Le chien de Luis, Casa del Sol, Cuenca

Décembre chez Luis

3 décembre, Cuenca.

 

Déjà trois jours que nous sommes en décembre, et deux jours que nous « devrions » être au Pérou. L’Équateur nous retient un peu plus dans ses bras de montagnes. Partis de Quito le premier jour du calendrier de l’avant, et après avoir visité Banos, nous voici à Cuenca, l’une des villes les plus agréables que nous ayons visitées depuis trois mois. Banos est jolie, et ses alentours enchanteurs, mais elle garde le caractère déroutant d’une ville où les bains ressemblent à des piscines municipales (voire des Aqualand pauvres) et où les camions poubelles jouent une musique de camion à glaces, un peu détraquée, vieillotte. Un mélange de contes de fée et de déchèterie. Une autre illustration de cette duplicité pourrait être la rencontre entre ces deux cascades au départ du sentier à vélo : une chute d’eau blanche, venue des montagnes, et une chute d’eau marron, venue du barrage.

 

Nous avons loué un VTT pour visiter les alentours. De retour à Banos, nous avons grimpé les marches infinies de sentier de la Virgen pour arriver au sommet et surplomber la ville. La forêt était en feu. Ils la laissent bruler. Les arbres craquent, flambent, la fumée se transforme en brume qui recouvre les sommets. Les reliefs sont pelés, gracieux. La ville est colorée, mais somme toute assez moche, faite de cubes pastel dispersés. En allant acheter nos billets pour Cuenca à la gare de bus, nous rencontrons deux Français. Il y a des fois où les rencontres n’en sont pas. Nous les retrouvons dans le bus pour Cuenca. La route est longue. Nous changeons de bus à Riobamba. Les bus, en Équateur, sont semblables à ceux du Guatemala. Rien n’est laissé sans une petite touche décorative. Le plus souvent, les autocollants sur Jésus et sur la foi croisent des femmes nues en ombre chinoise, petites plaques d’acier ou autocollants. Les feux arrière peuvent être des flammes, des tourbillons lumineux. À l’intérieur, le rétroviseur est revêtu de son frou-frou, sans oublier, bien sûr, le chapelet. Ce sont de vieux bus américains, des Chevrolet anciennement Greyhound. Il y a aussi de vieux Mercedes, des Volvo. La fumée est d’un noir assez explicite quant à l’âge des moteurs. La route pour Cuenca est pleine de rencontres visuelles avec les montagnes. Les hommes travaillent la terre avec leurs bœufs et l’araire, les femmes ramassent les récoltes ou gardent les moutons. Elles sont vêtues de couleur vive, portent un chapeau noir, et ont le plus souvent un grand châle remonté jusqu’aux yeux. Ces images de rose fuchsia au milieu d’un champ vert peuplé de pelages blancs sont marquantes. Plus on progresse vers le sud, moins les paysages sont verts. Ils deviennent plus âpres, la montagne plus grise, la route, plus dure.

 

À Cuenca, nous sommes à deux mille six cents mètres d’altitude. C’est Luis, l’homme de la Casa del sol, qui nous dit ceci. Il nous accueille chaleureusement dans sa grande maison lumineuse, un peu vieille et humide, où il vit avec sa femme et ses trois enfants. Sa femme travaille dans un centre d’impôt sur les voitures (je ne comprends pas tout, pas trop), sa fille, Salomé, 20 ans, étudie le droit, pour devenir avocate. Son autre fille, 19 ans, étudie l’économie. Son fils, 16 ans, est au lycée. Luis a les cheveux poivre et sel, et des yeux de tortue. Il nous donne un plan de la ville, et nous dit qu’il y a beaucoup à faire, ici. Il y a dix ans, Cuenca était inscrite au patrimoine de l’humanité. Nous arrivons dans cette ville à sa date anniversaire.

 

Après avoir baladé dans la ville, mangé devant le marché d’octobre (qui fermait) des brochettes de viande, de patates, poivrons, oignons, saucisses grillées par la petite dame de la « esquina » (un délice), puis en marchant, un magnum aux amandes et au chocolat, nous avons assisté au concert donné sur la place de la Merced. Les étudiants de l’Académie de musique de Cuenca proposaient un spectacle en deux parties. Interprétation de musique classique connue, et jazz. Nous avons pu y observer les effets de la mondialisation : des jeunes à crêtes gelées habillés en jean slim avec petits corps frêles adolescents et veste en cuir. Le présentateur, lui, ressemblait à Jean-Pierre Foucault made in « Qui veut gagner des millions ? » avec une opulente chevelure-perruque. Il n’a cessé de prononcer à chaque discours les mots de « ciudad cada dia mas hermosa, mas limpia, mas grande ». Je note la différence de discours entre pays émergents et pays (déjà) riches.

