Sophie et Justine

Sophie, Justine et les baleines de Forillon

25 août.

 

Nous sommes seuls sur la plage – hormis quelques oiseaux, l’Atlantique nous ouvre ses bras, scintille, éblouit. Il est très tôt. Hier, ayant pris le bus pour Gaspé à 22:00, et après avoir discuté avec le chauffeur, dont le fils joue au hockey, et dont la fille fait du patinage artistique, auparavant chef d’équipe (environ 24 personnes dans une usine ayant été délocalisée), il a préféré rester à Québec et a trouvé cet emploi de chauffeur de bus en l’espace de trois mois ; après, aussi, un transfert au Carlton), et ayant de nouveau discuté avec notre chauffeur, nous avons finalement atterri à Percé, vers 2:30 du matin, dormi dans notre tente plantée derrière l’auberge de jeunesse (très belle auberge) qui affichait complet, écrit le nom de nos villages respectifs sur la plage. Percé est un joli village, dont le rocher percé n’est plus percé, à force d’éboulement… Mais le mythe demeure. L’île de Bonaventure est devant nous, le paysage a des airs de Normandie. La différence étant que les rochers qui s’avancent dans la mer sont couverts de sapins.

 

Ce matin, nous arrivons à Gaspé sous une pluie fine. La ville ne semble pas particulièrement agréable, et bizarrement construite. La vue sur le parc de Forillon est belle, et cela nous donne envie de poursuivre notre route en direction du parc. Une première voiture s’arrête : Loïc est content, comme il le voulait, c’est un pick-up. Un jeune aux yeux bleus d’une trentaine d’années est au volant, un homme plus vieux est à sa droite. Ce sont des éleveurs de moules, le pick-up est plein de matériel de plongée, je suis assise sur une combinaison. Ils nous déposent à quelques kilomètres. Cette fois-ci une voiture grise s’arrête, avec pour conductrice une jeune fille très dynamique — également de beaux yeux bleus. Elle vient de Québec et dort ce soir à Cap-aux-Os. Elle fait des études dans le tourisme aventure. Elle nous dépose à l’auberge internationale de Forillon. Nous allons en dortoir, mais nous y sommes seuls. La chambre pue la chaussette moisie, mais on s’habitue à tout. Nous surenchérissons le tout en y lavant et faisant sécher nos propres chaussettes. Donc : la chambre pue, les matelas en mousse jaune sont pleins de cheveux, les douches sont sales, les lits pas faits. On a un peu l’impression d’être dans une chambre de bébé, avec lits courts et superposés, murs roses, couvertures bariolées à fleurs, schéma d’évacuation des lieux dessiné au crayon de couleur… Sans parler des décorations extérieures, des phoques dessinés au crayon gris comme des patates à moustaches, des filles en maillot de bain pour désigner les douches… Du bel art naïf, certainement l’œuvre du groupe d’ado qui gère le lieu — et qui s’ennuient visiblement beaucoup : ont-ils oublié que la cuisine collait ? Il y a une épicerie à quelques minutes. Il y a également une plage de sable fin un peu plus bas — et on regrette un peu de ne pas l’avoir vu plus tôt. Mais sans l’auberge, nous n’aurions pas rencontré Sophie et Justine, les deux Suissesses de vingt ans avec qui nous allons à la rencontre des baleines bleues en ciré jaune.

 

Sophie semble dynamique, elle fait des grimaces quand on la prend en photo, a un copain qu’elle a rencontré à la fin du gymnase (lycée) et qui est à l’école de jazz de Lausanne. Elle est au Québec pour un stage de six mois dans la prévention des drogues, en vue d’intégrer une école sociale après avoir tenté d’intégrer l’armée pour réaliser son rêve : devenir pilote. Jupes obligatoires pour sortir, « à trois mains au-dessus du genou », et uniforme masculin pour travailler : deux jours ont suffi à briser son rêve. L’armée est définitivement « ralentie du cerveau, arriérée ». Elle a travaillé, ayant raté le temps des inscriptions dans les hautes écoles, dans un bistro. Elle a aimé.

