La muraille de Chine (Badaling)

Le 19 juillet 2010 et l’Empire du Milieu

19 juillet, Shanghai.

 

Shanghai a gagné. Je suis séduite, après quelques réticences. Et si fatiguée, après une nuit blanche dans le train et une journée à trimbaler mon corps jusqu’à une ambassade fermée, que je ne cesse de rire nerveusement en sachant bien que je finirai par pleurer, et que je n’arrive pas à me concentrer pour écrire. Écrire nécessite parfois de la concentration. Se rappeler, mettre les mots dans l’ordre, organiser, faire des phrases pas trop moches. L’esthétique, c’est important : pouvoir se relire, d’abord. Il faut que je puisse relire un jour que le 19 juillet 2010 j’avais les paupières lourdes, les cernes enflés, des bleus aux jambes (dormir dans le couloir d’un train n’est finalement pas sans conséquence), que j’étais heureuse d’être encore en train de voyager, que voyager devenait facile et indispensable alors que j’en avais marre de mon sac, de mes points noirs, de mes poils sous les bras. Que le 19 juillet 2010 j’avais vraiment envie de dormir, mais que je me forçais à écrire. Loïc vient de mettre de la musique. La chambre neutre se transforme. Je n’en ai pas encore parlé, l’hôtel est sympa. Tout neuf, manque de caractère, mais dans une ancienne demeure chinoise charmante. Douillet. Parfait pour se reposer… mais demain il faut se lever tôt pour aller à l’ambassade ! Dehors, on crève de chaud. Sieste. Une sieste. Mais il faut que je parle de l’exposition universelle, avant de prendre le train pour Pékin à 22 : 00. Le train pour Pékin ? 13 : 20 dans un wagon surchargé, assis, accroupis, debout dans un couloir étroit, esquichés entre 2,3,10,50 Chinois. Heureusement les Chinois sont polis. Et l’ambiance était sympathique. Cela n’empêche pas d’avoir envie de tuer la petite fille qui vous tombe dessus, la mémé qui vous met le pied dans la figure, le jeune homme qui vous arrache trois cheveux au passage… N’empêche, les Chinois sont sympas. Et dormir dans un couloir, impossible. Mais on peut essayer plus de position qu’on ne le fera jamais au lit. Je n’ai pas d’histoire cette fois-ci, pas de discussions avec les habitants, les survivants du T104, wagon numéro deux. On se touche peut-être trop pour se parler. Dormir la tête contre une cuisse étrangère, c’est déjà assez. C’est une autre rencontre. Un contact. Je n’ai Chinois et leurs yeux aux paupières gonflés, les Chinois et leurs lèvres discrètement pulpeuses, les Chinois leur peau du blanc nacré au cuivré, les Chinois et leurs crânes hérissons, les Chinois et leur petit corps, les Chinois et leurs histoires en chinois. J’aime les Chinoises, surtout, avec leurs yeux amandes et leurs attitudes de fillettes. Sinon, le train, c’est de la torture. Mais nous sommes vivants et à Beijing, la capitale de l’empire du Milieu ! Nous avons vu nos premiers bidonvilles chinois. Des airs de Bangkok. Un Mc Do. L’Ambassade de Russie fermée. Et une Chinoise qui nous a aidés, appelé l’hôtel et conduits jusqu’à la réception. Merci. Janis Joplin chante.

 

21 juillet, tard.

 