 

4 décembre, Cuenca.

 

J’ai une grosse tache de gras de saucisse sur la poche gauche de mon pantalon. Nous revenons de la Plaza Civica où a eu lieu une fête en l’honneur de Cuenca, cette « ciudad que esta en marcha ». « Dix ans au patrimoine de l’humanité », disait l’inscription tout de lumière qui a failli incendier la moitié du public. Les étudiants en scénographie ont fait un défilé très vivant et un peu fou, nous ont donné des ballons roses. Le public est resté très sage et immobile. Les discours montrent la fierté des Équatoriens et leur envie de devenir un centre d’intérêt qui dépasse les frontières de leur seul pays. Les interventions orales m’ont fait penser à des genres de discours patriotiques dans une réunion secrète où il serait question de toucher aux étrangers par la magie de la grandeur cuencanienne… Les étudiants en pyrotechnique ont incendié une tour artisanale, et presque incendié aussi un homme sur lequel est partie l’une des fusées. Autant dire qu’ici, aucun souci n’est accordé à la sécurité. Pas de barrières, des feux d’artifice tirés au centre de la place, à deux mètres de nous. Ils allument des sortes de montgolfières miniatures qu’ils laissent s’envoler dans le ciel avec leur bougie… C’est très beau, et ce pourrait être poétique s’il n’y avait pas un homme imbibé d’alcool qui venait à cet instant me montrer son ventre complètement lacéré en me demandant de l’argent.

 

Peu de temps avant, nous étions à la clôture de la biennale de Cuenca. Nous avons eu la chance de visiter les lieux déserts (tout le monde étant à l’apéro de clôture) en compagnie d’une jeune étudiante en quatrième année de tourisme brillante, qui a donné pour nous un sens à chacune des œuvres. Le travail des artistes exposés est passionnant, et montre à quel point l’art ne connaît pas de frontière — à quel point les artistes voyagent. Le sens de chaque œuvre est lié à l’histoire d’un seul pays, mais les formes de transmission, le langage, restent les mêmes.

 

De l’autre côté de la rivière se trouve la « fabrica Fatima », la fabrique de chocolat de Cuenca. Elle est toute petite, et sent bon le cacao. Une employée nous explique les différentes étapes de la transformation de la graine de cacao en chocolat. En fait, il y en a très peu. Faire sécher le cacao, le moudre, le chauffer jusqu’à ce qu’il devienne une pâte liquide. Ce cacao est de type « machal », et il doit être cuit à quatre-vingt-cinq degrés. Les machines ont l’âge de la fabrique : soixante-quinze ans. Elles donnent du travail aux biceps, car, nous dit-elle en faisant les gros yeux, il faut tourner, tourner, tourner… la manivelle. Le chocolat n’est pas à consommer directement, mais sert à l’élaboration des plats, et surtout, des boissons. Le chocolat n’est fabriqué que le jeudi, et ne dépasse pas les murs de la ville.

 

À midi, nous mangeons au marché Diez de augusto. Pour un dollar cinquante, nous avons un verre de jus, un morceau de poulet avec de la salade et du riz, une soupe de poisson à l’oignon, citron et, mais grillé. C’est goûteux, et l’ambiance y est. À la sortie du marché, nous visitons la cathédrale, dont l’intérieur est immense, très sobre, et complètement recouvert de marbre. C’est froid, et impressionnant. Dehors, un père Noël gonflable prend le vent, accroché à un arbre. Il y a quelques crèches, dont les personnages ne sont certainement autres que les fruits d’une récupération d’objets divers. Autant dire que les crèches équatoriennes ne prêtent aucun souci aux proportions… Il y a même des bulldogs en porcelaine invités chez Jésus, et qui font quatre fois la taille de Marie, d’ailleurs un peu trop maquillée… Bref. Les crèches, bien que faites de bouts de bois et de plastiques, sont on ne peut plus vivantes.

 

Nous nous arrêtons dans un cybercafé pour vaquer à nos occupations Internetiennes. Ce cyber sert vraiment des cafés, et avec des gâteaux, en plus…

 

Cela me fait revenir — car je n’ai cessé de penser et d’écrire à l’envers depuis que j’ai noté « 4.12.09 » — au petit-déjeuner de ce matin, servi par Luis, sur la table ensoleillée de sa cuisine. Deux œufs, un jus de fruit pressé, deux morceaux de pain (sec), un thé.

 

5 décembre, Cuenca/Loja.