 

Justine a de beaux yeux verts, des taches de rousseur délicates, et porte bien son futur métier : infirmière. Elle commence l’école cette année, est au Québec pour trois semaines, histoire de s’éclater un peu avec Sophie, dans ce pays aux dimensions immenses qui fait tant rêver la petite Suisse… Elle a commencé un stage depuis plus de six mois dans un service hospitalier, et cela lui plaît de faire les taches « les plus basses », qui sont finalement les plus « gratifiantes, valorisantes » : utiles. Nettoyer les petits vieux, ramasser derrière les autres, et encore et toujours, accompagner, assister la démence, aider ceux qui ne seront pas guéris. Rendre le sourire, l’espace d’un instant, c’est cela qui lui plaît. Elle a quitté son copain il y a quelque temps. Cela faisait trois ans, mais « ça ne menait à rien ».

 

Elles nous ont conduits à Grande grave, à neuf heures du matin, pour le premier départ de la croisière aux baleines. Le temps était couvert, la mer agitée. Nos cirés jaunes n’ont pas suffi à nous protéger de l’eau et du sel, et nous avons littéralement pris des douches à l’eau de mer, définitivement, mis de côté l’idée de sortir l’appareil photo. Pas de preuve donc, mais je peux le dire : j’ai vu des baleines bleues ! Spectacle magnifique qui se dérobe à la vue de façon sauvage. Des jets d’eau au milieu de l’eau elle-même, des souffles qui laissent leurs empreintes sur les vagues et, enfin, le dos qui se soulève, laissant glisser de part et d’autre de ses versants la mer tout à coup séparée. La colonne de la baleine bleue ouvre l’eau, et s’évanouit trop vite pour laisser plus qu’une impression. À peine un souvenir, celui d’une présence rare. Ce matin, en repartant pour Rivière au Loup, un aigle prenait son élan au bord de l’eau, et une baleine blanche était échouée sur le sable. Triste vision.

 

26 août, Parc National de Forillon / Cloridorme.

 

Au bout du sentier de Grand-Grave, à quelques pas du phare, nous rencontrons un ourson effrayé. Les touristes se pressent pour le photographier, après qu’un jeune couple soit revenu en courant : “N’approchez pas! Il y a un ourson qui crache, la mère ne doit pas être loin!” Le soir, nous sommes à Cloridorme, bourgade faite d’un peu d’herbe, de terre et de quelques maisons. Il y a une tempête, nous cherchons à nous abriter. L’homme de l’épicerie nous propose de planter notre tente à l’abri, sur son terrain, un champ de cailloux gris anthracite. Nous mangeons notre pâté au milieu des bruits de la nuit qui s’engouffrent dans la toile avec le vent, en cherchant à la lumière bleue de la lampe de poche une destination au nom rêveur sur la carte du Québec.

 

27 août, Québec.

 

Nous prenons un premier bus pour Rivière au loup ; il s’arrête entre deux autoroutes, dans un lieu où nous n’avons aucun repère. Les gens s’en vont petit à petit avec les familles venues les chercher. Nous décidons de trouver directement un bus pour Québec. Loïc est à côté d’une dame, je suis à côté d’un jeune homme qui vient d’un village reculé de Gaspésie, qui aime la chasse, mais pas les noirs.

 

À Québec, nous trouvons la gare très belle. Nous marchons un peu avant de trouver une auberge de jeunesse dans le centre-ville. C’est assez cher, mais l’ambiance est très bonne. Le soir, le Cirque du Soleil fait un spectacle sous un pont, à quelques pas de l’auberge où nous dormons. Je ne peux que recommander à tout le monde d’observer ces corps accordés à aux-mêmes, comme si leurs désirs (de se tordre, de se dissoudre, de s’élever) étaient des réalités. Cela donne une idée de la perfection, de la Beauté. Cela me fait penser que je n’ai pas beaucoup décrit la Gaspésie. C’est peut-être qu’il n’y a pas beaucoup à en dire – mais beaucoup à admirer. Beaucoup: de la quantité. Quantité d’eau, d’animaux,de flore, de bois flottants, de drapeaux flottants, de détails au milieu de l’immensité. Des petites boîtes aux lettres décorées, des boîtes à oiseaux habitées, de totems, des nains de jardin, et très peu de jardins secrets et à la place, des pelouses. Le nord de la Gaspésie est beaucoup plus sauvage que le sud, plus touristique. La plupart des toits sont rouges, magnifiquement accordés au bleu puissant de l’océan. Il y a souvent, en confrontation heureuse, la mer d’arbres, de sapins, et la mer d’écumes, la mer bleu nuit. Les maisons, elles, s’apparentent plus à des mobilhomes, et semblent chétives en comparaison du paysage qui les regarde. C’est peut-être que la roche gaspésienne l’emporte sur le bois des planches.

