Poste de frontière entre la Bolivie et le Chili

Entre les déserts

8 janvier, Salar d’Uyuni.

 

Devant l’immigration bolivienne, nous attendons le bus qui nous emmène à San Pedro de Atacama. Les paysages de ce matin étaient lunaires. Nous avons senti la vapeur des geysers, dans le noir. La frontière est onirique. Une carcasse de bus taguée, rouillée, occupe la partie gauche de la baraque de l’immigration bolivienne. À droite, les panneaux verts plantés dans le sable où se dessinent des dizaines de routes, qui indiquent « Repubica de Chile » et à quarante-sept kilomètres, San Pedro de Atacama. Tout autour, encore et toujours, les montagnes rouges, les dunes orangées, la terre, la brise, le bleu du ciel.

 

Les frontières sont toujours une source d’étonnement, des lieux de transitions étonnants. Le paysage se poursuit et change pourtant radicalement. De la Bolivie au Chili, on passe d’un désert palpable, saisissable dans son champ de vision, à un horizon infini fait de reliefs lointains, à un désert inaccessible dont l’œil ne distingue que quelques couleurs pastel, quelques formes suaves étirées. Le bus, plein à craquer, s’arrête à la frontière chilienne, où les contrôles sont plus poussés que d’habitude. Nous discutons avec un Français jovial avec qui nous finissons par être un peu en froid. Il parle de son « test de la cocaïne » pour seulement deux euros, au jour de l’an. Je lui parle de l’attitude inconsciente des étrangers qui participent au circuit infernal de la drogue en Amérique du Sud. Il parle des pulls de contrefaçon qu’il a envoyés en France par courrier. Je lui parle des conséquences de la contrefaçon. Les touristes les plus sympas sont aussi les plus inconscients. Il me répond que de toute façon il s’en fout, que c’est sa propre morale, que tout est question de point de vue. Bien sûr, tout est toujours une question de point de vue. Moi ce que je vois, ce sont des pays qui grandissent à reculons parce que leur économie est corrompue par de petits gestes inconscients. « Je n’ai pas l’impression de participer à quoi que ce soit, dit-il. C’est ce qui compte ».

 

San Pedro de Atacama est une ville on ne peut plus touristique, mais aussi des plus agréables. Rues de terres, maisons de pisé avec patios, soleil brûlant, un grand palmier et un sapin au centre de la place. Les Chiliens ont l’air paisible et ont un air naturel accueillant. Nous avons discuté avec deux Canadiens rencontrés au salar, le genre de couple parfait très sympathique qui sortent tout droit d’Hartley cœur à vif. Lui blond très clair aux yeux bleus, les mèches dépassant de la petite casquette à la mode, sourire blanc éclatant, elle superbe jeune femme, cheveux blonds et châtains, yeux noisette, sourire permanent et sans faille, petit corps de danseuse. Ils viennent de Calgary. Il étudie l’environnement, et accumule les petits boulots. Elle a une bourse, et s’apprête, à son retour au Canada, à être médecin. Ils ont vingt-quatre ans. Dana et Kazy.

 

10 janvier, Vicuna.

 

Après avoir parcouru une partie de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud, le Chili est surprenant. Un havre de paix qui s’apparente, si ce n’est à l’Europe, comme le disent certains voyageurs, aux États-Unis. La traversée du désert de San Pedro à Serena me rappelle vraiment ses paysages lunaires, et ses villes plantées au milieu, un peu ensablées, basses, étendues, peu colorées, prospères. Calama me rappelle Pahrump, ou Fresno. Mais le désert semble plus vaste encore, on n’y trouve pas de Vegas, mais seulement des routes, longues, fines, saines. Le passage par Antafagosta remet en mémoire des images de la côte mexicaine et péruvienne. Ville salle, mer grise, baraques qui s’accumulent à la périphérie. L’arrivée à la Serena montre un autre visage du Chili, autrement riche, autrement gracieux. Nous visitons la ville à six heures du matin, après dix-sept heures de trajet en bus. Quelque chose me fait penser à Hyères. Mais le soleil n’est pas encore là. Les rues sont pavées, quelques clochers d’église dépassent des maisons basses, la mer se voit au loin, derrière un immense centre commercial. Tout est fermé. À huit heures, il n’y a toujours aucune vie. Seuls quelques chiens… Nous prenons un autre bus pour Vicuna, la vallée des vins. Et de nouveau, le paysage me rappelle la Californie. La vie est on ne peut plus tranquille. Nous campons.