Le camion de Sylvain garé devant le Tim Horton

Les camionneurs de la route 66 et du Tim Horton

Rodald nous conduit à l’intersection de la route 17 ce matin, afin que nous puissions faire du stop en direction de Campbellton. Au bout de deux heures, nous désespérons : le Canada n’est pas, contrairement à ce qu’on dit, le pays du stop.

Nous allons à la rencontre des camionneurs à la station essence qui se trouve plus bas. Nous trouvons un chauffeur pour faire la moitié de la route : Sylvain, ce mec sympa qui nous « remercie d’être passés » quand c’est à nous de le remercier de nous avoir pris.

Sylvain transporte des roches, son rétroviseur, des photos de femmes nues. Il travaille entre douze et quinze heures par jour, a déjà eu son propre camion, mais a fini par s’en débarrasser. Il fait passer le temps en communiquant avec ses collègues par la radio, en parlant de « femmes, de sexe, de chars, de films et de musique ». Le camion est noir avec des flammes… de quoi faire rêver mon inconscient. Je m’assois sur le lit à l’arrière, Loïc reste à l’avant. Je traque les larges rétroviseurs ronds qui retransmettent la scène avec un relief digne du meilleur plan.

À Saint-Quentin, Loïc part à la pêche aux camionneurs dans le Tim Horton, nous saisissons une nouvelle chance, et montons à bord d’un autre engin américain, lourd, fier et gris. Reno transporte des œufs de poules — ce qui demande une conduite souple —, et nous apprend que cela fait dix-neuf ans aujourd’hui qu’il est avec sa femme, sa « blonde », comme il dit. Demain, il l’emmène au restaurant. Il a un petit air à Brad Pitt (s’il était devenu transporteur d’œufs), et un accent à couper au couteau. Le premier septembre, il aura trente-huit ans. Il est donc « vierge », et cela le fait rire. Il nous dépose dans le centre-ville de Campbellton comme s’il conduisait une smart, et s’accoude à la fenêtre pour la photo ; la lumière est belle, son geste d’adieu, comme une bouffée d’air frais.

À présent nous sommes face au pont d’où nous pouvons voir le Québec. Nous nous apprêtons à le traverser.