Sur le retour de Chichicastenango, pares-brisés guatemaltèques et véhicules bariolés

Les Vertaco

24 novembre, Antigua.

 

Cinquième badge cousu sur mon sac. Nous sommes de retour à Antigua, pour quatre jours. Je remarque que la musique est ce qui différencie le plus un pays d’un autre. Je suis dans notre chambre et les sons guatémaltèques me parviennent. Une sorte de musique fanfaronne chantée par un homme à moustache. Cela ressemble à la musique mexicaine, mais il y a des nuances dans l’équilibrage des instruments et de la voix. Je me souviens des échos dans toutes les chambres où nous avons dormi — car il y a toujours de la musique qui nous parvient. Les chambres, elles, n’ont rien de bien différent. Si ce n’est que le confort diminue à mesure que nous évoluons vers le sud. Antigua ressemble beaucoup à San Cristobal de las casas, et plus encore à San Miguel de Allende pour son côté riche et touristique. Elle a l’air d’un musée, mais d’un musée vivant. Son marché est décevant, pauvre en fruits et légumes, ses rues sont parfaites dans l’art de se montrer à la fois belles et ruinées. Vieux murs, vieux bois, vieilles peintures, ville basse derrière laquelle les volcans crachent de la fumée. Ville-labyrinthe, tant ses rues se ressemblent. Église jaune, tissus colorés.

 

Hier soir, nous avons été invités à boire un verre (qui s’est transformé en deux verres de rhum au pamplemousse) par deux Français que Loïc a accompagnés à la posada Santa Lucia (ils cherchaient une chambre pour eux et leurs enfants, Zaccari et Esteban, 2 et 6 ans). Ils parcourent l’Amérique centrale et latine et nous prouvent qu’avec deux garçons… c’est encore possible. Ils sont agréables, joviaux, pleins de bons conseils. Nous nous quittons devant le bar dédié à Frida Kahlo pour aller manger chacun de notre côté. Je cuisine des pâtes au coco, coriandre et tomate. Ce n’est pas pour dire, mais c’est délicieux. Je passe une bonne nuit dans notre bon lit, et Loïc me réveille par des baisers lorsque Radiohead passe à la télé : « Fake plastic tree… » : je suis aux anges.

 

25 novembre, Antigua.

 

18 : 30. Nous revenons du marché où nous avons pris l’habitude d’aller depuis que nous sommes à Antigua. J’ai enfin trouvé une petite dame fripée qui me plaît, et qui a un petit choix de produits, mais très bon. Elle a quelque chose qui me touche. Je crois qu’elle est malvoyante. Nous n’irons plus que chez elle, sauf pour les avocats énormes, qu’elle n’a pas.

 

Antigua est en fait « Antigua Guatemala », autrement dit, l’ancienne Guatemala. Au XVe siècle, les colons créent au milieu des volcans Guatemala. Au dix-huitième, un tremblement de terre ravage la ville. Ils sont obligés de déplacer la capitale à une soixantaine de kilomètres de là. Antigua est récupérée un peu plus tard — et on remarque aujourd’hui l’attention portée à la restauration des vieux bâtiments. Ils restent, même en ruine, les plus beaux de la ville. Malgré l’apparence de richesse qui plane sur Antigua, il y a très peu d’activités. Il y a bien des bars et des agences de voyages, mais seul un cinéma fait office d’actualité culturelle… et il diffuse, cette semaine, quatre films : « Benjamin Button », « Le transporteur 3 », « Diarios de motocicleta », « Batman ».

 

Je commence à m’habituer à cette ville calme, et prends plaisir à stagner un peu. Lire, dessiner, marcher, cuisiner, surtout. Et pouvoir étaler mes affaires à volonté… quel plaisir !

 

27 novembre, Chichicastenango/Antigua.

