Petit-déjeuner copieux chez Rodald, à Grand Sault

Rodald et la leçon d’amour

23 août, Woodstock.

La ville est minuscule et sans grand intérêt. Il y a au moins quatre églises, ce qui est plutôt révélateur pour une ville qui n’a qu’une seule rue principale — sur laquelle elles se font directement concurrence (ce matin la messe était dans toutes les églises en même temps). Nous avons vu deux d’entre elles, avec d’un côté une salle très vide pleine de têtes blanches, grises et chauves, avec une prêtresse, et de l’autre une salle vivante, avec karaoké, écran géant, jeunes figurants. Le carillon est en train de faire résonner quelque chose comme un hymne. Ici aussi il y a devant beaucoup de maisons le drapeau canadien. Il y a très peu de clôtures, les jardins sont ouverts. Nous nous ennuyons un peu, car nous devons attendre dans cette espèce de Pignans canadien Rodald qui revient à vingt heures. Il est possible qu’il nous conduise dans sa maison de Grand-Sault ce soir.

24 août, Saint-Léonard.

11 : 50. Dans l’attente que le camionneur revienne du Tim Horton où il prend son déjeuner, je profite d’un banc pour écrire. Comme je le pensais, Rodald nous a invités à dormir chez lui hier soir. Et il a fait bien plus que cela. Il nous a prêté sa chambre, mis de beaux draps rouges made in Athènes, mis à notre disposition un assortiment de linges et, au petit matin, préparé un petit-déjeuner fabuleux. Œufs brouillés, tartines grillées, crevettes à la sauce aigre-douce, beurre, confiture de framboise du Danemark, tomates fraîches, jus d’orange, beurre de cacahuète artisanal…

Notre premier petit-déjeuner salé, un régal. Il nous a conduits ce matin à Saint-Léonard, au croisement de la 17, afin que nous puissions faire du stop pour Campbellton. Après deux heures de pouce tendu pour rien, nous sommes allés à la station Shell. Le premier chauffeur de camion interrogé nous a dit aller à Saint-Quentin.

Rodald est un personnage très curieux, très intrigant, qui a le sens du partage, qui rit volontiers, mais qui semble avoir une longue histoire derrière lui, une histoire peut-être douloureuse. Il n’a pas accepté que je prenne de photos de lui, mais sa maison est à son image : chaleureuse, lumineuse, ouverte et mesurée. Il est retraité depuis quinze ans, il a soixante-huit ans, et continue à travailler chaque été au centre d’information touristique de Woodstock. Il nous raconte la mort de l’une de leurs filles, paralysée à la naissance, l’insistance avec laquelle ils sont parvenus à avoir deux autres magnifiques petites filles. Il nous explique la façon dont il les a éduquées, les forçant aux études en Français, et non en anglais. Comment sa fille a ouvert un cabinet de kinésithérapie, et récupéré sa bibliothèque aux vitres incrustées d’épis de blé taillés à la main, par un artisan. Comment il a sauvé la vie d’un homme qu’il a rencontré à l’auberge de jeunesse de Woodstock, et qu’il a surpris un quarante-cinq millimètres à la main. Comment ils se retrouvent tous les samedis soirs, pour aller boire un café. Il nous décrit la maison qu’il a quittée il y a deux ans pour un appartement plus petit, cette maison dans laquelle il semble avoir laissé son plus grand amour. Il nous parle de la religion, et de sa foi immense en un Dieu qui est le même pour tous, de la politique, des libéraux (dont il fait partie) et des conservateurs, de l’insatisfaction permanente. Il nous parle de sa région, qu’il admire, de son passe-temps, la photographie, de la maison paternelle dans laquelle tous les frères et sœurs se retrouvent à Noël, et dont a hérité l’un de ses frères. Il nous parle, et nous l’écoutons. Il est à la fois extravagant, maniéré, et extrêmement discret. Il nous fait croquer dans un morceau de bonheur et de simplicité.