaf wouaf », moutons qui font « bêê bêê », chevaux qui font « pbllll pbllll », poules qui font « cot cot ». Bref, nous sommes bien entourés. Nous revenons du ruisseau où nous a conduits le petit Omar (8 ans), et où nous nous sommes lavés (à moins que nous n’y ayons pris un bain de maladies). La vie ici est simple, et pourtant donne beaucoup à raconter. Notre guide, Ramon, est excessivement gentil : il se fait avoir par tout le monde — ce qui explique l’organisation désorganisée de notre excursion. Il aime les blagues un peu grasses, et mime tout ce dont il parle. Il faut voir son imitation des amoureux, des travailleurs, des singes. Il est amusant. Felipe, le second guide, est également drôle, et dynamique. Il a toujours sa bouteille de rhum avec lui, et quelques galettes sucrées à plonger dedans. Il n’hésite pas à venir nous demander un petit verre, puis deux, puis trois, de rhum, quand nous en buvons près du feu. Cela fait vingt ans qu’il travaille au Mirador. Il arpente la montagne (ce qu’ils appellent la « montana ») tous les jours.

 

Ramon et Felipe nous parlent des Mayas, retiennent mon attention devant les bas-reliefs dont les motifs illustrent « una leyenda antigua », la « popoplbu ». Des jumeaux jouent dans le but de récupérer la tête du père — et la gagnent. Ils nous expliquent la nature, nous parlent de l’arbre-symbole du Guatemala : la Ceiba, connu pour avoir les branches les plus élevées vers le ciel et les racines les plus profondément enracinées dans la terre, tendues vers l’inframonde. Ils nous font remarquer un arbre qui embrasse les autres arbres : « el arbol del amor y de la muerte » : la nature la plus cruelle est aussi la plus belle. Ils nous apprennent à reconnaître les sons des singes hurleurs, des singes-araignées, des toucans. Au pied de la pyramide La Pava, Ramon nous pose cette question : « Quien es que construye las ruinas de Tikal ? » Il nous dit que cette question, posée lors d’une émission radio, n’a trouvé personne pour y répondre. Les ruines de Tikal et de tous les autres sites mayas n’ont pas été faites par les Mayas, ni par les extraterrestres, ni par aucune autre tribu. Les ruines ont été faites par le temps. Je trouve l’idée belle, assise devant « los mascarones », les masques taillés dans la pierre dont il ne reste que quelques formes indistinctes. Ce que nous avons devant nous, c’est le temps. Je pense à cela lorsque Felipe me laisse photographier son visage, et me demande pourquoi je prends des photos. Je prends des photos de son visage comme je prends des photos des masques dont le témoignage maya parle des heures plus encore que de la civilisation. Je prends en photo son visage comme une tentative de prendre le temps. Je saisis les rides comme les fissures de la pierre blanche. La photographie fait son travail d’archéologie. Elle creuse, souligne, restaure. Elle anticipe la ruine. Elle fait tenir debout. Au pied de la pyramide de Dante, la seule qui ait été dépecée de ses arbres et de leur terre, ils nous donnent des dates : 1916 pour la découverte de Tikal, 1930 pour celle du Mirador. Et à peu près quarante ans pour la mise à jour d’un lieu enfoui. Au Mirador, les travaux sont en cours depuis soixante-dix ans, après qu’un archéologue ait survolé la région en 1930, en hélicoptère, et reconnu dans le relief anormal la présence de temples. Les investigations de ces sites sont on ne peut plus délicates.

 

Élodie et Mickael ne sont toujours pas revenus (ils sont partis à la recherche d’une bouteille de rhum avec Ramon). David dort dans un hamac, au-dessus des poussins. Loïc a chaud. Moi aussi. Nous voilà à Carmela après avoir marché durant cinq jours, pris la pluie et accumulé la gadoue sous les chaussures, observé les singes alors que le soleil se couchait au-dessus d’une jungle inépuisable, à perte de vue, du haut des pyramides mises à mal par les arbres, le temps, cherché partout des jaguars sans jamais rencontrer autre chose que des pièges pour les photographier (hormones femelles en boite, entre deux spots), apprécié la grandeur de la simplicité (la pierre, la hauteur), chassé les moustiques, marché entre les araignées fluorescentes pour faire ses besoins observé par un singe, parlé avec les gens du coin, convoqué tous nos souvenirs pour se réunir, à la lueur d’une bougie, autour des blagues les plus drôles. Cinq jours passés à marcher, arpenter les ruines disséminées un peu partout comme des œufs de Pâques. Disséminées dans un lieu vierge. Magnifique.

 

17 novembre, Flores.

 

Nous sommes partis de Carmela hier matin à cinq heures. Les femmes de la maison des muletiers se sont montrées curieuses quant à notre mode de vie. À quel âge avez-vous des enfants ? Avez-vous beaucoup d’enfants ? L’État vous donne-t-il des aides pour cela ? Ici les femmes ont leur premier enfant dès l’âge de douze ans. À Carmela, il y a deux femmes qui ont dix-huit et dix-neuf enfants. Ce qui explique la présence de « mongolitos », nous expliquent-elles (et la consanguinité ?). Nous les faisons rire et elles remettent en question nos coutumes : pourquoi séparer les enfants des parents, les grands-parents des parents ? Élodie leur propose de cuisiner pour eux. Le soleil se couche et nous allons à la recherche d’ingrédients. Nous faisons, de nuit, le tour de toutes les « tiendas » du village, avec Yasmina, une petite fille de onze ans, attachante. Chaque commerçant ouvre une partie de sa maison de planches au client, avec plus ou moins d’installations (plus ou moins d’étagères). L’un possède une lampe de poche pour chercher les produits, l’autre une bougie, le dernier, au fond du village, l’électricité (un groupe électrogène). Nous prenons possession de la cuisine vers dix-neuf heures ; il semble que l’heure soit déjà trop avancée. L’accueil est étrange, un peu froid. Élodie fait sa soupe d’oignons au feu de bois, la dame continue à taper ses tortillas, je fais des crêpes au gaz, Loïc, David et Mickael préparent tomates, oignons, ails… Finalement, Yasmina et sa mère sont les seules à manger avec nous. La soupe n’a pas vraiment de succès, ils ajoutent du piment à outrance, bourrent le jus de tortillas… Les crêpes au sucre et au citron plaisent. Comme le dit Élodie, au moins, ils auront une histoire à raconter sur les Français et leur cuisine sans goût. Nous dormons dans leurs lits. Des hamacs auraient dû suffire, dehors, devant le hangar, mais les portes du hangar se sont ouvertes, et à la tombée du jour le hangar s’est soudain transformé en église. Nous voyons quelques étoiles filer, quelques étoiles tisser les constellations dans un ciel sans une seule pollution. Nous reconnaissons Orion, le Scorpion, la Petite et la Grande Ourse. La nuit est bruitée par les ânes qui se frottent aux murs de planches de la chambre. La lumière de la bougie est douce. À quatre heures trente, nous attendons le bus.