Ce matin, neuf heures, nous attendons que les portes de l’ambassade de Russie ouvrent. Nous sommes peu. À neuf heures quarante-cinq, nous avons payé nos visas. À récupérer dans une semaine, mardi prochain. C’était loin de la galère que je m’imaginais traverser. Peut-être suffit-il d’y être préparé. Nous rentrons à pied. Sur le chemin, nous visitons le temple du lama. Rien ne m’atteint, mais c’est joli, coloré. Trop touristique. L’âme est perdue, quelque part aux alentours, dans les rues moins fréquentées. Nous croisons, à côté du temple de Confucius, le portrait du mandarin : lunettes rondes, montures noires épaisses, prêtes à l’étude, sourcils blancs prêts à la réflexion, barbe en pointe respirant la sagesse, petit chapeau noir sur la tête. Les rues sont grises, de brique, un seul étage, du linge qui pend, des femmes qui bavardent, des vélos, un estropié sur une planche à roulettes qui diffuse de la musique. Il manque quelque chose pour me retenir : plus de vie. Deuxième arrêt à la pâtisserie (tarte aux noix à 6 yuans, un délice). Je me rappelle avoir vu un endroit pour manger pas cher lorsque nous nous sommes perdus en cherchant l’auberge de jeunesse le jour précédent. Le quartier est encore plus animé, des femmes ont installé leurs chariots-buffets. Pour huit yuans, nous avons un plateau-repas énorme (porc, poivrons, riz, sauce aigre-douce, salade de soja, choux et champignons…). Pour quatre yuans de plus, un demi de bière. Nous mangeons sous le parasol bleu en compagnie d’autres clients aux regards sympathiques qui se ruent littéralement sur la nourriture. Je suis fascinée par leur capacité à enfiler la nourriture dans leur bouche avec les baguettes, et à tordre leur cou. C’est peut-être, plus que le poids qu’ils portent sur leur dos, la raison de leur courbure future. De retour à la chambre, nous dormons. Loïc appelle ses parents qui lui parlent du mariage de son frère, et me demandent comment je compte m’habiller. Je réalise que nous allons rentrer. La boule se forme progressivement dans mon ventre. Je pense au rôle que je vais devoir jouer, celui de la Ambre qui vit en France. Qui a un toit, qui a lâché son sac à dos. Celle qui se demande comment elle va s’habiller, quand elle a porté le même pantalon pendant un an. Y a-t-il une meilleure position que celle du voyageur ? De rentrer, est-ce une chute ? Je vois Alice aux pays des merveilles, Alice qui tombe dans un trou, et je vois surtout Alice remonter du trou… Je vois Alice de Tim Burton. J’en suis là.

 

26 juillet, Beijing.

23 : 40. La routine du voyageur fatigué… Pains au chocolat, visite matinale, recherches sur le net, réservations d’hôtel (la haute saison touristique nous oblige à modifier nos habitudes à l’arraché), sieste, deux pêches, bus n° 124, marche et achats dans le quartier touristique de Pékin — nous retrouvons les malheurs du lieu « authentique/touristique » : tuk-tuk, tous en bateau, vendeurs en tout genre, floraison de restaurants branchés, dans un cadre plutôt joli, autour d’un lac. Mais dénué de charme, trop gris. Le rouge des lampions ne suffit pas à éclairer une ville grise, où il n’y que trop rarement de lumières. Le soleil ne parvient pas à percer la brume permanente. Il apparaît comme voilé, on peut le regarder en face. Une lune dans la cendre. Les hutongs ont des airs d’asiles psychiatriques. C’est vraiment un univers étrange. L’atmosphère est prise entre la beauté des lieux conservés, des ruelles dont la maison ne compte qu’un rez-de-chaussée, et les briques uniformément grises, qui me donnent une sensation d’enfermement. Avec l’arrivée de la ville moderne, ce sont « forcément » des lieux à part, pourtant traversés par les mêmes gens. On y croise beaucoup de personnes âgées, voûtées, et les hommes utilisent leurs voix fortes pour parler. Ils s’envoient les mots. Les mots éclatent et retombent contre les murs. C’est vivant et morose à la fois. De temps en temps, un pavillon est fleuri. Dans chaque entrée, il y a des vieux vélos. On s’y balade avec tout un tas de bric-à-brac. Ce n’est ni pauvre, ni riche.

 

Bus 113, nous nous arrêtons acheter des pêches. Premier restaurant. Personne ne parle un mot d’anglais. On nous donne le menu en chinois. Je ne sais pas où regarder. C’est étrange de ne pas savoir lire ; c’est regarder une image qui ne peut rien signifier, qui n’a pas de mémoire. Puis le serveur, avant que je commence à philosopher, nous apporte de « vraies » images. Qui parlent, celles-là. On montre ce qu’on veut, il coche. Champignons, viande, gambas, bouillons de légumes et bouillon épicé. Nous goûtons à la fondue chinoise. Quinze jours qu’on regarde les Chinois manger ça, dans des salles de restaurants embuées, chaudes. Les serveuses veillent à ce que nos verres ne soient jamais vides (de jus de raisin), les hommes fument, les cuisiniers ont entre quatorze et dix-huit ans, les cuisines sont derrière les w.-c., sales. Le personnel est habillé comme dans un grand hôtel, les gens sont torses nus, débraillés. Étrange logique chinoise.