Dans le train pour Beijing

Le train chinois

14 juillet, Guilin/Hangzhou.

 

Aujourd’hui, en France, c’est la fête nationale. Mes parents doivent être en train de danser sous les feux d’artifice. Probablement au bord de la mer. Moi, je suis dans le train, qui devrait mettre vingt-trois heures à atteindre Shanghai. Dehors, les rizières, plates, vertes, et les montagnes, frise régulière, dos de dragon. La nuit vient de tomber. En face, deux petites filles qui s’amusent discrètement, deux jolies petites filles très différentes. La maman est à leur droite. Pull-over bleu, yeux noisette. Nous a proposé des fruits, des pépins de quelque chose à grignoter. A craché par terre. A discuté de la possibilité d’ouvrir la fenêtre pour jeter des poubelles avec un homme. À ma droite, l’équipe des gens debout, des sans-places qui me scrute : j’écris. Les Chinois ne sont pas désagréables, pas insistants et dérangeants comme les Indiens, mais quand même : ils scrutent. Ils sont très curieux. Cela leur donne un air d’enfant. Pas encore éduqués. Mais le processus a commencé. Au-dessus de la maman, un panneau : interdit de fumer. Interdit de jeter ses poubelles n’importe où. Interdit de cracher. Pour l’instant, j’ai un exemple pour chacune de ces prohibitions ignorées. Cesser de réfléchir à tous les paradoxes de nos civilisations. Je ne me sens pas libre parce que regardée. Pourtant, ici les gens ne se rendent compte de rien, ils se regardent parce que c’est naturel, mais se fichent de juger ce que fait l’autre (bien qu’ils ne se fichent pas exactement de ce qu’il fait). Un monde d’enfants n’est-il pas justement un monde libre ? Je reste une adepte du « ma liberté s’arrête là où commence celle des autres », Mais… en fait je ne sais même plus ce que cela signifie. Oui en fait je suis même trop fatiguée (couchée tard, difficile de dormir ce matin avec les bruits de perceuse et réveil en sursaut par équipe de l’hôtel qui a presque défoncé notre porte façon FBI… On ne saura jamais pourquoi) pour discuter la liberté ce soir. Et puis, parfois, il faut savoir s’arrêter de penser. Le train est très bruyant. Voyager donne parfois l’impression d’être une star… Avec les avantages et les inconvénients. Les avantages : aller aux toilettes d’un wagon surpeuplé qui s’aplatit pour vous laisser la place de passer. Les inconvénients : on ne détache pas ses regards de vous. Le wagon du train à des airs de tapis rouge… Enfin, si l’on excepte les affalés, les poubelles renversées, les odeurs de pipi, si l’on excepte le chaos. Avant de partir en expédition toilettes (chose que je n’aurais pas risquée en Inde, le regard se transformant trop souvent en toucher), un jeune homme a entamé la discussion. Chemise cintrée à carreaux rouges et blancs, jean chaussures beiges, jolis yeux. Il nous a interrogés, s’est étonné que nous allions à Shanghai par le train en « hard seat », depuis Guilin. Pourtant, c’est bien ce qu’il fait lui. Sa famille vient de Guilin. Il travaille à Shanghai, vend des médicaments (pharmacien ?), par exemple, nous dit-il, du matériel d’acupuncture. Il est diplômé de l’université de médecine de Shanghai (il a l’air fier, bien que modeste). Il connaît beaucoup de choses sur la France, nous dit que Sarkozy est intelligent et que la France est un pays libre… et… romantique (il cherche le mot dans notre lexique, il rigole un peu). Il dit que notre pays est « super-puissant ». Petit mais riche, que son économie est rayonnante. Il n’aime pas la Chine parce qu’ils ne sont pas libres et ne peuvent pas choisir leur président. Il n’aime pas le parti unique, voudrait que ce soit autrement. Lui disant que nous apprécions (pour d’autres raisons) son pays, il nous remercie avec un sourire gêné, complimenté. Les petites, en face, continuent de me regarder, entre deux sommeils, et sont surtout fascinées par mon écriture (comme je le suis par la leur : la plus grande apprend à la plus petite à recopier les idéogrammes). Elles ne répondent jamais à mes sourires : j’admire la liberté immense, le naturel des enfants. Surtout, ne pas se forcer. Qui c’est celle-là ? Le jeune Chinois qui utilise à présent son portable pensait que nous étions russes. C’est amusant. Je vais consacrer les prochaines minutes de ce trajet (encore) interminable à penser à une Ambre Russe. C’est bien, de voir le monde autrement. 10 : 00 J’ai les dents qui me démangent (démange mon envie de les gratter pour enlever la pellicule de saleté), les fesses qui me brûlent, la culotte mal mise et les lunettes qui collent à mon nez, au derrière de mes oreilles. Il fait frais. Mes jambes paraissent avoir pris des kilos, mon dos est un puzzle dont je redécouvre les différentes parties, mon ventre me rappelle que je suis vivante. Dehors, toujours des rizières. De nouveau, un peu de pluie. Un peu de pluie, mais épaisse, comme des crachats. Comme le crachat que vient de déposer à mes pieds la maman au pull-over bleu. Le wagon connaît son heure de déchéance. L’homme de ménage n’est pas passé avec sa balayette depuis un moment. Par terre, c’est l’anarchie. À ma droite, la fille épluche et décortique, met machinalement d’un côté, par terre, de l’autre, dans sa bouche, ses graines de tournesol, dans un geste dépressif. En face, une nouvelle famille squatte l’entre-deux wagons. Il y a sept nouveaux regards pour nous scruter. Le wagon numéro n° 6 s’agite, mais la plupart des têtes restent sur les tables. Les fauteuils étant parfaitement verticaux, comme des murs, on s’affale sur la table à laquelle on s’accroche comme à la dernière possibilité de dormir. À chaque demi-heure sa position. Les vendeurs passent avec des fruits, des boules de Noël, des soupes de nouilles et une sorte de purée de riz sans goût avec un œuf et trois morceaux de ce que l’on pourrait comparer à du pain pas cuit. Les deux petites filles en face sont d’un angélisme admirable. Elles ont tout de petites filles parfaites. En fait, je crois qu’elles le sont. Je veux des petites filles.