 

Il y a un homme qui dort tout raide sur un morceau de banquette sur la gauche, une femme face à lui qui appuie sa tête contre celle d’un autre homme penché sur sa droite… un autre homme qu’elle ne connaît pas. Les trois sont esquichés à l’avant du bus, à côté de nous. Il est trois heures du matin, et la question des limites corporelles — se frôler ou s’éviter, avoir un « contact », ne se pose plus. Le rideau est de travers et laisse passer quelques rayons diffus de lune. La lumière est douce, et parle de sommeil. La nuit ne laisse que quelques formes se révéler : je devine le désert de roche dans le noir, les reliefs vertigineux. Le silence est rompu par le refrain d’une jeune fille qui parle, de l’autre côté de la porte fermée, avec les deux chauffeurs. Je m’imagine que cette jeune fille qui ne cesse de parler et de raconter mille et une histoires est Shéhérazade, et qu’elle est en quelque sorte là pour nous sauver : le chauffeur à qui la vitesse ne fait pas peur nous laissera vivants à Piura.

 

À quatre heures, nous passons la frontière. Le bus s’arrête devant le panneau qui dit : « gracias por su visita », signé : « Ecuador ». Un peu plus loin, le nom de « Peru » occupe un autre panneau rouge et blanc. Nous faisons la queue au guichet. L’attente est longue, car les démarches sont compliquées pour les Péruviens. Pour nous, un simple tampon. Nous traversons le pont sous lequel coule une rivière à ordures, nous arrêtons au second guichet. Nous sommes au Pérou. Il y a quelques militaires postés là, que je salue d’un « Buenas Noches », et qui me rétorquent : « Buenos Dias ». Il 3 h 40 du matin. La route se poursuit jusqu’à Piura. Je repense à Luis, qui nous a quittés avec un petit bisou sur la joue gauche, et qui nous a parlé un peu, au petit-déjeuner. S’il se fait des piqûres, c’est pour son diabète, c’est de l’insuline. S’il n’est pas allé aux festivités de Cuenca, c’est parce qu’il se rend à l’église tous les soirs. Pas l’Église catholique, l’église chrétienne. Parce que les catholiques adorent les images, et que lui croit en Dieu « en todo y nada », en un Dieu irreprésentable. Il nous fait goûter à la « tomato dulce », une tomate qui pousse sur les arbres. Il nous dit que le jus est fait avec du « babaco », et nous demande si nous avons apprécié le pain, car ce matin c’était du pain complet (celui qui est meilleur pour sa santé). Il nous donne quelques cartes de visite à distribuer et le livre d’or à remplir. Je nous y dessine en train de déjeuner. Il me trouve habile. Il dit que cela coûte mille dollars d’aller en France depuis l’Équateur. Il dit que lui, il ne peut pas voyager.

 

Arrivés à Piura, nous rencontrons deux Suisses-Allemandes que nous suivons. Elles vont à Chiclayo. Sur la même route se trouve Trujillo, où nous décidons d’aller. Sur les portes vitrées de la petite gare d’autobus, une horde de chauffeurs de taxi colle sa tête et ses mains. Le Pérou me fait immédiatement penser au Mexique. Il est bien différent de l’Équateur, qui semble commencer à vivre vraiment, et qui possède déjà quelques solides richesses. En Équateur, les villes sont en construction. On voit littéralement les cabanes être remplacées par des murs de béton et des toits en tuile. Parfois même, les structures sont luxueuses. Au Pérou, comme au Mexique, il semble que tout soit encore à la phase de démolition… sans reconstruction. Mais le Pérou semble plus paisible, apaisé, moins pris dans le rapport contradictoire à la société de consommation qui est celui du Mexique avec les États-Unis. Il y a, partout, des comedors, des vendeurs de fruit, de légumes, de pains et de bric-à-brac. Arrivée à Trujillo, je suis surprise de l’utilisation intensive du klaxon. Durant le trajet qui s’éternise, il fait très chaud, je ne cesse de m’endormir et de m’éveiller, et en ouvrant les yeux je rencontre toujours le même paysage : des dunes de sable, du désert, des touffes d’herbe, des constructions en agglos qui sont comme des ruines, presque des sites archéologiques, pris dans le sable. De temps en temps, le paysage devient plus vert, il y a des champs de maïs, des paysans. Nous dormons à la Casa de Clara, un lieu qui a premier abord paraît être une maison de retraite. Nous y rencontrons quelques jeunes, dont des Canadiens, une fille et son père qui voyagent ensemble — le père ressemble à Clint Eastwood. Ils nous disent que le dimanche tout est fermé. Nous sortons et tout est ouvert. Nous achetons du chocolat (séduits par la photo du Machu Picchu sur la plaquette), et comme d’habitude, il est mauvais. Trujillo n’est pas belle, mais l’ambiance y est bonne.