 

28 août, 22h15.

 

J’allais m’endormir, quand j’ai entendu des coups de feu… d’artifice. Il est tiré au-dessus des toits de Québec, encore une belle surprise pour cette ville qui les cumule, après les orchestres de rue, les spectacles du Cirque du Soleil et autres enchantements. Québec a quelque chose d’une ville pour princesse.

 

29 août, Montréal.

 

Nous avons quitté l’auberge très sympathique de Québec pour celle (même patron) de Montréal, chaleureuse également, mais plus grande, et moins bien entretenue. Nous avons visité un petit bout de Montréal sous la pluie et dans le brouillard. Cette ville me plaît! Pour un mois d’août, certes, il fait froid, mais les ruelles aux longs escaliers et micro-jardinets me plaisent, les cafés sont attrayants, la circulation paisible, les écureuils fidèles à leur poste, les grandes artères pleines de vie, de manifestations artistiques silencieuses, les murs gris tagués, les hauts immeubles à la fois présents et inaccessibles. Montréal ressemble à une petite New York, plus européenne (cela se voit aux restaurants et terrasses au lieu des fast-foods et intérieurs glauques). Elle n’a rien d’extraordinaire, rien d’extravagant, mais au contraire, séduit par la simplicité de son accueil. Elle pourrait être plus belle, mais elle est juste elle-même: un peu sale, goudronnée, puis pimpante, colorée. J’aimerais la voir en hiver.

 

Les rencontres se font de plus en plus rares depuis que nous avons quitté la Gaspésie. Quelques échanges, dans le bus, au coin d’une porte, mais jamais « plus ». Cela me fait penser que Rodald nous a écrit un mail, très touchant, plein d’amour, qui me rappelle la vivacité et l’existence réelle de nœuds humains, comme on dit, de liens qui se nouent. Le voyage perd de son sens à mesure que les rencontres pâlissent…

 

Bonsoir Ambre et Loïc,

J’ai pensé à vous deux toute la journée. Me voilà rassasié d’une très bonne nouvelle. Enfin à Campbellton. Félicitations ! Vous êtes très débrouillards et intelligents à la fois.

Vos remerciements me font une très grande joie puisque je n’en attendais pas autant. Ce que j’ai fait pour vous deux, je l’ai fait avec mon cœur : en toute gratuité sans avoir eu l’espoir d’un retour aussi rapide de vos nouvelles. Vous êtes deux personnes admirables et je l’ai vu Ambre au contact de nos yeux. Spontanément, mon cœur à parlé, et vous connaissez la suite des choses. J’ai fait tout pour vous venir en aide. Bien entendu, j’ai senti, Ambre, le cri de ma fille venant d’Italie jadis, et je vous ai fait ce que j’aurais fait à ma propre fille que j’adore. Merci de votre reconnaissance encore fois puisque ce que j’ai  fait est d’une gratuité sans retour. Vous m’avez fait grandir dans mon cheminement personnel. Je vous en suis reconnaissant. Vous êtes deux jeunes personnes matures et intelligentes et je remercie le ciel de vous avoir rencontré tout à fait par hasard et de m’avoir séduit par la situation dans laquelle vous étiez. Il fallait que je fasse quelque chose pour vous deux. Et si j’avais à le refaire, je ne douterais pas un instant. Merci de vos sourires et de votre amabilité. J’ai passé avec vous quelques moments de vrai bonheur. Je suis heureux de vous connaître et j’espère que vous continuerez  vos courriels pour me tenir en contact avec votre belle aventure dont je vous la souhaite mémorable surtout de votre passage au Canada et dans mon foyer.

