Vue sur les bâtiments de l'exposition universelle, Shangai

Le tour du monde made in China : Exposition universelle Shanghai 2010

J’ai pensé à ne pas y aller, j’ai pensé « ça ne vaut pas le coup de prendre un bain de foule ». J’ai pensé « ça veut dire quoi expo universelle ? ». J’ai pensé : « encore une biennale prestigieuse pour les riches qui n’a rien à voir avec l’art ni la vie ». J’ai pensé « ça ne donne de sens à rien ». J’ai pensé « plus maintenant ». J’ai pensé « mais au fait est-ce que je sais ce que c’est une expo universelle ? » J’ai pensé : « non ». Avant ça, j’ai pensé « tour Eiffel. Paris. Wikipédia ». J’ai pensé « vieux cours sur la colonisation. Première Exposition universelle à Londres. Quelle année ? XIXe, ça, je sais ». J’ai pensé en images, j’ai vu des bananes, des noirs, du banania, j’ai vu des constructions éphémères thématiques, de l’extrait architectural de pays. J’ai pensé que je ne savais pas, ne savais rien, mais que ça avait l’air important. Wikipédia m’a donné envie : tous les prodiges architecturaux construits à cette occasion devenus les symboles de différents pays ! J’ai pensé à moi devant la boule de Montréal en août, à moi devant la Space needle de Seattle en septembre, à moi devant la tour Eiffel, à moi un jour à Bruxelles… J’ai pensé « c’est le monde à l’envers. La tour Eiffel pour l’expo de 1889 qui devient le symbole de la France à l’expo suivante. J’ai pensé : « Je veux y aller ».

 

Le 18 juillet, à 10 heures, je me suis pointée avec Loïc au guichet numéro 3. « Dis-lui : deux étudiants » « one student and one adult normal » je ne pouvais pas savoir qu’elle ne vérifierait pas. J’aurais quand même pu essayer. Nous entrons par la porte numéro 5, où se trouve la (déjà) fameuse invention architecturale chinoise, vraiment très belle, vraiment très rouge, quoiqu’après tout assez bordeaux. Elle me fait penser à un écrin solide de parfum, assorti au baume d’une femme sûre d’elle. La chine ne fait qu’affirmer encore sa grandeur. La structure, de la racine étroite au sommet très large, la forme évasée, féminine, la couleur du sang, de la révolution, du communisme, le triangle inversé ne renverse rien, mais plante. C’est un arbre, c’est l’histoire de la graine qui croît, du plus petit au plus immense. La Chine s’étend. Elle se répand. Je me sens contaminée. Nous ne pouvons pas pénétrer l’intérieur. Tant mieux, j’aurais peut-être été engloutie.

 

Il y a là tout un peuple chinois, venu contempler sa merveille. Il fallait réserver pour ce pavillon. On continuera à rêver, au moins. L’intérieur est toujours décevant. Nous poursuivons vers Hong-Kong, Macao. Les files de parapluies/parasols multicolores nous découragent. Les Chinois sont écrasants. Nous passons devant la Corée, lego bariolé, le Japon, violet excentrique. Entrons dans le Qatar et le Maroc. Dans le premier, une femme tisse, un homme joue de la musique. « NO FLASH — 没有闪光 » précisent les panneaux, mais les Chinois ne comprennent pas le chinois. Je pense qu’il faudrait mieux s’en tenir aux mannequins. Je me rends très vite compte de ce que c’est qu’une Exposition universelle : de la promotion pour chaque pays qui se présente comme candidat à Miss Univers. Mais aussi : une excellente façon pour le casanier de voir autre chose, d’avoir une idée des pays qu’il ne visitera pas. Le problème, c’est que la plupart des pays ne font que montrer encore et encore ce que montrent tous les reportages. Prenons le Pérou : Machu Picchu, peaux ridées cuivrées, pleines de bijoux colorés, chèvres… les Zoulous quoi. C’est magnifique, mais a-t-on vraiment besoin de voir encore cela ? Le Venezuela, sans prétention, parle de révolution, installe des hamacs, des pans de rideaux plastiques qui font penser à ceux des boucheries. Abattoir, espoirs, le message est ambigu, et en même temps, comme la pensée d’une révolution heureuse, très clair. On parle de l’histoire et du futur d’un pays. Il y a du mouvement.

 