 

Nous parcourions le marché plein de trésors de Chichicastenango quand la terre a tremblé… et nous n’avons rien senti. Nous avons surtout tremblé devant ses masques en plâtre et en bois, ses tissus brodés, toutes ses choses que nous ne pouvons pas emporter avec nous. Nous avons un peu grelotté aussi en sortant du bus à quelques kilomètres de Chichi, la température chutant… et le bouchon s’éternisant. Bloqués pendant plus d’une heure et demie, la dame hispanique aux faux cheveux blonds et aux ongles peints nous a fait trembler aussi en nous racontant des histoires (vraies), tout en mâchant avec ardeur son chewing-gum à la cerise : la semaine dernière, le bouchon a duré cinq heures, parce qu’un homme a été tué dans l’un des bus scolaires par un bandit (d’ailleurs — mais ce n’est pas à cause de cela, sinon de la façon dont ils arpentent les routes sinueuses du Guatemala —, on appelle ces bus « los autobuses de la muerte »). Cela a provoqué une grève et un blocage de la route, afin de faire venir le gouverneur… qu’ils attendent toujours…

 

Le marché de Chichicastenango est très calme. Laetitia, que nous croisons de nouveau ici avec Christian et leurs deux garçons, me dit qu’il y a dix ans, les étales étaient plus étroits, mais l’atmosphère aussi paisible. Je m’attendais à plus de vie ; elle est plutôt du côté des comedors, où nous nous asseyons pour manger du poulet et des frites bien grasses. Nous nous installons à côté d’une famille qui nous regarde avec curiosité quand nous nous lavons les mains avec un antibactérien (et ils ont raison). Nous échangeons quelques mots et quelques sourires — mais une sorte de timidité étrange s’installe, une frontière, comme si nous étions tout à coup trop proches d’eux. J’observe les casseroles bleu et gris, petites et grandes, sur le feu orange. Elles forment une image parfaite de convivialité (entre casseroles). J’aime aussi regarder les trois générations, voire quatre (petite fille, jeune fille, femme, vieille dame), travailler la pâte, la taper, la retourner, la mettre à cuire sur la grande plaque de fer ronde. Il y a des tortillas jaunes, et des bleues cendre. Nous quittons les poulets enficelés et attachés aux pieds de la table prêts à être découpés en morceaux, pour les couleurs des broderies, plus joviales. Nous montons les escaliers gris où les femmes vendent des bouquets de fleurs pour accéder à la petite église blanche, qui est d’une simplicité touchante. Elle n’est décorée que de tissus jaunes et blancs, qui partent du côté gauche pour rejoindre le côté droit, en passant par le crochet du plafond. Je remarque à l’entrée de la grande porte un petit pot qui diffuse de l’encens, et aux côtés duquel les pétales commencent à faner. Je retrouve les mêmes pétales dans la nef centrale de l’église, où deux familles sont agenouillées pour mettre des bougies. Plus loin, devant l’autel, d’autres familles qui reviennent du marché, après avoir déposé leurs victuailles sur les bancs, s’agenouillent et se mettent à prier. Les genoux frottent le sol, reculent et avancent, la bouche murmure, la tête s’incline.

 

Nous sortons et un petit cireur de chaussures vient nous proposer ses services. Nous retrouvons le van de vieux riches qui nous a conduits à l’aller, et des dizaines d’enfants s’accumulent, comme des zombies, autour de nous. Ils tapent aux fenêtres et nous proposent des éléphants en tissu, des bandanas pour les cheveux, des colliers, des gants de cuisine brodés. Non merci. L’un d’entre eux nous dit « un euro, bon prix », et il est tout fier, car c’est là le français qu’on lui a appris à l’école. Nous reprenons la route pour Antigua. La vue sur le Lago de Atitlan est belle, il y a un chien écrasé dont les entrailles se déploient sur la moitié de la route, nous retombons sur un bouchon, et la seule voie qui est dédiée à notre sens de circulation se transforme vite en trois voies. Comment circulent ceux d’en face ? Ils ne circulent pas. À dix-huit heures, nous sommes à Antigua. Loïc va acheter une bouteille de Gato Negro, je cuisine des pâtes à l’ail et au parmesan, nous finissons le guacamole et nous endormons, et nous voilà à ce matin, le dernier matin au Guatemala, où je déguste le panier de fruits du petit-déjeuner, avec vue sur le volcan dissimulé sous des nuages très épais. Demain, à la même heure, nous serons au-dessus d’eux !