Alors, je vous laisse vous reposer pour être en forme afin de continuer à découvrir d’autres magnifiques couchers de soleil, mais aussi d’autres personnes qui vous aimeront au premier regard tout comme moi.

Alors, je vous embrasse tous les deux et n’ayez surtout pas peur, mais soyez prudents et profitez de tout durant votre périple à la découverte du monde et de nouvelles rencontres qui forment son être et laissent tomber les préjugés.

Donc à bientôt, Je vous aime.

Rodald

 

30 août, Montréal.

 

Petit-déjeuner copieux au Tim Horton, après un réveil difficile à l’A.J. de Montréal. Tout s’explique: un dortoir n’est pas le meilleur moyen de se reposer et de se lever tranquillement, surtout quand le plancher, le lit et la porte grincent. Ambiance condensation-macération assurée. Nous avons rencontré Audrey (étudiante en médecine, en phase de se spécialiser en psychiatrie) et Antony (Professeur d’espagnol), deux Lillois très sympathiques. Nous n’avons pas rencontré une Espagnole qui dormait au-dessus de nous et a passé sa journée à chater sur le net. Nous n’avons pas rencontré une colocataire fantôme qui dormait l’après-midi et est rentrée à une heure tardive le matin. Nous n’avons pas rencontré non plus tous les habitants de l’auberge (qui la hantent plus qu’ils ne l’habitent), les yeux rivés sur leurs écrans, les uns face aux autres confortablement installés dans les fauteuils en tissus, sous les drapeaux du monde entier. Rien d’autre que de la décoration… Voyager : parler de plus loin avec ceux que l’on connaît déjà. Sommes-nous archaïques?

 

Nous voilà attablés au Tim Horton,alors que “Gloria” passe (années 80, je ne me souviens plus du nom de la chanteuse) et que le monsieur d’à côté tente de faire la discussion… Mais mon calepin est comme un ordinateur portable, pour moi… il déjeune face à la vitre derrière laquelle son chien lui fait sagement coucou. La journée commence. Et il ne pleut pas (encore).

 

20h. La journée finit… Et il a plu, et il pleut encore. Nous allons sortir pour regarder le cinéma en plein air (c’est le festival mondial du film), si cela est toujours d’actualité malgré le temps. Nous voulions boire une bière avant de partir, mais celle que nous avons mise au frais a mystérieusement disparu… Ah les joies de l’auberge pour jeunes délinquants mentaux impolis. Pour le reste, Montréal ne m’a pas déçue; le mont Royal, qui est  à l’origine de sa formation, est une belle forêt qui surplombe la ville. Ce qui se raréfie… Montréal doigt son nom à ce mont, que Jaques Cartier a trouvé tellement beau (dit la plaque) qu’il l’a nommé “Mont-Royal”. Voilà pour l’histoire simplifiée de “Montréal”. Nous avons loué un vélo pour tenter de dompter les distances.  Nous avons mangé dans l’un des innombrables fast-foods. Nous nous sommes endormis en début de soirée dans notre lit deux places avec un drap une place – je ne cesserai de le répéter, l’auberge est une aventure à elle seule. Je suis dans le canapé tout mou du salon, à ma gauche un garçon joue à la gameboy; en face, aux autres garçons, le casque sur les oreilles, mange des chips (et met les miettes par terre, alors que je remarque une pancarte à quelques centimètres de sa tête : NO FOOD INTO THE LIVING ROOM), à ma droite un autre garçon regarde une sorte d’émission am&ricaine débile, a un mètre de l’écran. À un millimètre de moi, Loïc écrit. Je sais que tout ça n’est qu’apparence, et qu’il suffit de briser la glace. Ce que Loïc se met à faire…    Celui qui mange ses chips est en train de travailler, car il entre à l’école polytechnique de Montréal la semaine prochaine. Il revient d’Argentine. Il a un problème de bégaiement, mais cela ne le prive pas de charme.