Et au fait, le thème de l’expo ? « Meilleure ville, meilleure vie » ? Il est où ? Très peu dans les pavillons. Finalement, on ne réfléchit pas beaucoup à une Exposition universelle. On fait « un tour du monde » des pavillons, on collectionne les images de la différence, on fait du vélo sur le toit de la Suède, du téléski sur celui de la Suisse. Est-ce qu’on est vraiment là pour penser à construire une meilleure ville/vie ensemble, ou pour récompenser par le nombre d’entrées le vainqueur de la coupe du monde des pays 2010 ? Enfin, c’est ludique, pas si mal que ça, et ça a le mérite de recréer un univers dans un lieu, à Shanghai pour cette année. Et Shanghai s’est donnée du mal pour tout organiser au mieux. Passé l’énervement de ne pas pouvoir accéder au pavillon de la Chine, et la fatigue d’avoir à attendre des heures (on vous déjà dit que les Chinois étaient nombreux ?), je félicite la Chine, car elle est un chef d’orchestre très doué. Et son orchestre en met plein la vue. Il suffit de monter au sommet de la sphère pour avoir la sensation d’être sur le toit du monde (alors que vous êtes quelques étages au-dessus d’une exposition de pavillons). L’extérieur des pavillons est sans doute, je l’ai déjà évoqué, le plus intéressant, le plus intrigant. Une fois passée la carapace, le centre est souvent bien vide. Concrètement, ce sont souvent quelques objets, des matériaux (de l’eau, du bois, et de la vitre : on a la Norvège… et le Canada… et la Suède…), et des vidéos. Le plus fort pour la vidéo restant les USA, qui nous ont cloué le bec avec un programme d’éducation chinois de A à Z, de « Nǐ hǎo » à « See you ». Les Chinois bonjour, ce n’est pas bien de jeter les poubelles par terre, il faut éduquer ses enfants, être heureux tout ça, la vie c’est bien ensemble (= acceptez tous les contrats avec nous), au revoir les Chinois un jour dans notre pays (= si vous devenez riches et intelligents). Les Américains, ils ont tout compris (mais pas les Chinois qui ont laissé leurs déchets dans la salle). En ce qui me concerne, hormis l’accueil à l’américaine toujours aussi sympa, la pluie qui se met à tomber et dans le film, et dans la salle avec effets de vent, etc., je vous croyais plus fins que cela… Je sais bien qu’il n’y a que des touristes chinois à Shanghai, mais quand même… je n’ai pas fait la queue pour voir le même film que celui qui est diffusé durant l’attente à la douane.

 

C’est en visitant le pavillon de la France que j’ai pensé : voilà un pavillon intelligent. Disons, un pavillon tel que je l’espérais (on ne se défait pas d’une formation Française de 0 à 24 ans) : des vidéos — faire le choix du lieu et du cadre, mais laisser la ville à sa propre image, ne pas influencer les mouvements, montrer ce qui se donne à voir tout seul, la vie à Marseille et à Paris —, des écrans agencés comme des mosaïques de toiles pour retransmettre en direct l’agitation de cuisiniers Français aux fourneaux dans la salle visible à l’arrière (un écran-toile de plus, le rouge vif des murs, le gris brillant de l’inox et des ustensiles, le blanc des toques, le noir des pantalons) — rapprocher le visiteur de la France en le gardant à distance (pour la réalisation du fantasme, voir à l’étage « restaurant » peut-être pas accessible pour tous les porte-monnaie), des œuvres d’art (l’Angélus de Millet, le Balcon de Manet, la Salle de danse à Arles de Van Gogh, la Femme à la cafetière de Cézanne, la Loge de Bonnard, le Repas de Gauguin et l’Âge d’airain de Rodin) — une autre géographie du pays, et une façon de signifier l’importance de l’expo —, l’installation de colonnes d’odeurs — novateur, ludique, on peut sentir le croissant, la cigarette, le café… —, la Citroën luxueuse ( = nous en France on sait aussi faire des Ferrari), la Peugeot ( = nous en France on est à la page avec une voiture 100 % électrique), le robot pour éduquer son enfant ( = nous en France on est aussi bon que les Chinois en technologies), l’installation Vuitton ( = eh oui ! c’est nous la France qui vous faisons rêver avec la marque la plus recherchée en Chine et certainement la plus achetée), enfin la grande cour intérieure avec Ratatouille en buisson (le rat), les fontaines — il faut au moins ça pour se reposer et prendre des photos avec une star Française après les quatre heures de queue… et quelques minutes de visites. Pour nous, trois secondes d’attente, grâce à l’accès VIP. Je tiens à préciser qu’à Monaco ils nous ont dit d’aller nous faire voir chez les Grecs (à la place on a été chez les Norvégiens), alors que bon, tout le monde sait bien que les Monégasques ils se la pètent, mais ils sont Français (ils ont juste réussi à faire croire aux Chinois que c’était un pays à part entière). En Espagne, on nous a dit « non ce n’est pas suffisant de parler espagnol pour entrer en VIP » ils travaillent bien les Espagnols… En Suisse, on s’est moqué de moi quand j’ai voulu entrer avec mes origines suisses : « ben quoi, je suis née en Suisse, c’est pas assez ? » Je me suis rappelée que les Suisses c’est chiant. Dans la vraie vie, y a quand même moins d’attente aux frontières, et faut le dire, c’est vachement mieux. En parlant de ça, il existe des passeports que les visiteurs se font tamponner à chaque pavillon (mais à la sortie seulement : faut pas tricher sur le fait d’avoir ou non visité un pays). Certains tampons (payants, j’imagine) donnent même accès à l’entrée VIP. L’exposition universelle, c’est aussi une sorte de Monopoly chinois. Un casse-tête.

Tout ça pour dire : petit bonhomme bleu mascotte de l’exposition, je te déteste, parce que tu es partout et qu’à cause de toi on n’a pas pu avoir de billet de train, je t’aime bien, parce ce que tu es le signe de l’humain (même si franchement tu ne lui ressembles pas), Ren, 人 et je t’adore, parce que tu es bleu, comme la planète…